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Le crépuscule des ultras durant l’été 1962 : une indépendance au milieu des ruines

Par Ali Farid Belkadi – L’été 1962 ne peut être réduit aux violences d’Oran du 5 juillet, ni à la mémoire européenne de l’exode, ni aux récits nostalgiques d’une Algérie française brusquement engloutie dans le désordre. Il faut replacer cette séquence dans l’ensemble des derniers mois de la guerre, entre le cessez-le-feu du 19 mars 1962 et l’indépendance officielle de l’Algérie. Durant cette période, l’Organisation armée secrète mena une campagne d’attentats, de plasticages, d’assassinats, de sabotages et d’incendies dont l’objectif était clair : empêcher l’indépendance ou, à défaut, transmettre aux Algériens un pays désorganisé, traumatisé, matériellement atteint et politiquement empoisonné.

Ce texte examine cette stratégie de la terre brûlée à partir de ses principaux foyers : Alger, Bab El-Oued, Oran, les quartiers musulmans, les ports, les lieux de travail, les cafés, les administrations, les quartiers de Belcourt, les infrastructures et les espaces symboliques du savoir. Il rappelle les victimes nommées, parmi lesquelles Mouloud Feraoun, Max Marchand, Ali Hammoutène, Salah Ould-Aoudia, Marcel Basset, Robert Eymard, Roger Gavoury, ainsi que les anonymes algériens frappés dans les rues, les cafés maures, les files d’embauche et les quartiers populaires.

L »OAS ne fit pas seulement la guerre au FLN. Elle fit la guerre à l’État français, aux intellectuels anticolonialistes, aux responsables politiques favorables à l’autodétermination, aux Européens modérés, aux fonctionnaires chargés d’appliquer les accords d’Évian et à toute perspective de coexistence dans l’Algérie indépendante. Les attentats contre Jean-Paul Sartre, les menaces visant Simone de Beauvoir, l’attentat contre André Malraux, les tentatives d’assassinat contre le général de Gaulle et la violence en métropole attestent cette extension du terrorisme colonial jusque sur le sol français.

Enfin, ce texte rétablit un point souvent effacé : face à ces provocations, des responsables du FLN et de l’ALN cherchèrent à contenir la colère, à protéger les quartiers algériens, à neutraliser les commandos de l’OAS et à éviter que l’indépendance ne soit immédiatement engloutie dans une guerre civile urbaine. Le commandant Azzedine que j’ai eu la chance de connaître ainsi que l’officier de l’ALN Oussedik, incarnaient cette discipline difficile, conduite dans un climat d’extrême tension. L’été 62 fut donc bien le crépuscule des ultras, mais ce crépuscule fut meurtrier. Les commandants Azzedine et Omar Oussedik à la tête de la Zone autonome d’Alger ont préparé la population algéroise à faire face à la terreur de l’Organisation de l’armée secrète (OAS). L’Algérie ne reçut pas seulement son indépendance ; elle reçut aussi les ruines que ses adversaires avaient tenté de lui léguer.

Je me souviens de ces journées de mars 1962. L’Algérie sortait à peine de la guerre et j’étais encore adolescent. Je portais le brassard du Secteur 3, Sous-secteur 3 du FLN, implantés dans le quartier de Belcourt. J’étais le secrétaire d’un officier de l’ALN, je rédigeais les rapports de réunions. Chaque nuit, jusqu’à l’aube, nous parcourions les égouts afin de prévenir les plasticages de l’OAS, en poussant nos patrouilles jusqu’aux limites du quartier européen du Champ de manœuvres.

Il arrivait aussi que nous prêtions main-forte à l’unique boulanger de l’Aquiba. Ensemble, nous préparions le pain qui, au lever du jour, était distribué gratuitement aux habitants de Belcourt. Au milieu des ruines, de la peur et des incertitudes, ces gestes de solidarité donnaient un sens concret à l’espérance qui renaissait.

