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Angoisse française

Par A. Boumezrag – On nous annonçait une enquête. On a surtout livré une confession. Derrière la dramaturgie médiatique et les accusations spectaculaires, la prétendue «guerre secrète» contre la France ressemble davantage au symptôme politique d’un pays en campagne, à court de récits mobilisateurs, qui recycle ses vieux réflexes pour conjurer ses peurs nouvelles.

Il existe des secrets qui ne se murmurent plus. Ils s’exposent. En prime time. Bande-annonce anxiogène comprise. La «guerre secrète» entre la France et l’Algérie, mise en scène par un média public français, appartient à cette catégorie singulière de révélations tapageuses où le vacarme tient lieu de preuve et l’émotion de démonstration.

Car enfin, une guerre secrète diffusée sur une chaîne nationale, commentée en boucle et nourrie de témoignages soigneusement calibrés, relève moins du renseignement que de la dramaturgie politique. L’Algérie y endosse le rôle familier de l’ennemi commode, suffisamment proche pour être crédible, suffisamment chargée d’histoire pour être immédiatement suspecte.

Le scénario, lui, n’a rien d’innovant. Chantage sur la diaspora, menaces voilées, pressions occultes. Tout cela a déjà été vu, entendu, archivé. On ressort les vieilles peurs comme on ressort des décors de théâtre. Ils ont beau être usés, ils fonctionnent encore sur un public travaillé par l’inquiétude et la nostalgie.

Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi cette montée en tension, cette brutalité discursive, cette insistance presque obsessionnelle ? La réponse n’est sans doute pas à chercher du côté d’Alger. Elle se trouve bien plus près des urnes françaises.

Depuis le séisme électoral de juin 2024 et la recomposition brutale du paysage politique, certaines droites françaises semblent avoir trouvé dans l’Algérie un exutoire idéal. A défaut de convaincre sur un projet, on mobilise sur une peur. A défaut d’unité interne, on désigne un adversaire extérieur. Et si possible, un adversaire chargé de mémoire, de blessures coloniales et de non-dits jamais digérés.

Cette instrumentalisation dépasse largement le champ médiatique. La reconnaissance précipitée de la marocanité du Sahara Occidental, rompant avec la neutralité traditionnelle de la diplomatie française, a ouvert la voie. Les discours sur l’immigration, l’islam, les OQTF et la stigmatisation des Algériens de France ont suivi, composant une même partition, celle d’une campagne électorale officieuse où la politique étrangère devient un levier de politique intérieure.

Ironie de l’histoire : pendant que certains plateaux français décrivent l’Algérie comme une menace sournoise, la scène internationale raconte une tout autre histoire. La récente visite à Alger de Massad Boulos, très proche conseiller du président américain Donald Trump, en est une illustration éclatante. Accueilli par le président Abdelmadjid Tebboune, l’émissaire américain a salué le rôle stratégique de l’Algérie, sa stabilité et son influence régionale – des mots qui ont fait grincer bien des dents, notamment à Rabat.

Cette séquence diplomatique a rappelé une réalité difficile à contourner : l’Algérie demeure un acteur central en Afrique du Nord et au Maghreb. Sa puissance militaire, récemment classée première sur le continent africain et dans le monde arabe par un magazine spécialisé américain de référence, s’ajoute à une diplomatie constante, souveraine et pragmatique. Loin des gesticulations, elle confère à Alger un statut d’Etat pivot, incontournable dans les équilibres régionaux.

Le contraste est saisissant. Là où certains misent sur une diplomatie transactionnelle, faite de chèques et de postures, l’Algérie capitalise sur la durée, la crédibilité et la constance. Là où la peur est instrumentalisée à des fins électorales, la géopolitique reste implacablement factuelle.

Dès lors, la question n’est plus de savoir si l’Algérie mène une guerre secrète contre la France. La vraie interrogation est ailleurs : pourquoi une partie de la classe politique française a-t-elle aujourd’hui besoin d’y croire avec autant d’ardeur ?

