Mohsen Abdelmoumen : Depuis le début de la seconde guerre entre les Etats-Unis et Israël d’un côté et l’Iran de l’autre, la résistance farouche et la résilience de l’Iran, ainsi que sa préparation impressionnante, ont stupéfié le monde. Quelle est votre analyse de la réaction iranienne et votre évaluation de sa stratégie consistant à étendre la guerre à toute la région et même au monde entier par le blocus du détroit d’Ormuz ?
K.J. Noh : Personne ne devrait être surpris par la résilience et la résistance de l’Iran. L’Iran est une civilisation qui fait remonter ses origines à 7000 ans. Aucune civilisation ne survit aussi longtemps sans que la résistance, la lutte et l’endurance ne soient inscrites dans ses gènes. Plus récemment, il a subi près d’un demi-siècle de guerres hybrides et de guerres par procuration menées par les Etats-Unis, y compris huit années d’une guerre d’usure brutale du type de la Première Guerre mondiale pour résister à l’Irak que les Etats-Unis soutenaient, avec des armes chimiques et du renseignement. Au moins 500 000 Iraniens sont morts au combat. Pourtant, l’Iran a triomphé et a repoussé les agresseurs. Rien qu’à partir de ce seul exemple, le courage et la volonté de l’Iran de résister ne devraient jamais être sous-estimés.
Dans cette dernière flambée de violence – l’aboutissement de décennies de projets de guerre américains et israéliens, et de mois de mise en scène et de préparation – l’Iran est arrivé préparé au combat. Après la guerre de 12 jours de l’année dernière et la frappe au cours de l’opération « Midnight Hammer », il est clair que l’Iran a recalibré et ajusté ses plans, et les Etats-Unis, qui planifiaient leur habituel « choc et stupeur » (shock and awe), ont été ceux qui ont été choqués et stupéfaits par la démonstration de puissance impressionnante de l’Iran, en particulier sa capacité à étendre le conflit horizontalement, à riposter de manière asymétrique, son refus de limiter le théâtre des opérations aux zones où les Etats-Unis souhaitaient le contenir, et surtout, sa capacité à frapper les Etats-Unis là où cela leur fait le plus mal : au portefeuille.
La guerre, dans son sens le plus fondamental, est une compétition. C’est une compétition a) de puissance militaire (y compris la technologie militaire), b) de logistique, c) de détermination, et surtout d) d’apprentissage.
L’Iran a certainement un avantage logistique : il combat sur son propre terrain, ce qui signifie des lignes de ravitaillement plus courtes et un vaste territoire depuis lequel frapper, se disperser et se cacher à nouveau.
Il a également l’avantage de la détermination : cette guerre criminelle des Etats-Unis est une guerre d’agression, et ni les troupes américaines ni le public américain ne veulent cette guerre. Jusqu’à 80% des Américains s’y opposent, y compris un grand nombre d’Américains MAGA influents, anciens partisans de Trump.
Cependant, pour l’Iran, le combat est existentiel. Il se bat pour survivre, et il survivra, car sa volonté d’exister surpasse probablement celle des Etats-Unis et de leurs vassaux de dominer.
De plus, dans une guerre, le camp qui apprend le plus vite, s’adapte le plus vite, dont l’agilité tactique et stratégique est supérieure, gagne. La courbe d’apprentissage des Etats-Unis a été plate. Celle de l’Iran a été exponentielle. Il a étudié chaque bataille américaine et en a tiré des enseignements stratégiques et tactiques cruciaux.
En fait, on pourrait affirmer que la doctrine militaire américaine relève de la folie par définition : faire la même chose et s’attendre à des résultats différents.
La doctrine de guerre américaine actuelle est en fait une doctrine appelée « AirSea Battle » (bataille aéro-maritime), dérivée de la doctrine de guerre face à l’URSS appelée « AirLand Battle » (bataille aéroterrestre). Celle-ci découle de la doctrine de guerre israélienne de la guerre du Kippour. C’est une manœuvre interarmes en réseau qui repose fortement sur la décapitation rapide, sur des frappes rapides qui stupéfient et immobilisent le commandement central. C’est ce qu’on appelle familièrement la stratégie « choc et stupeur ».