Lorsque j’en avais la possibilité, je rendais visite à ma grand-mère, moudjahida, dans la Casbah d’Alger. Ces déplacements entre Belcourt et la Casbah me faisaient passer d’un lieu de résistance à un autre, où les souvenirs de la lutte demeuraient présents dans chaque rue et dans chaque maison.

Mais cette période fut également marquée par une épreuve qui ne m’a jamais quitté. En décembre 1960, au cours des grandes manifestations populaires, j’ai été arrêté à Belcourt par des parachutistes français et des harkis. J’ai été conduit au Centre de tri de Béni-Messous, où une dizaine de manifestants trouvèrent la mort, puis transféré à la villa Sesini, devenue l’un des symboles les plus redoutés de la répression durant la guerre d’indépendance. Dix jours plus tard, j’étais relâché, mais cette expérience avait définitivement marqué mon existence.

Bien des années après, je rapportai ce souvenir à l’ami Kateb Yacine en lui disant : « Toi, tu as connu Mai 1945 ; moi, j’ai connu la villa Sesini en 1960. » Cette phrase n’établissait aucune comparaison entre deux tragédies. Elle exprimait simplement le passage d’un témoin à un autre, chacun portant en lui une part de l’histoire algérienne, à des générations différentes.

Avant-propos

Il existe des dates qui semblent simples parce qu’elles ont été trop souvent répétées. Le 5 juillet 1962 appartient à cette catégorie. Dans le récit national algérien, il marque la restitution de la souveraineté. Dans la mémoire de nombreux Européens d’Algérie, il évoque l’arrachement, la peur, le départ, parfois le deuil. Dans certains récits militants de l’Algérie française, il est devenu le point de départ d’une accusation globale contre l’indépendance algérienne, comme si l’histoire devait commencer au moment le plus favorable à la nostalgie coloniale.

Cette manière de commencer trop tard est une faute de méthode. Elle consiste à isoler une violence terminale de la longue chaîne de violences qui l’a précédée. Elle transforme l’épisode en verdict, le traumatisme en preuve, la mémoire en tribunal. Or l’historien, lorsqu’il refuse d’être simple greffier d’une plainte communautaire, doit d’abord restituer les durées. Il doit replacer les morts dans leur séquence, les explosions dans leur stratégie, les paniques dans leurs causes, les représailles dans les provocations qui les ont précédées sans jamais les justifier.

L’objet de ce texte n’est pas de nier les souffrances européennes. Elles furent réelles. Des familles entières quittèrent l’Algérie dans la panique, dormant dans les ports, serrées autour de bagages maigres, suspendues à l’attente d’un bateau vers Marseille ou Port-Vendres. Mais cette douleur ne peut devenir l’unique mesure de l’été 1962. Avant les ports européens de l’exode, il y eut les quartiers musulmans soumis aux plasticages, les cafés maures mitraillés, les dockers d’Alger frappés dans une file d’embauche, les enseignants assassinés à Château-Royal, la bibliothèque universitaire incendiée, les appartements d’intellectuels plastiqués à Paris, les tentatives d’assassinat contre de Gaulle, les commandos de Bab El-Oued, les réseaux d’Oran, les déclarations de guerre des ultras contre l’État français lui-même.

Il ne s’agit pas d’opposer des morts à d’autres morts. Il s’agit de refuser qu’une mémoire partielle confisque l’intelligibilité historique. L’été 62 fut une période de bascule. L’ordre colonial se défaisait, l’État algérien n’était pas encore pleinement constitué, l’armée française se retirait ou se tenait à distance selon des consignes politiques complexes, le FLN tentait de reprendre le terrain, l’ALN entrait dans les villes, l’OAS cherchait l’embrasement. Au cœur de cette instabilité, les Algériens furent à la fois les héritiers de la victoire et les premières victimes du chaos organisé.

