Récit de l’historien Farid Belkadi – Chérif Boumaza à Paris (I)
Orléansville, le 13 avril 1847
«Boumaza est entre mes mains ! écrit Saint-Arnaud à son frère. Il est ici depuis deux heures. C’est un beau et fier jeune homme ! Nous nous sommes regardés dans le blanc des yeux. J’ai de suite annoncé la bonne nouvelle au maréchal qui sera bien heureux. J’attends ses ordres pour faire partir Boumaza par terre ou par mer. Tu comprends que je le garde bien. J’ai ses pistolets que je te donnerai, et son chapelet pour ma sœur. Voilà une bonne journée, frère. Je n’ai pas le temps d’en écrire plus long aujourd’hui.»
Par Ali Farid Belkadi – Le 24 avril 1847, le cherif Mohammed Ben Ouadah, plus connu sous le pseudonyme guerrier de Boumaza, est envoyé à Paris sous la bonne garde du capitaine Richard, chargé des affaires arabes. Il est embarqué vers Marseille sur le Caméléon. Il parviendra à Paris le 5 mai, par la malle-poste de Saint-Etienne. Une diligence tirée par plusieurs chevaux robustes. On lui réserva d’abord une chambre, dans un hôtel situé rue François-Ier, aux Champs-Elysées.
Le lendemain, le chérif rendit visite au ministre des Affaires étrangères Guizot, qui manifesta le désir de le connaître. Boumaza était accompagné d’un interprète. L’hôtel de la rue François-Ier, où vécut un temps Boumaza, est situé dans le 8e arrondissement de Paris. Il jouxte l’Allée d’Antin (actuelle avenue Franklin-D.-Roosevelt) où un appartement sera octroyé un peu plus tard à l’indomptable Algérien. Le Bal Mabille, où affluent les bourgeois et les artistes du Tout-Paris, se trouve dans le quartier, avenue Montaigne. Boumaza s’y rend souvent. Il apprivoise les Français, on l’invite partout.
Une légende vivante
Boumaza était âgé de 25 ans environ lorsqu’il fut transporté à Paris. Sa physionomie mélancolique le fit aimer d’emblée des femmes. Il faisait son entrée dans les salons, portant un riche accoutrement de facture algérienne et des bottes à revers, une coutume rigide de son passé martial.
Il ira partout, à la Chambre des pairs, à la Chambre des députés, à la Madeleine, à la Bourse, au Château-Rouge, à l’Académie, jusqu’aux ateliers des artistes-peintres et les écoles d’art de la capitale française.
L’émir Abdelkader, enfermé au château d’Amboise, était le chef d’une fratrie. Il s’était fabriqué une cour. Ses bonnes et ses laquais le traitaient en monarque. Boumaza était seul, veillé par le capitaine Richard, le bras droit du général Saint-Arnaud. A l’allée d’Antin, Boumaza se transformait parfois en guerrier barbare, il distrayait ses admiratrices en jouant au lansquenet, un délassement qui consistait à déployer une épée large à deux mains ou une hallebarde en faisant mine d’attaquer une position rivale particulièrement bien protégée.
C’était un cavalier hors-pair, lui qui fut l’adversaire acharné des plus prestigieux généraux français, joutait souvent avec des cavaliers émérites de l’armée française.
Un jour, un auteur en vogue à Paris reçut une carte d’invitation pour une soirée apprêtée, il convoqua à son tour d’autres relations familières : «Venez-donc ! écrit-il, Ce cher ami nous invite à fumer chez lui le narghilé de l’amitié, il revient de Smyrne. En post-scriptum : il ajoute : Boumaza sera là !»
Il aime écouter Berlioz
Martinval écrit à propos d’un concert de musique de Berlioz auquel assistait Boumaza :
«Des sons harmonieux frappent ses oreilles, une musique douce et rêveuse le plonge dans une extase indéfinissable. Son regard devient moins fauve. Nouveau Saül, il s’attendrit en écoutant ces accents enchanteurs. Sa colère se change en une résignation. Il sent naître en lui des idées inconnues. Boumaza n’est plus. Le lion a fait peau neuve. En ce moment, il est heureux et se complaît dans son bonheur. Il se plonge dans les flots de mélodie et ne relève la tête que pour respirer et ne point perdre haleine ; il est triste, il est gai. C’est l’archet des petites Milanollo qui lui rend la vie, le bien-être et le calme (…) M. Berlioz fait savoir immédiatement qu’il va composer une symphonie bédouine intitulée Boumaza et Abdelkader. On parle déjà d’un accompagnement de fusillade, de hurlements et de piaffements de chevaux qui doit faire le plus grand effet.»
Le compositeur Hector Berlioz avait fait savoir au Tout-Paris qu’il s’apprêtait à composer une symphonie qu’il intitulera Boumaza et Abdelkader.
Finalement, Hector Berlioz renoncera à ce projet.
