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La Suisse peut-elle encore prétendre rester neutre tout en sanctionnant la Russie ?

Par Kamel M. – A l’approche du vote du 27 septembre sur l’initiative consacrée à la neutralité, la Suisse se trouve confrontée à une question qui dépasse largement le seul cadre juridique : quelle place veut-elle occuper dans un monde marqué par la multiplication des conflits et la polarisation internationale ?

Deux lectures s’opposent. Dans une interview accordée à Forum Geopolitica, l’ambassadeur de Russie en Suisse, Sergueï Garmonin, estime que Berne a progressivement abandonné sa neutralité en adoptant les sanctions de l’Union européenne contre Moscou et en soutenant politiquement l’Ukraine. Selon lui, le sommet de Bürgenstock de 2024, organisé sans la participation russe, n’a pas contribué à une solution de paix. Il accuse également la Suisse de s’être rapprochée de l’OTAN et considère que les sanctions européennes n’ont pas permis d’affaiblir la Russie et ont surtout contribué à éloigner la Suisse de Moscou.

Cette lecture est contestée, sur le fond, par l’ancienne conseillère fédérale et double présidente de la Confédération helvétique, Micheline Calmy-Rey. Pour elle, la question centrale n’est pas l’abandon de la neutralité, mais la cohérence de son application. Elle rappelle que la neutralité suisse repose à la fois sur un droit, principalement défini par les conventions de La Haye, et sur une politique destinée à préserver la crédibilité du pays en temps de paix.

L’expérience de la guerre en Irak, en 2003, constitue à ses yeux un exemple révélateur. La Suisse avait alors interdit le survol de son territoire et le transit de matériel ou de troupes des belligérants, appliquant le droit de la neutralité aussi bien aux Etats-Unis qu’à l’Irak. Les sanctions économiques relèvent, selon Calmy-Rey, d’une autre logique : elles sont liées notamment à l’appartenance de la Suisse à l’ONU et ne constituent pas, en elles-mêmes, une violation de la neutralité.

C’est précisément cette articulation entre neutralité, sanctions et politique étrangère qui nourrit le débat actuel. Calmy-Rey juge que l’initiative pourrait restreindre la marge de manœuvre du Conseil fédéral en inscrivant les sanctions dans la définition constitutionnelle de la neutralité. Elle considère toutefois qu’une définition constitutionnelle plus précise de cette dernière n’est pas problématique en soi.

Les deux entretiens convergent néanmoins sur un point : la neutralité suisse traverse une période de redéfinition. Pour Garmonin, elle est déjà vidée de sa substance par l’alignement de Berne sur les positions européennes. Pour Calmy-Rey, elle demeure un instrument diplomatique précieux, notamment pour permettre à la Suisse de jouer les médiateurs, mais doit être adaptée aux conflits contemporains.

Au-delà du vote, le véritable enjeu est donc celui de la crédibilité internationale. La Suisse doit déterminer jusqu’où elle peut participer à des sanctions, à des coopérations sécuritaires ou à des initiatives diplomatiques tout en continuant à se présenter comme un Etat neutre. Dans un environnement où cette notion est de plus en plus contestée, c’est moins son existence que sa définition et sa cohérence qui semblent désormais en jeu.

K. M.

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