Introduction

L’été 1962 n’est pas seulement une saison. C’est un champ de forces. On y voit se superposer la fin d’un empire colonial, la naissance d’un État, l’effondrement d’une société hiérarchisée, la panique d’une population européenne arrachée à son monde, la colère d’une population algérienne sortie de cent trente-deux ans de domination et la violence ultime d’une organisation clandestine décidée à transformer sa défaite en incendie.

L’OAS occupe dans cette histoire une place centrale. Elle fut la forme armée de l’impossibilité coloniale à consentir à sa propre fin. Elle ne défendait plus seulement une politique ; elle combattait l’histoire en marche. Lorsque l’indépendance devint inéluctable, elle substitua à l’espoir de victoire une politique de destruction. Le plasticage devint son langage. L’assassinat devint son argument. L’incendie devint sa signature. La terre brûlée devint son legs.

Dans les quartiers algériens, cette violence fut vécue comme une guerre après la guerre. Le cessez-le-feu du 19 mars 1962, qui devait ouvrir la voie à la pacification, ne mit pas fin aux attentats. Il inaugura au contraire une période d’extrême vulnérabilité. Les structures françaises hésitaient, les nouvelles autorités algériennes n’étaient pas encore stabilisées, les commandos ultras conservaient leurs caches, leurs armes, leurs relais et leurs complicités. Les Algériens, qui croyaient sortir de la guerre, découvrirent que les derniers défenseurs de l’Algérie française voulaient leur imposer une ultime épreuve.

Ce texte soutient une thèse simple : on ne comprend rien à l’été 1962 si l’on commence par les violences de l’indépendance en oubliant les violences de la contre-indépendance. L’Algérie indépendante ne naquit pas dans un vide historique. Elle naquit au milieu d’un dispositif de destruction, de panique, de provocation et de sabotage. Les représailles qui eurent lieu doivent être dites, mais elles doivent être replacées dans le climat que l’OAS avait méthodiquement contribué à produire.

La guerre après le cessez-le-feu

Le 19 mars 1962 aurait dû être le premier jour d’une paix difficile. Dans les textes, il marquait l’entrée en vigueur du cessez-le-feu prévu par les accords d’Évian. Dans les chancelleries, il ouvrait une période de transition vers l’autodétermination. Dans les familles algériennes, il suscita l’espoir d’un ralentissement de la mort. Pourtant, sur le terrain, la guerre ne disparut pas. Elle changea de visage, de cadence et de méthode. Le front militaire classique reculait, mais la guerre urbaine s’intensifiait. Les maquis n’étaient plus le seul espace de la violence ; les rues, les cafés, les halls d’immeubles, les quartiers populaires, les ports, les bibliothèques et les domiciles privés devenaient à leur tour des champs d’opération.

L’OAS avait compris que l’histoire lui échappait. Les accords d’Évian signifiaient l’échec de sa prétention à maintenir l’Algérie dans la souveraineté française. Dès lors, l’organisation entra dans une phase de radicalisation extrême. Elle ne cherchait plus seulement à influencer le cours des événements ; elle cherchait à saboter leur issue. Le cessez-le-feu, pour elle, n’était pas une trêve, mais une trahison. L’armée française chargée de l’appliquer pouvait devenir une force ennemie. Les fonctionnaires qui obéissaient au gouvernement étaient perçus comme des collaborateurs de l’abandon. Les Européens favorables à une solution négociée étaient soupçonnés de faiblesse. Les Algériens demeuraient les cibles premières, parce qu’ils incarnaient la souveraineté qui venait.

Cette guerre après le cessez-le-feu fut d’abord une guerre contre les civils. Elle frappa les Algériens ordinaires dans leur présence même. Il ne fallait pas nécessairement être cadre du FLN, militant connu ou combattant clandestin pour être exposé. Il suffisait d’habiter un quartier musulman, d’attendre un autobus, de boire un café, de chercher du travail, de traverser une rue, de porter un nom, un visage, une appartenance visible. L’OAS ne voulait pas seulement éliminer des adversaires politiques ; elle voulait terroriser une population. Elle n’y parvint pas.

