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Le plumitif du Makhzen Bernard Lugan ou la liquidation méthodique de l’histoire algérienne

Par Ali Farid Belkadi(*) – Le plumitif de service du Makhzen, Bernard Lugan, m’a consacré une longue charge dans un article intitulé «Combien de temps encore les historiens algériens choisiront-ils de chevaucher les mythes de la fausse histoire ?», publié sur un site marocain. Il y cite nommément mon texte «Mémoire trahie, patrimoine confisqué», paru sur le web, afin de me désigner comme un représentant d’une prétendue «école officielle algérienne», ce qui m’honorerait, et de m’imputer un supposé «complexe existentiel algérien». Cette rhétorique, qui tient davantage du procédé polémique que de la démonstration historique, lui permet d’éviter le débat de fond sur une question essentielle : celle de la continuité historique de l’Algérie.

Pour cet esprit moyen qui discute des gens, devenu au fil des années l’un des principaux plumitifs des thèses historiques chimériques du Makhzen, toute contestation de sa thèse selon laquelle l’Algérie serait une création de la colonisation française relèverait non de l’histoire, mais d’une pathologie identitaire. Ainsi, au lieu de discuter les sources, les textes, les archives et les faits, le plumitif du Makhzen préfère psychologiser ses contradicteurs et les enfermer dans une catégorie idéologique commode, procédé ancien qui dispense d’avoir à répondre aux arguments eux-mêmes.

Ce personnage aime se présenter comme un historien isolé parce qu’il aurait raison contre tous.

La réalité est plus simple. Ses thèses sont contestées par une large partie de l’historiographie africaniste contemporaine : Jean-Pierre Chrétien, Jean-Loup Amselle, Catherine Coquery-Vidrovitch, Elikia M’Bokolo, François-Xavier Fauvelle et d’autres encore. Aucun d’entre eux ne partage sa lecture ethniciste, simplificatrice et réductrice des sociétés africaines. Lorsque des chercheurs aux sensibilités aussi diverses convergent dans leurs critiques, le problème ne réside pas dans un prétendu complot universitaire contre Bernard Lugan, mais dans les limites intrinsèques de ses propres constructions historiographiques oiseuses.

La présente réponse ne relève donc pas d’une polémique recherchée pour elle-même, mais d’une nécessité intellectuelle élémentaire, puisqu’un auteur qui cite un historien, déforme son propos et l’intègre à un dispositif de négation de l’histoire algérienne ouvre un débat auquel il ne peut ensuite se soustraire.

Le cœur de la réfutation tient dans une observation simple : pour soutenir que l’Algérie n’existait pas avant la France, Bernard Lugan doit retirer successivement à l’Algérie ses peuples antiques, ses paysages sahariens, ses royaumes médiévaux, ses dynasties, sa Régence, son patrimoine, ses institutions sociales, ses hôpitaux, sa diplomatie et ses continuités intellectuelles ; puis il désigne le vide qu’il a lui-même organisé comme preuve de son affirmation.

Cette réponse reprend donc les principaux points de la hargne dont je suis l’objet, depuis les Libyens antiques jusqu’à la Régence d’Alger, en passant par le Tassili n’Ajjer, Tlemcen, la lettre de Topkapi n° 6456, Abou al-Abbas Ahmed Belkadi et son frère al-Hussein, la dynastie de Koukou, Massinissa et Juba II, le fleuve Moulouya, Oujda, Mohamed Mammeri, les maristanes, Baba Merzoug, Jean Le Vacher, Ceuta, Melilla, Abdelkrim al-Khattabi et la République du Bouregreg. Elle montre que Bernard Lugan applique à l’Algérie des critères qu’il refuse bien étrangement d’appliquer au Maroc, qu’il confond volontairement longue durée et anachronisme, qu’il transforme des formes historiques d’alliance, de suzeraineté et d’autonomie en colonisation et qu’il reprend, sous un vocabulaire pseudo-savant, la vieille fiction coloniale de la table rase, selon laquelle la France n’aurait pas conquis un pays mais donné naissance à une réalité qui n’aurait pas existé avant elle.

Le personnage m’a cité, il recevra donc réponse

Bernard Lugan serait demeuré sans intérêt particulier dans cette affaire s’il ne m’avait pas cité nommément, non pour discuter sereinement une thèse ou confronter des sources, mais pour m’assigner à cette catégorie commode de «l’école officielle» qu’il mobilise chaque fois qu’un historien algérien refuse de répéter les vieux catéchismes de la bibliothèque coloniale revue par le Makhzen.

Il ne s’agit donc pas ici de répondre à une irritation personnelle, encore moins de descendre sur le terrain des invectives qui dispensent de l’analyse, mais de reprendre point par point une attaque publiée, construite autour de mon nom, de mon article et de mes arguments, afin de montrer que la thèse luganienne ne tient qu’au prix d’une série de soustractions, d’annexions et de déplacements par lesquels l’Algérie se trouve privée de sa profondeur historique avant d’être déclarée inexistante.