La Princesse Belgiojoso
Boumaza fit la connaissance de la princesse italienne Belgiojoso dans la résidence où il logeait. Une patriote italienne, exilée à Paris pour ses idées politiques.
La princesse Belgiojoso, de son vrai nom Cristina Trivulzio Belgiojoso (princesse Maria Cristina Beatrice Teresa Barbara Léopolda Margherita Laura Trivulzio) et Boumaza faisaient de longues balades en calèche dans les grandes avenues et les parcs de Paris. Il lui parlait de son pays. Elle lui racontait l’Italie.
Un chroniqueur de l’époque tente de cerner la personnalité de la princesse italienne déchue par l’Autriche :
«Comme le dit fort justement M. H. de B., la curieuse existence de la princesse Belgiojoso n’est encore que très imparfaitement connue. En attendant la publication annoncée par notre confrère de l’ouvrage qui doit prochainement paraître sur cette femme étrange, je crois intéressant de donner ici le récit d’une petite aventure assez désagréable dont elle fut la victime en 1847. Revenue d’Italie à Paris au mois de mai de ladite année, la princesse, n’ayant pas trouvé prêt l’hôtel qu’elle faisait aménager au num. 16 de la rue Montparnasse, descendit dans un hôtel meublé situé au num. 7 de l’allée d’Antin, au coin de la rue Jean-Goujon, qui était tenu par une dame Sanders ; elle y occupait un appartement de 9 000 francs par mois.» Gaston Prinet, Gazette, L’Intermédiaire, num. 1704, vol. XCII, du 10 avril 1929.
Des proches de l’émir Abdelkader le moquent
Al-hadj Abdelkader Ould Klikha, depuis sa prison de l’île Sainte-Marguerite, dans une lettre adressée à Sid Al-hadj El-Habib, écrira à propos de Boumaza : «Il boit du vin et commet des iniquités. Il s’est marié, dit-on, avec une Française.» Ces deux notables, des proches de l’émir Abdelkader, participèrent à la chute de Boumaza, lorsque celui-ci voulut rejoindre les troupes de l’émir dans les plaines de Mascara.
(Lettre 02 (103_0380/81/82/83) Prisonniers de la Smala. Gouvernement général de l’Algérie – cabinet – d’Al-Bark-ben-Mohamed à Sid Al-hadj Al-Habib, Ould Al-Mehda demeurant à Mascara et à Si Al-hadj Abdelkader Ould Klikha.) Après les compliments.
«J’ai le plus grand désir d’avoir de vos nouvelles, Dieu fasse que vous soyez bien. Si vous alliez demander des nôtres, de celles de nos compagnons et de celle de notre maître, je vous dirais que je n’ai qu’à rendre grâce à Dieu de ce qui est, nous sommes arrivés en parfait état. Le jour de notre départ, c’est-à-dire dans la soirée du samedi, nous nous embarquâmes dans un bateau et, en sept heures, nous arrivâmes à Oran. Le prince dit à notre seigneur, mettez pied à terre pour vous reposer quelques jours, notre maître lui répondit : Je ne bougerai que pour me rembarquer sur un autre bâtiment. On y consentit. On nous fit transporter à bord d’un autre bâtiment comme l’avait désiré notre seigneur. Nous partîmes et restâmes sur mer environ quatre jours et quatre nuits, là un jour la mer devint furieuse, ce fut au point que nos compagnons s’écrièrent : C’est là notre dernier jour. Ce fut en effet un jour effrayant et il est à croire qu’il était comme doit être le jour de la fin du monde, je dirai même plus terrible que lui. Vers midi, nous arrivâmes en rade de Toulon, on nous fit descendre dans un bon endroit, on nous fournit de tout ; on fournit à chacun de nous un lit et deux couvertures, plus une livre et demie de riz (…) On nous a dit que Joseph Bou Dif (sic) Boumaza se trouvait à Paris, où il boit du vin et commet des iniquités. Il s’est marié, dit-on, avec une Française. Que Dieu nous préserve de pareilles choses. Je le prie de nous garantir de toute tentation. Que Dieu nous réunisse ! Salut !» Signé : El-Bark-ben-Mohamed. Pour traduction conforme. L’interprète militaire. Signé : Kemuzat. Pour copie conforme. L’interprète attaché au cabinet de Son Altesse Royale Monseigneur le Duc D’Aumale.».
Avenue Franklin-D.-Roosevelt
L’immeuble de l’Allée d’Antin se trouvait sur le site ou de l’actuelle l’avenue Franklin-D.-Roosevelt, à deux pas des Champs-Elysées. Cet endroit fut à l’origine un simple chemin de terre.