Les plasticages constituèrent l’instrument principal de cette stratégie. Une bombe ne tue pas seulement au moment où elle explose. Elle continue de tuer symboliquement après l’explosion, car elle transforme tout espace en menace possible. Les familles apprirent à reconnaître le bruit des déflagrations, à distinguer les tirs, à se protéger derrière les murs, à vivre avec cette idée que la paix proclamée par les accords pouvait être démentie à tout instant par un commando d’ultras.

Alger fut l’un des grands laboratoires de cette violence. L’OAS entendait faire de la capitale une ville ingouvernable. Les attentats contre les quartiers musulmans répondaient à une double logique : punir les Algériens de leur victoire prochaine et provoquer une réaction qui confirmerait, aux yeux des Européens inquiets, la propagande de l’organisation.

Il fallait fabriquer la peur des Européens autant que la souffrance des Algériens. Chaque attentat contre un café musulman, chaque tir contre une foule algérienne, chaque explosion devant un commerce pouvait susciter une riposte. Et chaque riposte, aussitôt amplifiée par la rumeur, pouvait convaincre des familles européennes que leur maintien en Algérie était impossible. La stratégie de l’OAS était donc circulaire : frapper les Algériens pour provoquer leur colère, puis utiliser cette colère comme preuve de l’impossibilité de l’Algérie indépendante.

Le rôle du commandant Azzedine doit être situé dans ce cadre. En 1962, la réactivation des structures urbaines du FLN et de l’ALN ne répondait pas seulement à une volonté de prise du pouvoir ; elle répondait aussi à une urgence sécuritaire. Il fallait protéger les quartiers algériens, identifier les réseaux de l’OAS, neutraliser les commandos les plus dangereux, empêcher les représailles indiscriminées et maintenir une discipline minimale dans des villes où l’autorité se fragmentait.

Le cessez-le-feu n’avait donc pas ouvert une paix. Il avait ouvert un interrègne. L’ancien pouvoir reculait. Le nouveau pouvoir se cherchait. L’OAS frappait. Les Algériens survivaient en se protégeant. Les Européens hésitaient entre rester, partir, attendre ou fuir. L’armée française obéissait à des consignes contradictoires dans une situation de plus en plus intenable. C’est dans cet interrègne que se prépara l’été 1962.

Le règne du plastic

Le plastic fut la grammaire sonore de l’OAS. Il ne s’agissait pas seulement d’un explosif, mais d’un langage politique. Là où le discours ne convainquait plus, la déflagration devait parler. Là où les ultras ne pouvaient plus gouverner, ils pouvaient encore terroriser. Là où l’Algérie française ne pouvait plus se maintenir par la loi, l’administration, l’armée ou la fiction impériale, elle tentait de survivre par l’explosion nocturne, le mur éventré, la vitrine soufflée, le corps lacéré, la rue sidérée.

Le plasticage devint ainsi la signature matérielle de l’OAS. Il frappait vite, détruisait sans s’exposer longuement, propageait la peur au-delà du lieu atteint et transformait la ville en espace d’attente anxieuse. Une bombe n’a pas seulement un rayon de destruction ; elle possède un rayon mental. Après elle, chaque cage d’escalier paraît suspecte, chaque voiture stationnée devient inquiétante, chaque paquet abandonné peut contenir la mort.

À Alger, cette stratégie prit une ampleur considérable. Les quartiers musulmans furent soumis à une tension permanente. Des commerces furent plastiqués. Des cafés maures furent mitraillés. Des immeubles furent visés. Des lieux de passage furent frappés. Les explosions n’étaient pas toujours destinées à atteindre une personnalité précise ; elles visaient souvent une présence collective, un quartier, une population, une visibilité algérienne dans la ville. Des obus de mortier tirés par l’OAS explosaient sur les places publiques à Belcourt et à la Casbah d’Alger.