La formule de Bernard Lugan selon laquelle l’Algérie serait une création coloniale française n’est pas une conclusion tirée d’un examen impartial des faits, mais une prémisse idéologique qui commande tout le reste de son raisonnement. Car les Libyens antiques deviennent trop vastes pour être rattachés à l’histoire longue du Maghreb central, les Numides trop anciens pour avoir des héritiers, le Tassili trop saharien pour appartenir à la profondeur algérienne, Tlemcen trop disputée pour compter comme expérience étatique, la Régence trop ottomane pour être reconnue comme puissance autonome et les institutions sociales trop peu européennes pour être admises comme institutions.

Cette méthode n’est pas celle de l’historien qui avance dans les sources ; elle est celle d’un liquidateur de mémoire qui vide la maison pièce après pièce avant de proclamer qu’elle n’a jamais été habitée.

Le Meknassi du protectorat et la bosse dans le regard

Il convient de rappeler avec précision que Bernard Lugan est né à Meknès en 1946, dans le Maroc du protectorat français. Non pour faire de cette donnée biographique une réfutation en soi, car une naissance ne constitue jamais un argument historique suffisant, mais parce qu’elle éclaire la géographie intime d’un regard, l’arrière-plan d’une sensibilité et la dissymétrie constante par laquelle il reconnaît au Maroc une profondeur dynastique généreuse tout en refusant à l’Algérie le droit d’inscrire son histoire dans la même longue durée.

Riad de rêve oblige

Le problème n’est donc pas son origine, mais la manière dont son récit du Maghreb semble remettre en selle une cartographie mentale issue du protectorat, dans laquelle le Maroc apparaît comme le royaume ancien, stable et continu tandis que l’Algérie serait condamnée à justifier sans cesse son existence, sa profondeur et sa légitimité historique.

Cette dissymétrie méthodologique est décisive, car lorsqu’il s’agit du Maroc, Bernard Lugan accepte sans difficulté que les Idrissides, les Almoravides, les Almohades, les Mérinides, les Saadiens et les Alaouites forment une succession d’héritages, de ruptures, de reconstructions et de continuités symboliques permettant de parler d’une histoire marocaine de longue durée. Alors que, lorsqu’il s’agit de l’Algérie, la moindre discontinuité devient une preuve de non-existence, le moindre débordement territorial devient un obstacle, la moindre suzeraineté devient une colonisation et la moindre complexité historique devient un prétexte à nier l’ensemble. Ce double standard est au cœur de la réfutation, car il suffit d’appliquer au Maroc les critères que Lugan impose à l’Algérie pour constater que sa méthode détruirait également la continuité marocaine qu’il défend avec tant de complaisance.

Les Libyens antiques contre la police des frontières modernes

Bernard Lugan me reproche d’avoir évoqué les Libyens, les Meshwesh, les Libou, les Tehenou, les Garamantes, les Nasamons, les Numides, les Gétules et les Maures, comme si le recours à ces noms antiques revenait à transformer les peuples de l’Afrique du Nord ancienne en citoyens algériens avant l’heure. Cette caricature permet une réfutation facile, mais elle ne répond pas à l’argument réel, lequel relève de la longue durée historique, des continuités libyco-berbères, des héritages anthropologiques et des structures culturelles d’un monde nord-africain qui ne saurait être jugé au moyen de frontières apparues plusieurs millénaires plus tard.

Lorsqu’Hérodote parle des Libyens, il ne parle pas de l’Etat libyen contemporain ; lorsqu’il situe les peuples de l’ouest du Nil, il décrit un vaste ensemble africain septentrional que les auteurs grecs et latins appréhendent dans ses diversités, ses mobilités et ses continuités, et non dans les compartiments administratifs de la géographie contemporaine.

Salluste, dans La Guerre de Jugurtha, ne décrit pas l’Algérie moderne, mais il situe les Numides, les Maures et les Gétules dans une géographie politique du Maghreb ancien qui concerne directement la profondeur historique du Maghreb central. Strabon, Pline l’Ancien, Pomponius Mela et Ptolémée ne connaissent pas les Etats contemporains, mais ils témoignent de peuples, de régions, de marches et de continuités qui composent la matière même de l’histoire nord-africaine. Accuser l’historien algérien d’anachronisme lorsqu’il se réfère à ces sources, tout en acceptant ailleurs que les nations européennes ou maghrébines inscrivent leurs généalogies symboliques dans l’Antiquité, revient à instituer une police des frontières modernes appliquée sélectivement à l’Algérie. Lugan prétend que je pousse trop loin un argument valable, selon sa formule anglaise «to push too far a good point», alors qu’en réalité, il refuse seulement que l’Algérie raisonne dans la longue durée comme le font toutes les nations historiques.

