Mémoire trahie, patrimoine confisqué : réconciliation biaisée d’un comité sous influence politique (I)
Une contribution d’Ali Farid Belkadi – Le récit colonial français sur l’Algérie s’est bâti sur une falsification méthodique. Il fallait que cette terre apparût sans histoire, sans culture, sans mémoire, pour que la conquête passât pour une mission civilisatrice. Dès lors, les travaux d’historiens comme Louis Veuillot, Camille Rousset, Emile-Félix Gautier ou encore Henri Lorin ont forgé une légende : celle d’un désert humain et moral, l’Algérie occupée par des barbares, que la France aurait élevé à l’humanité. Cette vision, largement diffusée dans les écoles, les publications savantes et les discours politiques, a étouffé les voix indigènes, falsifié les sources arabes et berbères, marginalisé les résistances, effacé les savoirs et nié la profondeur historique d’un peuple.
Emile-Félix Gautier, par exemple, affirmait dans Le passé de l’Afrique du Nord que les Arabes avaient introduit une «décadence irréversible» dans le Maghreb. Ernest Mercier, quant à lui, nourrissait un véritable mépris pour les populations locales, leur déniant toute capacité à bâtir une civilisation durable. Cette haine de l’Arabe et de l’islam irrigue la pensée coloniale et justifie la spoliation des terres, l’effacement de la langue, la fermeture des écoles et la réécriture de l’histoire.
Voilà pourquoi je ne crois pas aux travaux de la commission d’historiens franco-algérienne.
On ne bâtit pas une mémoire partagée sur des non-dits, des équilibres imposés ou des humiliations reconduites. La prétendue commission mixte d’historiens franco-algériens, présentée comme un progrès dans la reconnaissance des faits coloniaux, est, en réalité, un écran de fumée diplomatique, un simulacre de dialogue où l’essentiel est évacué : le rapport brutal et inégal qui a fondé la colonisation.
On ne peut sérieusement imaginer une écriture «commune» de l’histoire entre bourreau et supplicié sans une reconnaissance pleine, sans restitution réelle et, surtout, sans égalité de parole. Ceci au départ, avant toute rencontre digne de ce nom. On n’a jamais vu Bigeard, Massu, ni Le Pen rédiger une histoire commune avec Amirouche, Abane Ramdane ou Larbi Ben M’hidi. Ce serait comme faire écrire l’histoire de la Gaule par Jules César, main dans la main avec Vercingétorix, alors que l’un tenait la plume et l’autre la corde.
C’est encore la France qui tient la plume, tandis que les Algériens n’apportent que l’encre – leur propre sang, leur propre mémoire. Cette asymétrie profonde rend toute «commission conjointe» indécente et révèle l’imposture d’un récit prétendument partagé où l’ancien colonisateur se donne le droit de valider ce dont l’Algérien peut ou non se souvenir.
La mémoire algérienne n’a pas besoin de validation académique française pour exister. Elle exige seulement le respect, la restitution des vérités confisquées et la fin de cette arrogance coloniale travestie en dialogue savant.
L’expression «la mémoire est un champ de bataille» est souvent attribuée, par reformulation, à Walter Benjamin, philosophe et historien allemand, notamment dans ses Thèses sur le concept d’histoire (1940). Il n’emploie pas exactement cette formule, mais l’idée y est présente. Pour lui, l’histoire n’est pas un récit neutre mais un lieu de conflits, et la mémoire est l’objet de luttes de pouvoir entre vainqueurs et vaincus. Il écrit ainsi : «Il n’est aucun témoignage de civilisation qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie.»
Cette phrase résume l’idée que les mémoires collectives sont toujours traversées par des tensions, des oublis imposés et des récits concurrents.
Concernant les mémoires irréconciliables entre la France et l’Algérie : tant que les 132 années d’occupation coloniale (1830–1962) ne font pas l’objet d’une reconnaissance claire et sans condition des crimes commis – conquête sanglante, expropriations, enfumades, répression, racisme institutionnalisé, massacres de civils, spoliation culturelle –, toute réconciliation ne peut être qu’apparente ou diplomatique.
Les blessures profondes ne se guérissent ni par le silence ni par les demi-mots. Sans vérité, il ne peut y avoir de justice. Et sans justice, il ne peut y avoir paix des mémoires.
Mémoire en tension, justice différée
Or, il ne peut y avoir paix des mémoires sans justice historique. Et il ne peut y avoir de justice sans reconnaissance explicite de l’ordre colonial comme système fondé sur la violence, le racisme, la dépossession et l’inhumanité.
Les mémoires sont irréconciliables tant que l’une est tenue pour supérieure, l’autre pour secondaire.