En 1723, ce sentier fut transformé en allée par le duc d’Antin, administrateur des Bâtiments du Roi. L’allée est tour à tour connue sous le nom d’Allée du Cours puis Allée du Roule avant de devenir Allée d’Antin, du nom du Duc qui la fit aménager. Elle est par la suite étendue en avenue d’Antin jusqu’en 1918, avant de prendre le nom du président des Etats-Unis, Franklin Delano Roosevelt.
Un pont suspendu qui franchissait la Seine s’élevait dans les parages immédiats de l’Allée d’Antin. Achevé en 1829, il sera démoli en 1854, à la suite de problèmes d’usure provoqués par la charge.
Boumaza coqueluche du Tout-Paris
«Nous aperçûmes un bel Arabe, splendidement vêtu, portant haut la tête, et nullement effarouché par les regards braqués sur lui. On lui fit place, on lui donna un fauteuil au premier rang, on le traita en grand personnage. Effectivement, Boumaza était un fanatique, se prétendant envoyé de Dieu. Pendant qu’Abdelkader s’était réfugié au Maroc, en 1845, il avait soulevé le Dahra contre la domination française. Boumaza s’était rendu prisonnier à Saint-Arnaud, avait été amené à Paris et interné aux Champs-Elysées dans un riche appartement situé près de l’hôtel de la princesse Belgiojoso. Quand il fut assis, Boumaza devint le point de mire de toutes les dames. Il ressemblait à un conquérant environné de sa cour, et daignant accorder çà et là quelque attention à telle personne digne d’être choisie pour favorite. Il n’y avait plus d’oreilles dans l’assistance, il n’y restait que des yeux. Et lui, le majestueux Africain, il apparut comme le vrai, l’unique virtuose. Un désarroi général s’établit parmi nous, et le concert, quelque remarquable qu’il fut, ne résista pas devant l’engouement des auditeurs pour le lion du désert, qui n’allait pas tarder à être le lion de Paris (page 275). Peu de jours après cette soirée artistique de Mabille, le bruit courut que Boumaza avait été «enlevé par une grande dame de la haute société parisienne. Boumaza était plus heureux que ne l’avait été Abdelkader ; il obtenait les faveurs du beau sexe.» Souvenirs d’un hugolâtre : la génération de 1830, par Augustin Challamel (1819-1894). Editeur : J. Lévy (Paris), 1885.
Il est aimé des femmes
C’était, selon un auteur mondain de l’époque : «Un personnage de bonne mine ; aussi était-il l’objet d’une admiration passionnée de la part de certaines dames qui lui envoyaient fréquemment des fleurs. La princesse lui faisait parfois visite et le promenait même au Bois de Boulogne dans sa calèche.»
La tenancière de l’hôtel hébergeait une de ses amies, Mme Desroches, une moucharde qu’elle avait chargée, avec la recommandation du capitaine Charles Richard, d’observer les allées et venues des hôtes de Boumaza. Mme Desroches, qui se disait artiste peintre, musicienne et femme de lettres, était la fille du mulâtre Julien, un célèbre chef d’orchestre sous l’Empire ; elle rendait quelques menus services à Mme Sanders, la propriétaire des lieux. Elle était en particulier chargée de contrôler les personnes qui entraient chez Boumaza et d’empêcher occasionnellement ses admiratrices de parvenir jusqu’à lui.
A l’occasion, la dame Desroches rembarrait les demoiselles pittoresques, véritablement toquées de l’envoûtant arabe.
Blessé soixante-huit fois
«Tu me demandes, ma chère maman, quelques détails que je vais m’empresser de te donner. C’est par le beau-frère de Salvator, qui est en même temps le secrétaire de M. Augustin Thierry, que je me suis fait présenter chez la princesse Belgiojoso. — – J’ai rencontré chez elle Boumaza, qui était en visite, et j’ai baragouiné quelques instants avec lui. C’est un homme dans la force de l’âge, très grand, d’une figure féroce, et porteur de soixante-huit blessures, du moins à ce qu’en racontent les journaux. Quant à la princesse, elle a trente-huit ans, ni belle ni laide. Elle s’occupe de l’indépendance italienne…» Une lettre de C. Moncelet à sa mère, en date du 21 mai 1847 (Octave Uzane Revue du monde littéraire et des bibliophiles contemporains, vol. 1890.
Gustave Flaubert et Boumaza
«Mais tous les regards se tournaient vers le célèbre Algérien Boumaza, qui se tenait, impassible, entre deux officiers d’état-major, dans une des tribunes particulières.» L’Education sentimentale. G. Flaubert. (Le célèbre Algérien avait été l’un des plus redoutables adversaires de l’armée française en Algérie. Fait prisonnier par Saint-Arnaud en 1847, il fut traité avec beaucoup d’égard par le gouvernement de Louis-Philippe. On lui assigna Paris comme résidence avec une pension de 15 000 francs. Somptueusement installé avenue des Champs-Elysées, il fit bientôt figure de «personnalité bien parisienne» (p. 302. Edgar Quinet).
A.F. B.
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