Massinissa, Juba II et le Maroc antique que Lugan oublie

L’argument territorial de Bernard Lugan devient encore plus fragile lorsqu’on l’applique aux royaumes antiques du Maghreb, car Massinissa et Juba II exercèrent leur autorité sur des espaces qui débordaient largement les frontières de l’Algérie contemporaine et qui englobaient des territoires correspondant aujourd’hui à une grande partie du Maroc. Si l’on adopte la méthode de Lugan, cette extension devrait interdire à quiconque de les inscrire dans une continuité nationale contemporaine, puisque ni l’Algérie ni le Maroc n’existaient alors sous leur forme actuelle. Mais si l’on adopte une méthode historique sérieuse, il faut reconnaître que ces royaumes relèvent de la profondeur nord-africaine et que le Maghreb central, nom ancien de l’Algérie, avec Cirta, Iol-Caesarea, les Massyles, les Masaesyles, les Gétules et les routes vers l’ouest, en constitue un foyer politique majeur.

Le problème tient à l’usage sélectif que Bernard Lugan fait de la longue durée : lorsqu’elle consolide l’ancienneté du Maroc, elle devient recevable ; lorsqu’elle permet de penser l’épaisseur historique de l’Algérie, elle est aussitôt dénoncée comme une illusion nationale. Or, les souverainetés antiques du Maghreb ont débordé les frontières actuelles et couvert des territoires aujourd’hui rattachés à plusieurs Etats, ce qui interdit d’en faire l’instrument exclusif d’un récit national contre un autre. Cette histoire impose plutôt de reconnaître un espace nord-africain ancien, mobile, traversé par des pouvoirs, des circulations et des recompositions successives. C’est cette réalité complexe que Lugan simplifie jusqu’à la mutiler, parce qu’elle contredit sa thèse d’une Algérie née de la seule main française.

Le Tassili livré au cadastre colonial

Le traitement du Tassili n’Ajjer constitue l’une des preuves les plus nettes du fétichisme administratif qui sous-tend la démonstration de Bernard Lugan, car il laisse entendre que cet espace ne saurait appartenir pleinement à la profondeur historique algérienne au motif que son rattachement politique moderne serait tardif. Une telle affirmation revient à substituer au temps long de l’archéologie, de l’anthropologie, des traditions pastorales et des circulations sahariennes le simple cadastre colonial, comme si une décision administrative récente avait davantage de valeur que des millénaires de présence humaine, de gravures rupestres, de systèmes symboliques, de rituels et de cosmologies inscrits dans les paysages sahariens.

Chez Bernard Lugan, les peuples disparaissent derrière les bornages, les civilisations derrière les décrets, les paysages vécus derrière les cartes, et la profondeur humaine du Sahara se trouve soumise au calendrier des administrations modernes. Cette méthode est d’autant plus contradictoire qu’elle prétend dénoncer l’anachronisme national tout en projetant sur la préhistoire saharienne des frontières et des catégories que les sociétés anciennes ignoraient totalement. Le Tassili n’a pas attendu la France ni les géomètres coloniaux pour appartenir à l’histoire des populations du Sahara central, et l’Algérie contemporaine, comme héritière territoriale de cet espace, n’a pas à demander l’autorisation de Bernard Lugan pour intégrer ce patrimoine à sa profondeur historique.

Topkapi contre la fable de la colonie turque

La lettre conservée dans les archives du palais de Topkapi sous le numéro 6456 constitue une pièce capitale dans la réponse à Bernard Lugan, parce qu’elle montre que l’entrée d’Alger dans l’orbite ottomane ne fut pas le résultat d’une conquête imposée à un territoire inerte, mais la conséquence d’une initiative algéroise prise dans un contexte de menace espagnole sur les côtes du Maghreb central, l’Algérie des auteurs arabes, dont Ibn Khaldoun.

L’appel des Algériens aux Turcs

Cette lettre, rédigée à la fin du mois d’octobre 1519, correspondant au début de Dhu al-Qi‘da 925 de l’Hégire, fut portée auprès du sultan Selim Ier par Abou al-Abbas Ahmed Ibn Al-Kadi (Belkadi), accompagné de son frère al-Hussein, mes propres ancêtres alliés au roi Selim Al-Toumi, afin de solliciter l’aide de la nouvelle puissance ottomane contre l’expansion espagnole qui, après la chute de Grenade, avait occupé Melilla, Mers el-Kébir, Oran, Béjaïa et d’autres positions du littoral maghrébin.

La portée de ce document est considérable, car il montre que les habitants d’Alger, leurs notables et leurs représentants politiques savent identifier un péril, formuler une demande, choisir un ambassadeur, mobiliser une diplomatie et inscrire leur action dans l’équilibre méditerranéen.

Les Ghazawat de Khaireddine, cités par Sander-Rang et Denis, expriment cette initiative dans une formule décisive : «Les habitants d’Alger députèrent vers eux plusieurs personnages distingués pour les supplier de venir les délivrer de l’oppression des chrétiens en détruisant cette forteresse.»

Tout est contenu dans cette phrase, car le sujet de l’action n’est pas Istanbul mais Alger ; l’objectif n’est pas la soumission mais la délivrance ; l’ennemi immédiat n’est pas une abstraction mais le Pénon espagnol qui surveille la baie ; et les envoyés ne sont pas des agents ottomans mais des personnages distingués, notables algériens mandatés par une société politique locale.