Cela a clairement été un échec concernant l’Iran. Les Etats-Unis ont probablement cru à leurs propres mensonges sur l’Iran, selon lesquels il s’agissait d’un régime despotique maintenu en place par la force brute d’une élite détachée au sommet d’une pyramide dictatoriale sans soutien populaire. Cela les a amenés à croire que s’ils décapitaient les hauts dirigeants iraniens, le pays s’effondrerait ou se briserait assurément. C’était une lecture totalement erronée de la culture et du système politiques iraniens.
C’était également une mauvaise interprétation de la structure militaire iranienne. La doctrine défensive de l’Iran est comparable à celle d’une étoile de mer. Une étoile de mer ne peut être décapitée ; elle se régénère et repousse. Lorsque le haut commandement iranien a été attaqué, l’Iran a simplement basculé vers sa défense en mosaïque, permettant à 31 commandements décentralisés de poursuivre le combat indépendamment les uns des autres. Si ces commandements sont attaqués, ils peuvent eux aussi se subdiviser et continuer à se battre. Il s’agit d’une structure holographique et fractale qui résiste à la décapitation et à la fragmentation. Ou plutôt, elle utilise la fragmentation elle-même comme une stratégie dialectique pour se régénérer et se multiplier.
L’Iran s’appuie également sur son territoire montagneux, dont les replis, les crevasses et les tunnels lui confèrent une capacité considérable de dissimulation et de riposte.
Les Etats-Unis ont mené une guerre bidimensionnelle en Irak, dont 70 % du territoire est constitué de déserts ou de plaines alluviales. Ils font désormais face à un adversaire dont 70 % du terrain est montagneux. Ils doivent donc mener une guerre tridimensionnelle sur un territoire quatre fois plus vaste que l’Irak. En réalité, il y a plus de trois dimensions, car les montagnes créent un terrain fractal d’une complexité inépuisable pour l’envahisseur. Une guerre fractale sur un terrain fractal signifie qu’il est quasiment impossible pour les Etats-Unis de gagner – ces derniers n’ont jamais remporté de victoire dans une guerre en montagne, où que ce soit.
Enfin, et surtout, les Etats-Unis se sont montrés incapables de raisonner de manière dialectique. En assassinant le Guide suprême, ils ont renforcé, au lieu d’affaiblir, la détermination de l’Iran à résister. En s’attaquant aux plus hauts dirigeants iraniens, ils n’ont fait qu’élaguer l’arbre de la résistance, stimulant ainsi une nouvelle croissance, une résilience plus profonde et une force naissante.
Nous entendons dire que la Russie et la Chine ont fourni un certain soutien à l’Iran depuis 10 jours, principalement en termes de renseignements et de fourniture de quelques systèmes militaires. Les trois pays sont également membres de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Mais le soutien de la Russie ou de la Chine semble très limité par rapport à celui fourni au sein de l’OTAN, notamment via son fameux article 5. Pensez-vous que ce fut une erreur de la part des trois pays, la Russie, la Chine et l’Iran, d’opter pour une coopération lâche plutôt que pour une véritable alliance militaire ? Ne serait-il pas temps d’aller vers une intégration militaire plus poussée afin de faire face à des Etats-Unis déclinants mais extrêmement agressifs, à Israël et à leurs vassaux occidentaux ?
Le moment d’une confrontation militaire directe pourrait venir, obligeant les trois pays à coordonner étroitement leurs efforts pour combattre les Etats-Unis, mais ce n’est pas encore le cas. Si une telle confrontation devait avoir lieu, ce serait selon les conditions et le calendrier propres à l’OCS, et non sous la contrainte des Etats-Unis.
Les Etats-Unis sont comme un ivrogne belliqueux dans un bar : à court d’argent, d’amis et de chance, mais ivre de sa propre puissance et en quête d’affrontement. Le mieux serait de les amener à rentrer chez eux sans faire de vagues. Le bar est en train de fermer. Le pire serait de leur donner ce qu’ils désirent : une rixe suicidaire.