Cette agitation finira sans doute par retomber une fois les présidentielles de 2027 passées. Les intérêts économiques, énergétiques et stratégiques reprendront leurs droits, comme toujours. Mais les dégâts symboliques, eux, persisteront. Car jouer avec la mémoire et la peur laisse rarement les relations indemnes.

Pendant ce temps, l’Algérie continue d’avancer, loin du tumulte médiatique qui la désigne sans jamais la regarder vraiment. Et la «guerre secrète», à force d’être criée, aura surtout révélé une vérité embarrassante : certains combats sont moins dirigés contre un autre pays que contre ses propres doutes.

Quand un pays parle de guerre secrète à la télévision, c’est rarement parce qu’il affronte un ennemi invisible, mais parce qu’il fuit une vérité trop visible pour être assumée.

A. B.

9 Commentaires

  1. « Cette agitation finira sans doute par retomber une fois les présidentielles de 2027 passées. »
    Cette phrase ne tient pas compte des 40 pour cent des voix pour le RN, des lobbies sioniste et marocain qui regardent dans le rétroviseur d’un passé criminel révolu surfant sur la haine, la crise économique, sociale et morale et en face la famille des forces de gauche est fragmentée et sans vision claire.
    Il y a un lien organique secret datant de 1848 entre Alger et Paris,, la France refuse de regarder la réalité et l’Algérie actuelle lui renvoie sa situation réelle de puissance moyenne, asservie par l’Otan, surendettée et sans ressources dans le monde d’aujourd’hui en pleine mutation géopolitique.
    Cette évolution fait qu’il y a des gagnants et des perdants, l’État Profond français est un mauvais élève par son aveuglement, sa génétique criminelle.
    Le crime ne paie pas et l’Histoire se rappelle à nous entre 1827 et 2027 il y a 200 ans.

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  2. Emmanuel(le) s’engage à sécuriser le Groenland, alors qu’il n’est même pas en mesure d’assurer la protection de ses fesses !

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  3. « Angoisse française » titre A. B..

    Primo: En tant qu’algérien je me fiche royalement de l’angoisse française qui est, d’abord et avant tout, une affaire franco-française qui sera traitée par ………… les français, le moment venu.

    Secundo, en tant qu’algérien, je conseillerais vivement à nos augustes dirigeants de se préparer à avoir la droite extrême, pour ne pas dire l’extrême droite comme futur interlocuteur avec lequel ils (nos augustes dirigeants) devront composer, en défendant, bec et ongles nos intérêts bien compris.

    Tertio, je souhaite que les algériens se débarrassent, définitivement de leurs complexes de colonisés, s’assument en tant qu’Algériens et arrêtent de se focaliser sur ce qui passe en France, pays décadent, et risée du monde entier.

    Moralité de l’histoire: il n’y en a aucune, à part que la classe politique française, dans sa grande majorité, est une classe décadente qui ne mérite pas que nous nous focalisons sur ce qu’elle fait ou ne fait pas.

    Wal el fahem yefhem

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  4. Analyse lucide et diagnostic vital engagé du corps politique français que nous livre A. BOUMEZRAG. L’Algérie est habituée à servir de combustible à cette haine endémique, entretenue par les « maîtres de forges » qui débitent des discours anti algériens en barre. Elle s’en est immunisée et sait prévoir plus ou moins la teneur et la longueur de ces coulées de haine…Mais cette dernière « fournée » (la « fournée MACRON II » ) se distingue notablement des précédentes, par sa précocité, par son ampleur, son intensité et sa durée…Nous la devons à ce « président par défaut » – MACRON II – qui devait « quoi qu’il en coûte » échapper à la…destitution ! Celui qui déclarait à cor et à cri, à Alger, que la colonisation a été un crime contre l’Humanité, portera à Paris quelques mois plus tard l’étendard des Droites les plus dures et de leurs supplétifs ulcérés par les aigreurs du rapatriement…Assurément oui, entre les deux rives, l’après 2027 ne sera pas un long fleuve tranquille…

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  5. La perte de ce pays magnifique qu est l Algérie les rend rageux.
    Sans les richesses de l Algérie, la France est devenu un pays quelconque.
    Un pays endetté, un pays qu on n écoute pas, un pays qui ne compte plus et qui découvre sa véritable « grandeur ».
    Donc soyons un peu indulgents envers ces francais, qui souffrent déjà assez et continuons notre route vers un bel avenir, libres et indépendants
    Gloire à nos martyrs!