Abou al-Abbas Ahmed Ibn Al-Kadi et al-Hussein Al-Kadi

La figure d’Abou al-Abbas Ahmed Ibn Al-Kadi, accompagné de son frère al-Hussein, qui appartenaient à la famille du saint patron d’Alger, Abderrahmane Al-Tha’alibi, donne à cette affaire une profondeur particulière, car les deux frères appartiennent à la lignée qui fondera la puissance de Koukou dans le Djurdjura et qui jouera un rôle majeur dans les équilibres politiques du Maghreb central au XVIe siècle.

Sidi Abderrahmane Al-Tha’alibi, le saint patron d’Alger

Un texte ancien dit d’Ahmed Ibn Al-Kadi : «La montagne de Couco eut vers 1515 son roi dont le pouvoir s’étendit sur les Aït Yahia, les Aït Bouchaïb et les Aït Fraoussen. Ce personnage se nommait Ibn Al-Kadi. Le cheikh arabe Et-Toumi (Salim Al-Toumi, le Salim Ben Eddin de Marmol), chef des Aoulad Thaleba de la souche de Makil, était son parent et, quand ce dernier eut été tué par Barberousse, Ahmed Ben Al-Kadi se déclara ennemi des Turcs ; sa haine fut tempérée par des intérêts politiques.»

L’auteur espagnol Marmol dit d’Abou Al-Abbas Ahmed Ibn Al-Kadi : «hombre noble y de linaje de Selim Ben Tomi señor de Argel

De cette illustre famille naquit le saint patron d’Alger, Sidi Abderrahmane Al-Ta’alibi.

Il ne s’agit donc pas d’un détail familial ou d’une notation secondaire, mais d’un élément fondamental pour comprendre l’existence de pouvoirs locaux, de lignages politiques, de réseaux savants et de formes d’autorité enracinées dans les sociétés algériennes antérieures à la conquête française.

Le document de Topkapi présente Abou al-Abbas Ahmed Belkadi comme noble, savant, professeur et moudjahid, c’est-à-dire comme un personnage dont la légitimité associe rang social, autorité intellectuelle, fonction pédagogique et engagement dans la défense de la communauté.

Le nom de Koukou mérite également attention, dans la mesure où des traditions le rattachent à Kawkaw, ancienne désignation arabe de Gao, au Mali, ce qui rappelle la profondeur des circulations reliant le Maghreb central au Sahara et au Sahel.

Ce rapprochement a le mérite de rappeler que l’Algérie précoloniale n’était pas un espace fermé sur lui-même, mais l’un des carrefours de réseaux allant de la Méditerranée au monde sahélien par les routes du commerce, du savoir, de la guerre, des confréries et des lignages.

Cette réalité suffit à ruiner l’image d’un territoire sans épaisseur historique, incapable de produire des hommes, des dynasties et des relations au-delà de ses frontières immédiates.

Tlemcen, l’Etat reconnu puis dépouillé

Le traitement de Tlemcen par Bernard Lugan révèle une contradiction manifeste, puisqu’il reconnaît lui-même que les Zianides ont structuré un Etat puissant, doté d’une diplomatie reconnue, d’une capitale savante, d’un rayonnement artistique et d’une position régionale importante, avant de retirer immédiatement à cette reconnaissance toute signification pour l’histoire algérienne.

L’argument selon lequel Tlemcen n’aurait pas été le noyau fondateur de l’Algérie contemporaine est historiquement pauvre, car l’existence d’un Etat médiéval ne dépend pas de sa capacité à produire directement un Etat-nation moderne.

Venise n’a pas fondé l’Italie unifiée, les duchés allemands n’ont pas fondé séparément l’Allemagne de 1871, les fiefs médiévaux français ou le duché de Paris n’ont pas créé individuellement la République, et pourtant personne ne songe à les expulser de l’histoire italienne, allemande ou française.

Si Bernard Lugan transforme Tlemcen en simple parenthèse, c’est parce que cette ville détruit son récit d’un Maghreb central sans tradition politique.

Tlemcen fut une capitale, un lieu de diplomatie, une ville de savants, un centre d’art, de commerce, de pouvoir et de mémoire, et les fluctuations de sa suzeraineté, ses périodes de dépendance, ses rivalités avec les Mérinides ou les Hafsides, ses tensions internes et ses phases de prospérité ne l’annulent pas comme expérience étatique.

A ce compte, aucune formation politique médiévale ne survivrait à l’examen, car toute l’histoire du Moyen Age méditerranéen est faite de vassalités, de guerres, d’alliances, d’occupations temporaires, de mariages politiques, de recompositions et de souverainetés partielles. Il suffit de relire l’histoire de France.

Mohamed Mammeri, l’Algérien qui forma un roi

Il faut également introduire dans ce dossier la figure de Mohamed Mammeri, non pas l’écrivain Mouloud Mammeri, mais son oncle, personnalité algérienne originaire de Kabylie qui occupa une place importante à la cour marocaine durant la période du protectorat et qui fut le précepteur et l’éducateur du futur Mohammed V.