Ce règne du plastic avait une fonction de provocation. Les ultras espéraient que la répétition des attentats pousserait les Algériens à une riposte massive contre les Européens. Une telle riposte aurait confirmé, aux yeux des plus inquiets, le discours de l’OAS selon lequel aucune coexistence n’était possible dans l’Algérie indépendante. Le terrorisme n’était donc pas seulement destructeur ; il était scénographique.

Le port d’Alger illustre cette logique avec une netteté terrible. Les dockers algériens qui attendaient une journée d’embauche n’incarnaient aucune menace militaire. Ils étaient des travailleurs pauvres, rassemblés dans l’espoir d’un salaire. Les frapper, c’était atteindre la chair sociale du pays. L’attentat contre eux ne fut pas seulement un crime contre des individus ; il fut un crime contre le travail algérien, contre la pauvreté algérienne, contre cette foule laborieuse qui allait devoir porter matériellement l’indépendance.

L’incendie de la bibliothèque universitaire d’Alger appartient à la même logique de destruction, mais sur un autre registre. Détruire une bibliothèque au seuil de l’indépendance, c’était viser la formation des cadres, la transmission du savoir, la mémoire écrite, la capacité du pays à se penser lui-même. L’OAS ne se contentait pas d’attaquer des corps ; elle attaquait aussi les conditions intellectuelles du futur.

Le règne du plastic s’étendit aussi à la métropole. L’OAS porta la guerre en France contre ceux qu’elle désignait comme responsables de l’abandon. Jean-Paul Sartre fut visé parce qu’il incarnait l’intellectuel anticolonialiste. Simone de Beauvoir fut enveloppée dans le même climat de haine. André Malraux fut pris pour cible, et l’attentat blessa gravement une enfant, Delphine Renard. De Gaulle fut visé à plusieurs reprises, preuve que l’organisation avait rompu avec l’État français dès lors que celui-ci acceptait l’autodétermination.

L’été 1962 fut donc traversé par une contradiction fondamentale. L’Algérie s’approchait de son indépendance, mais ses villes subissaient encore les soubresauts d’une guerre clandestine. Le cessez-le-feu promettait la paix, mais les explosions continuaient. Les familles européennes cherchaient des bateaux, les familles algériennes cherchaient la sécurité, et l’organisation ultra travaillait à rendre impossible toute pacification.

Alger sous les bombes

Au printemps 1962, Alger ne ressemble plus à une capitale administrée. Elle est devenue une ville assiégée par l’incertitude. Le cessez-le-feu est officiellement entré en vigueur, mais les détonations continuent de rythmer les journées et les nuits. Les accords d’Évian ont ouvert une perspective politique nouvelle ; l’OAS entreprend aussitôt d’en empêcher la réalisation concrète. La capitale algérienne devient alors le principal laboratoire d’une stratégie de déstabilisation destinée à démontrer que l’indépendance ne pourra produire ni ordre, ni sécurité, ni coexistence.

Les explosions se succèdent avec une telle fréquence qu’elles finissent par modifier la perception même de la ville. Les habitants apprennent à distinguer le bruit des armes automatiques de celui des charges de plastic. Les ambulances circulent sans relâche. Les pompiers passent d’un incendie à un autre. Les services hospitaliers accueillent des blessés dont le seul point commun est d’avoir eu le malheur de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment.

L’OAS applique une véritable doctrine de saturation. Il ne s’agit pas uniquement de provoquer de lourdes pertes humaines. L’objectif consiste à rendre impossible toute normalisation. Une ville qui explose chaque jour ne peut retrouver une vie économique régulière. Les commerces ferment plus tôt. Les transports deviennent aléatoires. Les administrations fonctionnent difficilement. Les écoles vivent dans l’inquiétude. Les familles hésitent à quitter leur domicile. L’explosion agit comme un couvre-feu invisible.

Bab El-Oued occupe une place particulière dans cette géographie de la violence. Le quartier devient l’un des principaux bastions de l’OAS. Des commandos y disposent d’appuis, de caches d’armes, de réseaux logistiques et d’une connaissance très fine du terrain. Lorsque l’armée française tente d’y reprendre le contrôle, elle découvre qu’elle doit désormais affronter non plus le FLN mais des Européens français refusant les décisions de leur propre gouvernement.