Si un conflit majeur éclate, il se déroulera selon les conditions et au moment voulus par le monde multipolaire. Il ne sera pas provoqué en dehors de son équilibre. La Chine, par exemple, ne dispose ni de force militaire expéditionnaire, ni des capacités logistiques ou des infrastructures nécessaires pour mener une guerre hors de ses frontières. Elle possède une seule base navale à Djibouti. Ses forces sont purement défensives. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle n’aide pas l’Iran. Elle l’aide dans tous les domaines, à l’exception de la guerre nucléaire.
On peut considérer cette stratégie indirecte comme une forme de défense en mosaïque à l’échelle mondiale : des nœuds de résistance interconnectés qui se soutiennent mutuellement mais fonctionnent indépendamment, sans commandement centralisé.
Les Etats-Unis ne souhaitent rien de plus que d’entraîner la Chine dans une guerre majeure, loin de leurs frontières. De fait, ils s’efforcent de l’amener à un conflit de grande ampleur, comme les Français l’ont fait avec les Vietnamiens à Diên Biên Phu, et les Américains à Khe Sanh.
Le combat que mène actuellement la Chine consiste à soutenir le monde multipolaire dans une lutte asymétrique, renforcée par une défense en mosaïque à l’échelle mondiale. Il s’agit d’un tout autre jeu, facilement sujet à interprétation. L’analogie la plus simple est celle du jeu de go chinois (weiqi). Les puissances impériales occidentales jouent aux échecs sur ce qu’elles appellent un grand échiquier. Les Chinois jouent au go. Au go, on crée des liens pour survivre. Aux échecs, on se positionne pour gagner. La stratégie, la vision du monde et les philosophies sont fondamentalement différentes.
Pour le dire concrètement, les Etats-Unis ont été en guerre pendant 96 % de leur existence (234 ans sur 250). La Chine, quant à elle, a connu la paix pendant 94 % de son existence – un peu plus de trois ans de guerre conventionnelle au cours des 77 années qui ont suivi sa fondation. Les Etats-Unis sont tout simplement en guerre partout et tout le temps. Ils sèment le chaos partout. Si la Chine tentait de lutter contre tous ces incendies provoqués par les Etats-Unis, elle s’épuiserait rapidement et serait asphyxiée par la fumée. Si la Chine avait des alliances militaires et des traités de défense contraignants avec ses partenaires des Nouvelles Routes de la Soie ou les pays BRICS, c’est précisément ce qu’elle ferait sans relâche, car telle serait la stratégie américaine : l’entraîner dans une guerre d’usure constante, plutôt que de lui permettre de se développer et de tisser les liens nécessaires à sa prospérité et à celle des pays du Sud.
La Chine ne cherche pas non plus à combattre le feu par le feu. Elle ne s’abaissera pas à recourir à l’incendie criminel. Elle recherche la paix, comme l’a dit Mao, «vaincre la guerre par la paix», en établissant des alliances solides qui peuvent dissuader par le déni et répondre de manière asymétrique.
Examinons quelques points précis. La Chine a conclu un accord stratégique global de 25 ans avec l’Iran. Elle a officiellement accueilli l’Iran au sein des BRICS et de l’initiative «la Ceinture et la Route» (BRI). L’Iran est membre de l’OCS. Ces accords signés se traduisent concrètement par les éléments suivants.
Premièrement, la Chine (Huawei) a contribué au développement de l’infrastructure numérique iranienne (matériel et plateformes) afin de résister à l’ingérence et à la subversion occidentales. Cela contribue à garantir sa souveraineté et sa sécurité numériques, notamment en prévenant ou en atténuant la guerre informationnelle et la subversion sur son propre territoire.
Il s’agit d’une condition préalable à la sécurité nationale, car la guerre numérique et informationnelle est le premier terrain d’affrontement. Les Etats-Unis appliquent une doctrine Wolfowitz numérique et débutent systématiquement leurs conflits par la guerre informationnelle. Plus la souveraineté numérique de l’Iran est forte, plus sa résistance à l’hégémonie et à l’agression américaines est robuste. Cette capacité désamorce la domination narrative américaine – la «zone de non-réflexion» de la propagande occidentale, qui précède toujours la domination aérienne américaine et sa «zone d’exclusion aérienne».