Cette présence d’un intellectuel algérien au cœur de la formation du souverain marocain constitue un rappel précieux contre les récits qui voudraient enfermer l’histoire du Maghreb dans des compartiments rigides et opposer une continuité marocaine pleine à une inexistence algérienne supposée.

L’histoire réelle du Maghreb est faite de circulations d’hommes, de savants, de juristes, de maîtres, de lignages et de serviteurs de l’Etat qui traversent les frontières contemporaines et participent aux constructions politiques voisines sans cesser d’appartenir à leur milieu d’origine.

La trajectoire de Mohamed Mammeri dérange le récit interlope de Lugan parce qu’elle montre qu’un Algérien a pu occuper une fonction de premier rang dans la formation intellectuelle et politique d’un roi qui incarne précisément, dans le récit marocain, la continuité monarchique moderne.

Si l’on reconnaît à Mohammed V sa place dans l’histoire marocaine contemporaine, il faut aussi reconnaître que cette histoire a été nourrie par des hommes venus de l’Algérie.

Ce qui rappelle que l’Algérie n’a jamais été une périphérie muette mais un foyer de savoirs, de pédagogies et d’influences régionales. Ce seul fait suffit à rendre dérisoire toute tentative de présenter l’Algérie comme un territoire sans capacité de produire des élites historiques.

Le fleuve Moulouya, Oujda et les silences commodes

Le fleuve Moulouya a longtemps servi de ligne de contact, de transition et souvent de frontière historique entre le Maghreb central (l’Algérie) et le Maghreb occidental (le Maroc), ce qui rend particulièrement contestable toute narration qui étend rétrospectivement et sans nuance une continuité marocaine vers l’est tout en refusant à l’Algérie ses propres continuités.

L’histoire de la Moulouya rappelle que les frontières du Maghreb ne sont pas des inventions arbitraires de polémistes contemporains, mais des zones de mémoire, de passage, de tension et de souveraineté qui ont longtemps structuré les rapports entre les pouvoirs installés à l’ouest et ceux du Maghreb central.

Oujda, fondée par le chef zénète Ziri Ibn Atiyya

Oujda, dont la fondation est rattachée au chef zénète Ziri Ibn Atiyya, issu de l’espace maghrébin central algérien, illustre elle aussi la complexité de ces circulations anciennes, car une ville aujourd’hui naturellement inscrite dans le Maroc contemporain doit une part de son histoire à des dynamiques zénètes qui débordent les frontières modernes.

Si Bernard Lugan veut interdire aux Algériens de raisonner dans la longue durée sous prétexte que les frontières actuelles n’existaient pas, il doit appliquer le même principe à Oujda, aux Zénètes, aux Almoravides, aux Almohades, aux Mérinides, à Tlemcen et à l’ensemble du Maghreb, et ailleurs aux Français, à l’Italie, à l’Allemagne ou encore à l’Amérique, qui n’existait pas.

Or, il ne le fait pas, parce que sa méthode n’est pas générale ; elle est dirigée.

Ceuta, Melilla, Abdelkrim et Bouregreg

Les silences de Bernard Lugan sont parfois aussi révélateurs que ses affirmations, notamment lorsqu’il évite de placer au centre du débat les cas de Ceuta et Melilla, deux villes encore sous souveraineté espagnole alors qu’elles constituent un exemple massif de persistance européenne en terre maghrébine.

Bernard Lugan, qui s’attarde sur Baba Merzoug, sur la Régence d’Alger ou sur les frontières algériennes, devrait, s’il suivait une méthode cohérente, faire de Ceuta et Melilla des questions centrales de l’histoire coloniale du Maghreb.

Mais ce silence devient compréhensible dès lors que l’on comprend que son récit vise moins à penser l’ensemble du Maghreb qu’à construire une argumentation dirigée contre l’Algérie.

Abdelkrim al-Khattabi et la République du Rif

Abdelkrim al-Khattabi le dérange pour une raison comparable, car la République du Rif, combattue par Lyautey, Franco et Pétain, rappelle que le Maroc du protectorat ne fut pas seulement le décor d’une continuité monarchique paisible, mais aussi le théâtre d’une expérience républicaine, militaire, diplomatique et anticoloniale d’une puissance exceptionnelle.

«Houz Malta» du maître El-Hachemi Guerouabi

La République du Bouregreg, ou République de Salé, est une ancienne république maritime qui a existé entre 1627 et 1668 à l’embouchure du fleuve Bouregreg. Fondée par des corsaires, elle constitue, elle aussi, une expérience autonome, maritime, corsaire, diplomatique et urbaine qui déborde les récits dynastiques trop simples. La mémoire populaire algéroise a conservé l’écho de ces circulations méditerranéennes dans la chanson «Houz Malta» du maître El-Hachemi Guerouabi, signe que les peuples du Maghreb ont souvent gardé dans leurs arts et leurs chants ce que les historiographies officielles ou militantes tentent ensuite de simplifier.