Aujourd’hui encore, des résistants algériens décapités sont enfermés dans des armoires métalliques dans un muséum à Paris. J’en ai fait l’inventaire douloureux. Des manuscrits prodigieux et rares impunément volés n’ont jamais été restitués. Des stèles puniques de Constantine, l’opulente et historique Cirta, dorment au musée du Louvre. J’en ai fait l’inventaire aussi, j’ai passé des jours entiers dans les sous-sols de ce musée.
Dans les discours officiels français, l’on se félicite d’une commission mixte d’historiens qui évite soigneusement les véritables sujets.
La réconciliation ne se décrète pas. Elle ne peut naître que de la vérité, d’un travail lucide, courageux, désintéressé, qui commence par cette phrase simple mais décisive «Oui, nous avons colonisé. Oui, nous avons tué. Oui, c’était injuste.»
«L’Algérie est une création de la France», disent-ils
L’affirmation selon laquelle «l’Algérie est une création de la France» est une formule idéologique forgée dans le contexte colonial pour justifier l’occupation française, effacer les légitimités anciennes et nier l’existence d’un passé politique, culturel et territorial autonome. Voici pourquoi cette idée est fausse, manipulatrice et historiquement infondée : une invention coloniale pour nier une souveraineté.
La phrase est née dans la bouche de certains administrateurs coloniaux français qui voulaient légitimer l’invasion de 1830 en affirmant que la France avait apporté la civilisation, l’unité et l’Etat dans une prétendue «terre sans nation».
Or, cette vision sert à masquer les violences de la colonisation, à effacer les résistances comme celles de l’Emir Abdelkader, des Chorfas, des Khouan, des Touaregs, des cités sahariennes, et à refuser toute dette historique envers un peuple colonisé de force. Envahi sans déclaration de guerre.
Avant 1830, il y avait bel et bien un Etat
L’Algérie n’était pas un désert politique : c’était la Régence d’Alger, reconnue internationalement, dotée d’une administration, d’une marine, d’un port, d’un dey élu et de relations diplomatiques.
Ce n’était pas un Etat centralisé à la française, mais une fédération de régions, tribus et confréries, autour d’un pôle politique fort.
Des traités signés entre la Régence et la France, les Etats-Unis, l’Espagne ou l’Empire ottoman, en témoignent.
Un territoire historique, habité depuis des millénaires
L’histoire de l’Algérie remonte à plus de 10 000 ans : Capsiens, Numides, royaumes berbères, Carthage, Rome, Vandales, Byzantins, islamisation, royaumes berbères musulmans (Zirides, Hammadides, Zianides, etc.) Qu’importe les noms, Numidie, Mauritanie ou Maghreb Al-Awsat (Maghreb central).
Le nom «Algérie» est moderne, sans plus, extrait d’un ancien nom arabe, Al-Djazaïr, désignant «les îles», mais cela ne signifie en rien l’absence d’identité ou de continuité historique. Comme l’Italie, l’Allemagne ou la France, l’Algérie a connu plusieurs noms et formes politiques avant l’unité moderne.
Pourquoi cette idée a survécu ? C’est simple. Parce qu’elle a été enseignée dans les manuels scolaires français jusqu’au XXe siècle. Parce qu’elle sert une certaine nostalgie coloniale, niant la légitimité de l’indépendance algérienne. Parce qu’elle permet de refuser toute reconnaissance de la violence coloniale.
Les textes anciens la contredisent
Hérodote parle des Libyens, des Garamantes, des Nasamons, tous installés sur le territoire de l’actuelle Algérie. «Mon si beau pays !», comme disait Mouloud Feraoun.
Les stèles égyptiennes parlent des Meshwesh, des Libou, des Tehenou, tous ancêtres probables des Berbères algériens.
Les royaumes de Massinissa, Juba Ier et II avaient une capitale, un pouvoir, des frontières.
L’Algérie a aussi produit des penseurs, des médecins, des savants, des marabouts, des résistants, bien avant 1830.
Non, l’Algérie n’est pas une création française. «On ne crée pas une civilisation ; on la nie, ou on l’accompagne.»
Une formule coloniale vide de vérité
Depuis plus d’un siècle, une idée fausse, devenue un refrain idéologique, circule dans certains discours : celle selon laquelle l’Algérie serait une création de la France. Formule forgée dans les cercles coloniaux au XIXe siècle, elle vise à faire croire que cette terre n’existait pas politiquement, culturellement ou historiquement avant 1830, et que la France l’aurait dotée, par sa «mission civilisatrice», d’une structure, d’un nom et d’un avenir.