Deuxièmement, elle a constitué une bouée de sauvetage économique : maintien des échanges commerciaux, résistance aux sanctions, continuité des chaînes d’approvisionnement, notamment grâce à la ligne ferroviaire Chine-Iran, non affectée par le blocus maritime. Cela inclut du matériel, des fournitures et des pièces à double usage ainsi qu’à usage militaire direct, dont au moins mille à deux mille tonnes de perchlorate de sodium (précurseur du perchlorate d’ammonium, carburant des fusées à propergol solide). A elle seule, cette quantité permettrait d’alimenter 200 à 500 missiles balistiques de moyenne portée, capables d’atteindre n’importe quel point du Golfe.
Troisièmement, il est probable qu’elle ait fourni des systèmes de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR) et du matériel connexe, comme le système Beidou-3, utilisable pour la navigation et le ciblage. Beidou inclut également un service de messagerie courte permettant aux centres de commandement iraniens de communiquer même en cas de panne des réseaux locaux. Elle aurait fourni des réseaux de données tactiques : des signaux militaires cryptés de haute précision (au centimètre près) résistants au brouillage et à l’interception électroniques occidentaux.
Il est possible que 500 satellites de télédétection fournissent à l’Iran un partage de renseignements en temps réel, ainsi que des données de renseignement électromagnétique et une cartographie du terrain. Ceci permettrait de suivre les mouvements de la marine américaine en temps réel.
Il a été rapporté qu’elle aurait fourni des radars YLC-8B. Ces radars UHF de pointe sont censés neutraliser les avantages des bombardiers et chasseurs furtifs américains. Des missiles supersoniques CM-302, non confirmés mais possiblement en cours de négociation, seraient fournis. Ces missiles, surnommés «tueurs de porte-avions», peuvent atteindre des cibles à une portée de 290 km à vitesse supersonique.
Quoi qu’il en soit, il semble que ces soutiens aient joué un rôle important dans la stratégie de défense asymétrique de l’Iran et dans l’imposition de sanctions à l’agression américaine et israélienne. L’Iran a ciblé et endommagé avec précision plusieurs bases américaines et a détruit de nombreux systèmes radar américains le long du Golfe (dont un radar d’alerte avancée stratégique et 3 à 5 batteries de radars de missiles THAAD). Ces dégâts aux infrastructures stratégiques se chiffrent en milliards de dollars. Il semble que cela ait, jusqu’à présent, affaibli la supériorité aérienne et la capacité de défense antimissile des Etats-Unis. Cela indique que les choses ne se déroulent pas comme prévu pour les Etats-Unis : ils entrent en guerre avec une vision altérée (au sens propre comme au figuré), et sans le discours habituel ni la supériorité aérienne qu’ils escomptaient.
En réalité, c’est extraordinaire, car les Etats-Unis se sont toujours appuyés sur un vaste panoptique omniscient couvrant un théâtre d’opérations transparent. C’est indispensable à leur manœuvre interarmes sophistiquée, un élément central de leur supériorité : ils voient tout et peuvent frapper n’importe quoi. Ils ont pu intervenir, frapper ou secourir, tel un deus ex machina, depuis les airs à leur guise. Jamais elle n’avait été autant affaiblie depuis la mise en œuvre de l’opération AirLand Battle.
Actuellement, à l’heure où nous parlons, il semble y avoir des plans d’invasion terrestre et d’utilisation possible de l’arme nucléaire tactique par les Etats-Unis. Ce sont des escalades potentielles dangereuses qui pourraient avoir des conséquences catastrophiques incalculables.
En même temps, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Iran sont membres des BRICS. Cependant, leurs divergences politiques et militaires, ainsi que leurs alliances, les ont menés à la guerre dans ce conflit. Dès lors, ne pensez-vous pas que la création d’une alliance économique comme les BRICS entre des pays aux allégeances et aux orientations politiques si différentes ait été une erreur et une perte de temps, comparée à la mise en place d’un bloc politique fort ? Ce bloc politique et militaire, supposé viable, n’aurait-il pas pu protéger le Venezuela, Cuba et aujourd’hui l’Iran du néocolonialisme américain, israélien et occidental ?