Ce poème commémore la victoire de l’armada algérienne, composée de 2 000 marins algériens, sur la flotte chrétienne de Malte lors d’une bataille décisive.

La Régence d’Alger, puissance autonome et non colonie ordinaire

La Régence d’Alger constitue l’obstacle majeur à la thèse de Bernard Lugan, parce qu’elle oblige à reconnaître l’existence, avant 1830, d’une puissance politique installée à Alger, disposant d’une administration, d’une marine, d’une fiscalité, d’une monnaie, d’un dey élu, de beyliks, d’une diplomatie et de relations directes avec les puissances européennes. Une colonie ordinaire ne signe pas des traités internationaux, ne reçoit pas de consuls étrangers, ne négocie pas avec les Etats-Unis, la France, l’Angleterre, les Provinces-Unies ou les Etats scandinaves, et ne conduit pas une politique maritime qui oblige les chancelleries européennes à lui écrire, à lui envoyer des agents et à traiter avec elle.

Lugan tente de réduire cette réalité à une simple dépendance ottomane parce qu’il a besoin de priver l’Algérie de toute continuité politique avant la France, mais il confond volontairement souveraineté nominale, suzeraineté impériale, autonomie effective et colonisation. La Régence appartenait certes au monde ottoman et reconnaissait le sultan dans un cadre symbolique et politique propre aux empires prémodernes, mais elle ne fonctionnait pas comme une colonie administrée depuis Istanbul ; elle gouvernait, négociait, frappait monnaie, faisait la guerre, faisait la paix, recevait des consuls et était reconnue par les puissances européennes comme une autorité avec laquelle il fallait traiter. La formule «colonie turque» n’est donc pas un concept historique, mais un instrument polémique.

Le canon Baba Merzoug, trophée pris à Alger et non à Ankara

L’affaire du canon Baba Merzoug, transporté à Brest au lendemain de la prise d’Alger, révèle jusqu’à l’absurde la logique de dépossession de Bernard Lugan, car prétendre que le canon devrait être restitué à la Turquie au motif que l’Algérie n’existait pas au moment où il était en service revient à nier toute continuité territoriale entre la Régence d’Alger et l’Algérie contemporaine. Baba Merzoug fut pris à Alger en 1830, dans les fortifications d’Alger, et non à Constantinople, à Ankara ou dans un arsenal anatolien. La question patrimoniale se pose donc entre la France, qui l’a capturé comme trophée colonial, et l’Algérie, héritière territoriale et historique de la ville et de la Régence où il fut saisi.

Si l’on appliquait partout la règle que Bernard Lugan invente pour l’Algérie, une grande partie du patrimoine européen devrait être restituée non aux Etats contemporains héritiers des lieux où les objets furent pris, mais à des dynasties, des républiques, des empires ou des souverainetés disparus depuis longtemps, ce qui conduirait à une absurdité patrimoniale.

La République française se considère comme héritière de l’ancien royaume de France ; l’Italie moderne se considère comme héritière de nombreuses formations politiques antérieures à l’unité ; l’Allemagne contemporaine assume des héritages fragmentés. Mais l’Algérie serait seule privée du droit d’hériter de ce qui fut pris sur son sol historique. Cette exception n’est pas juridique ; elle est idéologique, imaginaire.

Jean Le Vacher et Cervantes contre le théâtre de la barbarie

Le dossier Jean Le Vacher illustre la même manière de choisir la version la plus spectaculaire lorsqu’elle sert le récit mensonger d’une Alger réduite à la cruauté. Bernard Lugan reprend la tradition du supplice à la bouche du canon Baba Merzoug comme s’il s’agissait d’une certitude dépourvue de toute difficulté documentaire, alors qu’une tradition attribuée à Joseph Gianola, successeur de Le Vacher à Alger, indique que «Jean Le Vacher fut enlevé par la maladie en l’an 1688». Cette mention impose au minimum une prudence que Lugan ne manifeste pas, parce que l’image sanglante lui convient mieux que la contradiction des sources.

Miguel de Cervantes, captif à Alger entre 1575 et 1580

L’exemple de Cervantes permet de rappeler que l’Alger de la Régence ne peut être réduite à une machine uniforme de barbarie. Captif à Alger entre 1575 et 1580, Cervantes tenta plusieurs fois de s’évader, fut détenu, puis libéré par rachat avant de poursuivre en Espagne son œuvre littéraire et théâtrale.

Ce fait interdit de faire d’Alger un espace où toute figure européenne prestigieuse aurait été automatiquement vouée à une exécution spectaculaire.

Les maristanes et les institutions sociales effacées

Les élucubrations indigestes de Bernard Lugan, historien notoire du Makhzen, rejoignent également le vieux récit colonial lorsqu’elles laissent entendre que la France aurait introduit en Algérie la ville organisée, le soin, l’assistance et les institutions sociales, alors que les sources mentionnent, avant 1830, des formes de prise en charge des malades, des pauvres, des voyageurs, des captifs et des personnes vulnérables dans des hôpitaux appelés maristanes, notamment à travers les waqfs, les hospices, les infirmeries et les institutions pieuses.