Mais cette affirmation, si elle a pu servir à justifier la colonisation, ne résiste pas à l’examen rigoureux de l’histoire. Non seulement elle méconnaît des millénaires d’existence, mais elle efface les entités politiques précoloniales, les royaumes berbères, les résistances locales et les savoirs anciens qui ont façonné l’identité de ce territoire bien avant l’occupation française.
Une terre ancienne aux racines profondes
La présence humaine sur le sol algérien est attestée depuis plus de 1,8 million d’années. L’Algérie est l’un des berceaux majeurs de l’humanité. La culture capsienne, apparue autour de 10 000 ans av. J.-C., marque l’émergence d’un savoir unique dans le Constantinois. Le laboratoire d’anthropologie biologique du Musée de l’Homme (Paris), qui a procédé à l’étude du crâne découvert en Algérie dans la région d’Oum El-Bouaghi sur le site de Faïd Souar II, en a conclus qu’il portait une prothèse dentaire vieille de 9 000 ans. Le plus vieux dentiste dans le monde est donc algérien. Ce crâne doit être restitué à l’Algérie.
Le Tassili n’Ajjer conserve des milliers de gravures rupestres attestant de croyances, de rituels et d’une cosmogonie propre aux peuples du Sahara.
Les Egyptiens anciens, dans leurs textes sacrés et stèles royales, parlent souvent des confédérations tribales Tehenou, Temehou, Libou, Meshwesh, Rebou – autant de noms pour désigner les peuples installés à l’ouest du Nil, dans ce que nous appelons aujourd’hui la Libye antique – le nom Libye désignait tout le Maghreb – qui englobait, en réalité, une grande partie de l’actuelle Algérie saharienne et tellienne orientale.
Les noms des chefs libyens comme Meryey, Ded, qui conduisaient la coalition des Peuples de la Mer, dont les Seped, Sherden, Shekelesh, mentionnés sur les stèles de Mérenptah, montrent que ces régions étaient identifiées, puissantes et souvent en interaction directe avec les grandes puissances de l’époque.
L’âge des royaumes berbères : de Massinissa à Juba II
Au IIIe siècle av. J.-C., l’histoire bascule vers l’affirmation politique des royaumes berbères. Le royaume de Numidie, sous l’autorité de Massinissa, unifie plusieurs confédérations de tribus et joue un rôle central dans la guerre punique entre Carthage et Rome. Sa capitale, Cirta (Constantine), devient un pôle stratégique.
Les Numides fondent des institutions, frappent monnaie, signent des traités, bâtissent des cités. Leur royaume couvre une partie considérable du Maghreb central. Juba II, fils de Juba Ier, érudit et mécène, marié à Cléopâtre Séléné (fille de Cléopâtre VII et de Marc Antoine), régna depuis Caesarea (Cherchell) sur la Maurétanie césarienne.
Ces royaumes, même s’ils furent plus tard romanisés, ne furent jamais de simples colonies : ils conservèrent une identité berbère profonde, une langue, un droit coutumier et une mémoire territoriale propre.
Voici une liste détaillée des principaux résistants berbères qui ont lutté contre Rome, depuis la période punique jusqu’aux derniers sursauts de résistance au Haut-Empire. Ils ont mené des révoltes, des guérillas, des batailles ou des soulèvements contre la domination romaine en Algérie.
Tacfarinas (Ier siècle ap. J.-C.). Chef berbère des Musulames. Ancien soldat romain devenu chef rebelle. Mena une guerre de guérilla pendant plus de 10 ans (17–24 ap. J.-C.). Tacfarinas est l’exemple classique du résistant guérillero durant l’Antiquité.
Mazippa. Allié de Tacfarinas, chef d’un autre groupe berbère. Il participe à la résistance armée contre l’occupation romaine.
Aedemon (Ier siècle ap. J.-C.). Ancien esclave de Ptolémée de Maurétanie. Se révolte après l’assassinat de son maître par Caligula (en 40 ap. J.-C.). A la tête d’un soulèvement en Maurétanie contre l’annexion romaine.
Firmus (IVe siècle ap. J.-C.). Fils d’un notaire berbère, frère de Gildon. Se révolte contre l’administration romaine corrompue en 372. Proclame son indépendance en Numidie. Traqué par le général romain Théodose (père de l’empereur). Se suicide plutôt que d’être capturé.
Gildon (IVe siècle ap. J.-C.). Frère de Firmus, ancien allié de Rome. Devient comte de l’Afrique, puis entre en rébellion vers 397. Vaincu par les forces romaines dirigées par Stilicon. Fait prisonnier et exécuté.
Zamma des Aurès. Chef berbère, mentionné dans les traditions orales, parfois associé à la révolte de Tacfarinas ou à des rébellions locales. Figure symbolique de la résistance montagnarde.