Les liens faibles recèlent une réelle force. Les liens qui unissent les pays BRICS sont divers, mais inclusifs. Je crois que la diversité peut être une force, une force asymétrique. Je crois que cela confère aux BRICS à la fois la force de la diversité et la cohésion des intérêts. On peut comparer cela à l’eau : douce, malléable, elle s’adapte à toutes les formes et à toutes les situations, tout en étant incroyablement puissante. Les fortes liaisons hydrogène qui lui confèrent une puissance connectée et coordonnée lui permettent également de se séparer et de se disperser lorsqu’elle est directement impactée, ce qui la rend potentiellement infiniment résiliente.
Ou, si vous préférez, il s’agit de la puissance élastique et résiliente des tendons et des tissus conjonctifs, par opposition à celle des os durs et des muscles hypertrophiés.
Ces liens sont guidés politiquement par des initiatives telles que l’Initiative pour la sécurité mondiale, l’Initiative pour le développement mondial et l’Initiative pour la civilisation mondiale, qui offrent un ensemble extraordinairement riche d’outils, de concepts et d’institutions pour renforcer la cohésion et développer des relations mutuellement avantageuses.
On peut aussi considérer le contre-exemple de la guerre froide. Les BRICS auraient pu se structurer en blocs, créant des entités fragiles constamment exposées au harcèlement, à la subversion ou aux incitations à la guerre. Ils auraient pu s’enliser dans des conflits interminables, petits et grands, comme l’URSS, ce qui, à mon avis, a fini par les épuiser. Ils auraient dû faire des choix difficiles quant aux pays à soutenir militairement, à la répartition de leurs ressources militaires limitées, et gérer tous les problèmes, les contestations et les contradictions que cela aurait engendrés. La donne aurait été complètement différente.
D’un autre point de vue, l’Iran est un grand Etat-civilisation qui n’a jamais été pleinement colonisé et qui poursuit son propre modèle de développement, différent du modèle occidental. D’un point de vue marxiste, ne pensez-vous pas que l’Iran lutte également pour le Sud global contre le nouveau capitalisme et son incarnation ultime, le néocolonialisme prédateur à la Trump ?
Oui, je le crois. Il s’agit d’une guerre anti-impériale dans un monde multipolaire, et l’Iran, en particulier, est un pilier essentiel de cette résistance anti-impériale naissante.
Nous savons qu’Israël et les Etats du Golfe ont des accords militaires avec les Etats-Unis. Durant ce conflit, nous avons constaté que, tandis qu’Israël bénéficie pleinement de la protection américaine, les Etats arabes du Golfe sont quasiment abandonnés par les Etats-Unis. Pensez-vous que les Etats du Golfe devraient réévaluer ces accords avec les Etats-Unis ?
Oui. Le parapluie de sécurité auquel les Etats du Golfe ont souscrit n’a fait que les exposer. Ce parapluie était une cible, pas une protection. Kissinger l’a dit très clairement : «Il est dangereux d’être un ennemi des Etats-Unis, mais il est mortel d’être un allié.» Les Etats-Unis ont des intérêts, pas des alliés.
En 1917, les Etats du Golfe ont conclu un pacte avec le diable avec l’Empire colonisateur en se livrant à la trahison. Ils ont ensuite perpétué ce statut de traîtres en devenant des Etats clients des Etats-Unis, accueillant des bases avancées et des plateformes de projection de puissance américaine pour faciliter le contrôle du Moyen-Orient. En échange de cette «sécurité», ils agissaient comme des vassaux, facilitant la domination du pétrodollar et huilant son système financier, tout en réprimant la montée du nationalisme panarabe.
Ce pacte rétrograde a atteint ses limites, et ils doivent repenser fondamentalement toute la structure et l’accord : ils ne sont pas les enfants chéris, mais des orphelins livrés à eux-mêmes. Ils ne sont pas à la table des décisions, ils la servent, et très bientôt, ils seront servis au menu. Ils s’indignent, mais leur indignation arrive avec un siècle de retard.