Le mot maristane vient du persan bimaristan, formé de bimar (malade) et de stan (lieu), et désigne dans le monde islamique un établissement voué au soin, à l’accueil ou à l’assistance des malades selon des formes qui ne sont évidemment pas celles de l’hôpital universitaire européen du XIXe siècle, mais qui n’en constituent pas moins des institutions sociales réelles.

La question n’est donc pas de savoir si l’Algérie précoloniale possédait les hôpitaux de la médecine coloniale française, mais de savoir si elle disposait déjà de structures d’accueil, de soin, de charité, de gestion des biens pieux et d’assistance. La réponse est positive, et c’est précisément pourquoi la colonisation a souvent réutilisé, capté, transformé ou réorienté des ressources et des lieux préexistants plutôt que de créer ex nihilo un monde social désert.

Là encore, la France n’a pas fondé la société ; elle a imposé son appareil colonial à une société déjà structurée.

Alger, capitale des insoumissions victorieuses

L’Algérie n’a pas seulement précédé la France ; elle lui a survécu, elle l’a combattue, elle l’a vaincue, puis elle est devenue, dans les années de l’indépendance, l’une des grandes capitales politiques du monde décolonisé.

Alger fut alors cette ville que beaucoup nommèrent la Mecque des révolutionnaires, où passaient, se croisaient ou trouvaient appui les militants de l’ANC sud-africaine, du MPLA angolais, du FRELIMO mozambicain, du PAIGC d’Amílcar Cabral, de l’OLP palestinienne, des Black Panthers autour d’Eldridge Cleaver, ainsi que de nombreux mouvements anticolonialistes d’Afrique australe, de Guinée-Bissau, d’Angola, du Mozambique, de Namibie, de Palestine et d’Amérique latine.

Une simple création administrative ne devient pas la capitale des peuples insurgés, et une fiction née d’un bureau colonial ne devient pas le symbole vivant de la décolonisation victorieuse.

L’autorité acquise par Alger dans le monde tiers-mondiste ne s’explique pas par le cadastre français, mais par la puissance d’une guerre de Libération qui a donné à l’Algérie indépendante une légitimité internationale considérable.

«La Révolution algérienne fut le plus beau soulèvement du XXe siècle», a écrit un journaliste américain.

Ce fait contemporain achève de ruiner le récit d’une Algérie artificielle, car un pays qui aurait été inventé par le colonisateur ne devient pas, après l’avoir vaincu, l’un des lieux où d’autres peuples venus de tous les continents apprennent à penser leur propre libération.

La maison ancienne que la France n’a pas construite

L’Algérie est une maison ancienne, habitée depuis des siècles, traversée par des générations, des langues, des dynasties, des villes, des royaumes, des ports, des routes sahariennes, des sanctuaires, des marchés, des institutions, des résistances et des mémoires. Une maison dont les Français n’ont pas posé les fondations, mais dont ils ont repeint les murs à leurs couleurs, changé les serrures, expulsé les occupants, rebaptisé les pièces, accroché leurs portraits au salon et balayé sous les tapis la poussière de la conquête, des confiscations, des enfumades, des déportations et des massacres, avant de prétendre qu’ils l’avaient construite.

Cette image résume l’erreur centrale de Bernard Lugan, car il confond transformation et création, conquête et naissance, administration et fondation, domination et production historique.

La France a conquis l’Algérie, l’a administrée, violentée, redessinée, exploitée, colonisée et transformée, mais elle ne l’a pas créée. Elle n’a pas créé les Libyens, les Numides, Tlemcen, Alger, le Tassili, les maristanes, les routes sahariennes, la Régence, Baba Merzoug, les beyliks, les résistances, les villes, les mémoires et les liens qui unissent le Maghreb central à la Méditerranée, au Sahara et au Sahel.

L’histoire contre l’effacement

L’histoire de l’Algérie constitue pour les Algériens à la fois une demeure de souffrance et un réservoir de grandeur.

Marquée durant cent trente-deux années par la violence de la conquête coloniale française, les spoliations, les massacres, les déplacements de populations, les destructions matérielles et les entreprises de falsification du passé, elle demeure porteuse de blessures profondes qui traversent encore la mémoire collective.

Pourtant, cette même histoire élève également les consciences par l’ampleur de ses héritages, la profondeur de ses résistances et la permanence d’une mémoire qui n’a jamais accepté de disparaître et qui ne disparaîtra pas.

Lorsqu’elle ressurgit sous la forme de la blessure, de la dépossession ou du déni, elle trouve sa réponse dans la dignité des morts, dans l’épaisseur des siècles et dans la noblesse d’un peuple qui, à maintes reprises, s’est relevé là où d’autres l’auraient cru définitivement vaincu.

Peu de nations ont vu leur passé faire l’objet d’autant de contestations, de réécritures et parfois de négations. Depuis la destruction ou la dispersion de nombreuses archives au moment de la conquête française jusqu’aux controverses contemporaines inspirées par certains discours racialistes, néocoloniaux ou nostalgériques, le passé algérien demeure un véritable champ de bataille intellectuel, mémoriel et politique.