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    • Vous avez raison, depuis qu’ils ont perdu ce qu’ils appellent la guerre d’Algérie, la France est devenue une grosse Belgique, sauf qu’ils sont grincheux.

      Toutefois, lamajorité des politiciens et des journalistes français
      ne méritent pas notre indulgence
      puisqu’ils continuent à glorifier sans vergogne
      les crimes abjects et la barbarie révoltante
      que leur pays a commis chez nous pendant 132 ans sans interruption.

      Ils ne méritent pas non plus notre colère ou notre indignation.

      Juste une indifférence hautaine et méprisante.

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  6. Tout est en effet précisément exposé dans l’article d’A. Boumezrag concernant la régénérescence du dossier France‑Algérie. Toutefois, l’essentiel se situe à un niveau plus profond, résolument stratégique : l’énergie. Dès lors que l’on parle de l’Algérie et de son rôle énergétique en direction de l’Europe, un autre acteur n’est jamais loin : Israël. Les gisements méditerranéens — du Leviathan au Tamar, en passant par Karish — font de la Méditerranée orientale un nouvel échiquier énergétique, avec des flux qui pourraient s’intégrer à des circuits d’approvisionnement vers l’Europe.

    Israël n’est pas un État docile, mais il est structurellement aligné avec l’Occident et intégré à ses logiques stratégiques, ce qui le rend plus prévisible et contrôlable pour l’Europe qu’une Algérie souveraine et indépendante. Sa stratégie énergétique ambitieuse ne se limite pas à produire pour la satisfaction intérieure ou régionale : elle vise à faire de l’État hébreu un hub gazier méditerranéen, en renforçant notamment les capacités d’exportation via l’Égypte et la liquéfaction du gaz destiné aux marchés internationaux.

    Cette projection d’Israël comme fournisseur potentiel ne fonctionne pas dans un vide géopolitique. L’Union européenne, après la crise ukrainienne, a entrepris une diversification de ses sources d’énergie, réduisant sa dépendance aux hydrocarbures russes et cherchant à sécuriser des alternatives stables. C’est dans ce cadre qu’elle s’est tournée vers les acteurs méditerranéens — Israël inclus — pour des approvisionnements alternatifs

    À l’opposé, l’Algérie demeure **le deuxième fournisseur de gaz vers l’Europe après la Norvège**, alimentant une part significative des besoins européens par les gazoducs Medgaz et Trans‑Mediterranean Pipeline vers l’Espagne et l’Italie. Cette position structurelle devrait, sur le plan strictement énergétique, la placer au cœur du dispositif européen. Pourtant, Alger ne correspond pas à l’archétype du partenaire géopolitiquement aligné : sa diplomatie indépendante, ses marges de manœuvre hors du cadre atlantique et son refus de compromis idéologiques dérangent les cénacles occidentaux.

    La méthode d’Israël consiste donc moins à affronter directement l’Algérie qu’à créer des alternatives crédibles à ses yeux : partant des gisements orientaux, en passant par des accords régionaux et en s’insérant dans les réseaux liquides des terminaux de gaz, il s’agit d’offrir une option énergétiquement viable tout en étant politiquement intégrée à l’Occident.

    L’hypothèse d’un gouvernement d’extrême droite en France ne ferait qu’accélérer cette dynamique : il ne s’agirait plus d’une crise conjoncturelle, mais d’une rupture idéologique durable, après laquelle rien ne pourrait reprendre comme avant. Une telle fracture servirait objectivement les intérêts de ceux qui œuvrent à redéfinir les routes énergétiques européennes en marginalisant Alger.

    Ainsi, la question n’est pas seulement celle des relations franco‑algériennes, mais bien celle de la place future de l’Algérie dans l’architecture énergétique et stratégique euro‑méditerranéenne — un enjeu où la concurrence des hubs émergents d’Israël et du Levant rivalise avec les réseaux historiques algériens.

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