Le 2 mai 1962, l’attentat contre les dockers du port d’Alger illustre jusqu’où l’organisation est prête à aller. Les victimes ne sont ni des responsables politiques ni des chefs militaires. Ce sont des ouvriers venus chercher quelques heures de travail pour nourrir leur famille. Leur rassemblement quotidien devient une cible. L’explosion transforme le lieu d’embauche en scène de massacre.

Quelques semaines plus tard, le 7 juin, l’incendie de la bibliothèque universitaire d’Alger ajoute une dimension supplémentaire à cette stratégie. Les flammes détruisent des dizaines de milliers d’ouvrages. Au-delà de la perte documentaire, le geste possède une portée symbolique immense. Une bibliothèque représente la mémoire écrite d’une société, mais également sa capacité future de former ses élites.

Face à cette offensive, les structures clandestines du FLN sont réactivées. Le commandant Azzedine reconstitue des réseaux urbains afin d’identifier les commandos, protéger les quartiers musulmans et empêcher que les provocations ne débouchent sur une guerre civile généralisée. Les cellules reprennent progressivement le renseignement, surveillent les axes de circulation, organisent des liaisons et cherchent à neutraliser les équipes les plus actives de l’OAS.

Lorsque l’indépendance est proclamée le 5 juillet 1962, Alger ne sort donc pas d’une période de paix interrompue par quelques incidents isolés. Elle sort de plusieurs mois de guerre urbaine, de plasticages incessants, d’assassinats ciblés, de sabotages méthodiques et de tensions extrêmes. La capitale de l’Algérie indépendante ne naît pas dans le silence des cérémonies officielles ; elle naît au milieu des ruines qu’une organisation vaincue avait voulu laisser en héritage.

Oran avant Oran

Le 5 juillet 1962 est devenu, dans de nombreuses publications, une date presque autonome, comme si la tragédie d’Oran surgissait soudainement dans une ville jusqu’alors paisible. Cette manière d’écrire l’histoire est trompeuse. Une journée ne naît jamais d’elle-même. Elle est l’aboutissement d’une succession de décisions, de violences, de provocations, de peurs et d’accumulations qui la rendent possible.

Oran occupait une place singulière dans l’Algérie coloniale. Grande cité méditerranéenne, tournée vers l’Espagne autant que vers la France, elle possédait une importante population européenne, une forte communauté juive naturalisée française depuis le décret Crémieux, mais également une population algérienne nombreuse, longtemps tenue à l’écart des quartiers les plus prospères et des principaux centres de décision. Cette coexistence n’avait jamais été une égalité.

Lorsque les accords d’Évian sont signés, une partie importante des responsables de l’OAS considère qu’Oran doit devenir le symbole de la résistance ultime à l’indépendance. Les réseaux clandestins y sont puissants. Les dépôts d’armes sont nombreux. Les commandos disposent de relais dans plusieurs quartiers européens. Les activistes connaissent parfaitement la ville et ses voies de circulation.

Les semaines qui suivent le cessez-le-feu voient ainsi se multiplier les assassinats, les plasticages et les intimidations. Les quartiers musulmans deviennent des objectifs réguliers. Les tirs de mortier, les rafales d’armes automatiques, les voitures piégées et les explosions installent progressivement un climat d’insécurité permanente. Les habitants apprennent à vivre dans une ville où chaque déplacement peut devenir dangereux.

Les Algériens sont particulièrement exposés lorsqu’ils franchissent les limites invisibles séparant les quartiers européens des quartiers musulmans. Une femme de ménage âgée allant travailler dans un appartement européen, un artisan se rendant chez un client, un employé traversant un boulevard ou un commerçant transportant sa marchandise peuvent être pris pour cibles. Cette violence quotidienne ne recherche pas toujours un objectif militaire précis. Elle vise la présence même des Algériens dans un espace que les ultras considèrent encore comme le leur.