Pour certains héritiers de l’ordre colonial, l’Algérie perdue continue d’apparaître comme une blessure jamais cicatrisée, alimentant des représentations qui peinent encore à accepter pleinement la souveraineté historique et politique du pays. Cette tension mémorielle se transmet de génération en génération sans parvenir tout à fait à s’éteindre.

Pourtant, au-delà des conflits d’interprétation, l’histoire offre aux Algériens un patrimoine d’une richesse exceptionnelle. Rares sont les territoires qui ont vu se succéder autant de civilisations, de royaumes, de langues, de croyances et de traditions culturelles.

Des premières populations préhistoriques aux royaumes numides de Massinissa et de Jugurtha, de l’Afrique romano-berbère aux dynasties médiévales du Maghreb central, des cités méditerranéennes aux grandes routes caravanières du Sahara, des confréries religieuses aux résistances contre les conquêtes étrangères, l’Algérie dispose d’une profondeur historique qui constitue une source inépuisable de réflexion, de connaissance, de fierté et d’identité.

L’histoire algérienne possède ainsi une caractéristique rare : elle n’est jamais un simple objet d’étude. Elle demeure une présence vivante qui continue d’habiter le présent.

Les noms de Massinissa, Jugurtha, Tin Hinan, l’Emir Abdelkader, la noble Fatma N’Soumer ou ceux des combattants de la Révolution de Novembre 1954 n’appartiennent pas uniquement au passé ; ils continuent d’habiter l’imaginaire collectif, de nourrir les débats contemporains et d’éclairer les interrogations du présent.

Pour les Algériens, l’histoire n’est donc ni un musée figé ni une discipline académique isolée du réel. Elle est à la fois mémoire douloureuse, héritage vivant et réservoir de dignité.

Entre le poids des épreuves et la grandeur des accomplissements se déploie une même exigence : comprendre le passé sans le mythifier, le transmettre sans l’altérer et l’assumer pleinement sans s’y enfermer. C’est dans cet équilibre difficile que réside sans doute l’une des clés de la conscience historique algérienne.

Bernard Lugan et l’Algérie : le regard d’un vaincu de l’histoire

Bernard Lugan appartient à une génération pour laquelle l’indépendance algérienne a constitué non seulement un bouleversement politique, mais également une rupture biographique profonde.

Depuis plusieurs décennies, ses écrits consacrés au Maghreb témoignent d’une hostilité persistante envers le récit national algérien et envers les fondements mêmes de la souveraineté algérienne contemporaine. Cette posture ne relève pas seulement d’un débat historiographique ; elle s’inscrit dans une mémoire politique marquée par la disparition de l’Algérie française.

Bab El-Oued emporté par l’oued

Chez Lugan, la critique récurrente de l’Etat algérien, de ses frontières, de son identité nationale ou de son histoire s’accompagne souvent d’une minimisation du fait national algérien.

Or, l’histoire a tranché depuis longtemps. L’Algérie indépendante siège aux Nations unies depuis 1962, exerce sa souveraineté sur un territoire reconnu internationalement et constitue un acteur diplomatique majeur du continent africain et du monde arabe.

Quels que soient les débats historiques légitimes sur les périodes antérieures, aucun d’entre eux n’efface cette réalité fondamentale.

C’est pourquoi nombre d’Algériens voient dans les interventions de Bernard Lugan moins le travail d’un historien que l’expression prolongée d’une nostalgie coloniale. Son discours apparaît souvent comme celui d’un homme qui continue à contester les conséquences d’une guerre terminée depuis plus de soixante ans.

Car la question essentielle n’est pas de savoir qui avait raison dans les débats coloniaux du XIXe ou du XXe siècle. La question est de savoir qui a remporté l’affrontement historique décisif.

Sur ce point, la réponse est simple : l’Algérie existe toujours en tant qu’Etat souverain, tandis que l’Algérie française a disparu.

Lugan peut critiquer l’Algérie contemporaine ; cela relève de sa liberté d’expression. Mais lorsque ses analyses donnent le sentiment de chercher à délégitimer l’existence historique de la nation algérienne, elles se heurtent à un fait incontournable : des millions d’Algériens ont mené une lutte qui s’est conclue par l’indépendance.

Cette victoire politique a transformé définitivement le paysage du Maghreb.

En ce sens, beaucoup considèrent que Bernard Lugan continue de commenter une guerre dont l’issue est connue depuis longtemps. Les archives peuvent être discutées, les interprétations confrontées et les thèses débattues. En revanche, le verdict de l’histoire demeure inchangé : l’Algérie a gagné son indépendance et l’ordre colonial a disparu.

Pour ceux qui avaient placé leur espoir dans sa pérennité, cette défaite demeure sans doute difficile à accepter. Pour les Algériens, elle constitue au contraire l’un des fondements de leur mémoire nationale.

A.-F. B.

(*) Auteur, historien, anthropologue.

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