Les Etats du Golfe sont, pour la plupart, des monarchies familiales héréditaires qui gèrent des entreprises esclavagistes alimentées par des migrants et se faisant passer pour des pays. Ils déploient des moyens de communication considérables – par exemple, Al Jazeera – destinés à blanchir et à rehausser leur image sulfureuse de traîtres, mais ils sont fondamentalement illégitimes et assurément impopulaires. Ils font face à des crises existentielles en matière de sécurité, d’économie, de politique et de légitimité même. Ils doivent tout remettre en question et repenser l’ensemble de leur organisation, y compris leur raison d’être. La résistance des populations de la région pourrait faciliter cette réflexion.
Les politiciens occidentaux et leurs vassaux arabes n’ont-ils pas perdu leur humanité à Gaza ?
Oui. Gaza a fondamentalement délégitimé non seulement l’Occident et ses vassaux arabes, mais aussi l’ensemble du système idéologique occidental des droits de l’homme. Si la violence n’était pas nouvelle, elle a fondamentalement délégitimé l’Occident car elle a montré en direct ce que sont réellement les «valeurs» et la «civilisation» occidentales : une barbarie débridée, une cruauté sans bornes, des atrocités génocidaires flagrantes. On ne peut plus l’ignorer.
Trump et ses amis milliardaires n’ont-ils pas mis fin à l’illusion de la démocratie aux Etats-Unis ? L’Occident n’est-il pas gouverné par une oligarchie ?
Oui. Les démocraties occidentales ont toujours été des impostures, un tissu de mensonges. Ce sont des oligarchies ploutocratiques, des kakistocraties, conçues pour être antidémocratiques. Mais Trump était atypique : tel un personnage brechtien, il nous a brutalement arrachés à la supercherie. Il expliquait clairement ses actions et leurs motivations – par exemple, «pour le pétrole» dans le cas du Venezuela -, brisant ainsi l’illusion mystificatrice qui accompagne généralement les politiques occidentales trompeuses. Il a rompu la torpeur politique soigneusement entretenue de cette «démocratie» ploutocratique. Cela a rendu la classe libérale américaine folle de rage. C’est ce qui, plus que tout, explique leur haine : il fait au grand jour, sans vergogne, ce qu’ils ont soigneusement orchestré dans l’ombre.
Les pays du Sud doivent se garder de se laisser séduire par les conceptions occidentales simplistes de la démocratie ou de la gouvernance. Ces systèmes sont conçus pour être ploutocratiques et paracoloniaux. Ce dont le Sud a besoin, c’est d’une véritable souveraineté. Sans souveraineté, point de démocratie. Quel que soit le système auquel on adhère, si un pays est contrôlé par des puissances étrangères ou leurs élites compradores, il est impossible de progresser, de se développer ou d’aspirer à la libération. On restera toujours un métayer sur la plantation capitaliste.
La souveraineté comporte au moins quatre dimensions : la souveraineté numérique, la souveraineté financière, la souveraineté énergétique et la souveraineté politique. Chacune est interdépendante des autres. A mesure que ces domaines de souveraineté se développent, de nouvelles formes d’organisation politique doivent émerger. La Chine offre des modèles intéressants et pertinents de développement socialiste souverain.
Interview réalisée par M. A.
K.J. Noh est un journaliste, analyste politique et enseignant primé, spécialiste de la géopolitique et de l’économie politique de la région Asie-Pacifique. Originaire de Corée du Sud, il collabore avec Counterpunch, Dissident Voice, Black Agenda Report, Asia Times, Popular Resistance, Monthly Review Online, Pressian, Noksaek Pyongnon, Marxische Blatte, The People’s Daily et Global Times. Il intervient régulièrement dans des émissions d’information en tant que commentateur et analyse, et a co-animé l’émission The China Report sur Breakthrough News Network. Il est co-auteur d’une étude sur la transmission des maladies infectieuses par les troupes américaines et ses implications dans l’épidémie de Covid-19.