Pendant ce temps, les responsables locaux du FLN et de l’ALN cherchent à empêcher l’explosion générale. Les consignes de discipline se multiplient. Les militants sont invités à ne pas répondre aux provocations. Les réseaux clandestins surveillent les déplacements des commandos de l’OAS, recueillent des renseignements et tentent de protéger les quartiers musulmans. Plusieurs équipes sont chargées d’identifier les auteurs des attentats et de neutraliser les plus dangereux.

À mesure que l’indépendance approche, l’exode s’accélère. Les pieds-noirs et les juifs saccagent leurs appartements, les meubles sont brulés dans les rues, les voitures incendiées. Les quais du port d’Oran se remplissent de familles européennes et juives qui attendent un navire. Les valises s’entassent. Les couvertures servent de couchage. Les enfants dorment sur les bagages. Les vieillards regardent une ville qu’ils ne reverront probablement jamais.

Lorsque vient enfin le 5 juillet 1962, Oran est déjà une cité au bord de la rupture. Les semaines de plasticages, de meurtres, de rumeurs, de provocations et de guerre psychologique ont créé un climat où la moindre étincelle peut provoquer une catastrophe. Les violences qui éclatent ce jour-là ne surgissent donc pas dans un vide historique. Elles prennent place dans une ville que plusieurs mois de terrorisme ont progressivement privée de ses mécanismes ordinaires de régulation.

Bab El-Oued, le bastion des ultras

Si Alger fut le cœur politique de l’Algérie française, Bab El-Oued en constitua le cœur émotionnel. Aucun autre quartier ne symbolisa avec autant de force l’attachement d’une partie de la population européenne à l’ordre colonial. Cette fidélité, nourrie par plusieurs générations de présence française, se transforma progressivement, à mesure que l’indépendance devenait inévitable, en un refus absolu de toute solution politique.

L’OAS trouva dans ce quartier dense, populaire, fortement européanisé et solidaire un terrain exceptionnellement favorable à son implantation. À partir de 1961, Bab El-Oued devint moins un simple quartier qu’une véritable forteresse urbaine où les commandos, les caches d’armes, les ateliers clandestins et les réseaux de renseignement finirent par constituer un pouvoir parallèle.

Il serait pourtant erroné de réduire Bab El-Oued à l’OAS. La très grande majorité de ses habitants n’appartenait pas aux commandos clandestins. Beaucoup étaient des familles modestes, des artisans, des commerçants, des ouvriers ou des employés qui vivaient depuis plusieurs générations dans ce quartier. Mais les activistes réussirent progressivement à imposer leur présence par la peur, la propagande, l’intimidation et la conviction qu’ils incarnaient désormais les derniers défenseurs de l’Algérie française.

Le 23 mars 1962 marqua un tournant décisif. Un camion militaire français fut pris sous le feu des commandos de l’OAS. Plusieurs soldats furent tués. L’événement produisit un choc considérable. Jusqu’alors, beaucoup voulaient encore croire que l’organisation combattait exclusivement le FLN. Désormais, elle attaquait ouvertement l’armée française. Le gouvernement ne pouvait plus hésiter. Bab El-Oued fut encerclé.

Le bouclage dura plusieurs jours. Les perquisitions se multiplièrent. Les soldats fouillèrent les immeubles, découvrirent des caches d’armes, procédèrent à des arrestations. Les habitants vécurent dans une atmosphère de siège. Pour les activistes, ce bouclage confirmait leur propagande : ils prétendaient désormais combattre une armée française devenue, selon eux, une armée d’occupation.

Pendant que Bab El-Oued occupait l’attention des autorités françaises, les quartiers musulmans continuaient de subir les attentats. Les commandos de l’OAS profitaient de leurs bases arrière pour préparer de nouvelles opérations. Des voitures piégées étaient assemblées. Des explosifs étaient distribués. Les listes de cibles circulaient.