Autres figures et tribus en résistance
Les Musulames, tribu nomade des Aurès, base de la révolte de Tacfarinas. Les Cinithii : tribu numide mentionnée comme indépendante au temps d’Auguste. Les Garamantes : alliés intermittents de Rome, parfois hostiles.
Jugurtha : petit-fils de Massinissa, qui n’est pas à présenter, fut la figure centrale de la guerre contre Rome (111–105 av. J.-C.). Il résista brillamment à l’armée romaine avant d’être trahi par les siens et capturé.
L’Algérie médiévale : royaumes, cités et savoirs
Au Moyen-âge, l’Algérie n’est pas un vide géographique mais une mosaïque de pouvoirs. La dynastie des Rustémides fonde à Tahert un royaume théocratique avancé, refuge des dissidents ibadites. Les Zirides et Hammadides font de Béjaïa une capitale culturelle majeure, accueillant savants, mathématiciens, géographes et poètes.
Les Zianides de Tlemcen structurent un Etat puissant, doté d’une diplomatie reconnue. L’Algérie médiévale est en contact avec l’Europe, les royaumes musulmans d’Orient, l’Afrique noire par les routes du sel et de l’or.
Le soufisme, les zaouïas, les écoles coraniques, les villes commerçantes – de Tlemcen à Ouargla, de Laghouat à Constantine – tissent un maillage d’institutions sociales et culturelles, longtemps avant 1830.
La Régence d’Alger : un Etat reconnu
De 1516 à 1830, l’Algérie est organisée politiquement sous la forme d’une Régence autonome, certes liée nominalement à l’Empire ottoman, mais en réalité indépendante dans ses décisions, ses lois, sa fiscalité, sa diplomatie.
Le dey d’Alger, élu par les janissaires puis par les notables algériens, disposait de pouvoirs régaliens. L’Algérie de cette époque avait : une marine puissante, redoutée en Méditerranée ; une structure judiciaire et un système de levée d’impôts ; des relations diplomatiques avec la France, l’Espagne, l’Angleterre, les Pays-Bas, et les Etats-Unis (le premier traité américano-musulman est signé à Alger en 1795) ; des représentations à Constantinople, mais aussi à Tunis, Tripoli, et jusqu’au Maroc.
Une mémoire effacée par le récit colonial
Lorsque la France envahit Alger en 1830, elle ne conquiert pas un désert politique, mais un Etat, certes composite, mais réel. Pour justifier sa conquête, elle efface cette mémoire, interdit l’enseignement de l’arabe, détruit les archives, ferme les bibliothèques, brûle les zaouïas, marginalise les lettrés.
Elle impose alors l’idée que «l’Algérie est une invention française» pour faire croire que tout ce qui existera après 1830 est son œuvre. Pourtant, cette prétendue création est en réalité la destruction d’un ordre ancien et l’imposition d’un autre, au prix d’un million de morts.
Une mémoire à reconquérir
Répondre à ceux qui répètent que «l’Algérie n’existait pas», dont Emmanuel Macron pourfendeur à sa façon de l’histoire algérienne, c’est défendre la vérité contre l’amnésie historique. C’est rappeler que la colonisation n’a rien créé : elle a conquis, réprimé, acculturé et tenté de réécrire le passé pour mieux dominer le présent.
Mais l’histoire, lorsqu’elle est restaurée dans sa continuité, dans ses voix silencieuses et ses traces enfouies, démontre une évidence : l’Algérie n’a pas commencé avec la France. Elle a survécu malgré elle.
Emmanuel Macron a tenu des propos très controversés à ce sujet. Lors d’une rencontre en septembre 2021 avec des jeunes descendants de combattants de la Guerre d’Algérie, rapportée par le journal Le Monde. Il a affirmé : « Il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? Ça, c’est la question.» Et encore : «La construction de l’Algérie comme nation est un phénomène postérieur à la colonisation.»
Ces propos ont été perçus en Algérie comme une négation grave de l’histoire du pays, et ont provoqué une crise diplomatique immédiate. Alger a rappelé son ambassadeur, fermé son espace aérien aux avions militaires français, et le président Tebboune a dénoncé des paroles «irresponsables».
Un fond colonial masqué sous des airs de provocation intellectuelle
Macron, pourtant réputé pour son éloquence et sa culture, reprend là une idée éculée de l’historiographie coloniale française : celle selon laquelle la France aurait créé l’Algérie ex nihilo, en 1830, sur un espace morcelé, tribalisé, «sans nation». Chassez le naturel il revient au triple galop. Ces propos négligent des siècles de souveraineté locale, d’Etats numides, de dynasties médiévales, de la Régence d’Alger, et plus largement de la continuité culturelle, linguistique et politique de cette région.
A.-F. D.
(Suivra)
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