Face à cette situation, les cellules du FLN furent réorganisées. Le commandant Azzedine et d’autres responsables de la Zone autonome d’Alger comprirent que l’affrontement entrait dans une phase nouvelle. Les combats ouverts cédaient la place à une guerre de renseignement. Identifier les chefs de commandos, suivre leurs déplacements, connaître leurs dépôts d’armes et neutraliser leurs équipes devenait prioritaire.

Lorsque l’indépendance fut proclamée, Bab El-Oued apparaissait comme le symbole de l’impasse coloniale. Les ultras avaient promis de sauver l’Algérie française ; ils avaient finalement contribué à accélérer son effondrement. En transformant le quartier en forteresse, ils l’avaient également transformé en prison politique. Les explosions, les embuscades, les affrontements avec l’armée française, les opérations du FLN et l’exode des familles européennes avaient fini par faire de Bab El-Oued l’image la plus spectaculaire du crépuscule colonial.

Les victimes nommées

L’histoire des guerres se construit souvent autour des grands affrontements, des décisions politiques et des opérations militaires. Pourtant, ce sont les morts qui donnent leur véritable mesure aux conflits. Chaque nom représente une existence interrompue, une famille endeuillée, une mémoire blessée. Dans les derniers mois de l’Algérie française, l’OAS fit de l’assassinat un instrument politique.

Les victimes algériennes furent les plus nombreuses. Beaucoup demeurent anonymes. Des ouvriers, des dockers, des chauffeurs de taxi, des commerçants, des artisans, des femmes de ménage, des étudiants, des enfants, des retraités et des passants furent atteints parce qu’ils appartenaient simplement à la population musulmane. Les archives hospitalières, les rapports administratifs et les journaux de l’époque évoquent quotidiennement des morts dont le nom ne franchit jamais les colonnes des grandes synthèses historiques.

Parmi les victimes les plus connues figure Mouloud Feraoun. Instituteur, écrivain, inspecteur des Centres sociaux éducatifs, il avait consacré son œuvre à la société kabyle, à la dignité paysanne, aux fractures du monde colonial et à la condition humaine. Le 15 mars 1962, quelques jours avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, il est arrêté avec cinq de ses collègues au centre éducatif de Château-Royal, près de Ben Aknoun. Les six hommes sont conduits à l’écart, alignés contre un mur et exécutés par un commando Delta de l’OAS.

Avec lui tombent Max Marchand, directeur des Centres sociaux créés par Germaine Tillion, Ali Hammoutène, inspecteur de l’enseignement, Salah Ould Aoudia, Marcel Basset et Robert Eymard. Aucun n’est un combattant. Aucun ne dirige une unité militaire. Leur engagement consiste à développer l’instruction, la formation professionnelle, l’éducation populaire et le dialogue entre les communautés. Leur assassinat possède donc une portée symbolique immense.

Parmi les victimes françaises de l’OAS, le commissaire Roger Gavoury occupe une place particulière. Chargé de la lutte contre l’organisation clandestine à Alger, il est assassiné à son domicile le 31 mai 1961. Son meurtre marque une rupture. Désormais, les représentants de l’État français eux-mêmes deviennent des cibles prioritaires. L’OAS n’accepte plus l’autorité de la République dès lors que celle-ci renonce à l’Algérie française.

Le lieutenant-colonel Rançon est lui aussi assassiné à Oran. Responsable du renseignement au sein du corps d’armée, il représente l’autorité militaire française combattant les réseaux ultras. Son élimination confirme que l’organisation est entrée dans une logique de guerre contre l’État. Policiers, magistrats, officiers et fonctionnaires sont désormais considérés comme des adversaires aussi dangereux que les militants du FLN.

Les intellectuels deviennent également des objectifs. Jean-Paul Sartre est visé par un attentat contre son domicile parisien. Simone de Beauvoir partage cette hostilité. André Malraux est également visé. L’attentat ne l’atteint pas directement, mais blesse très grièvement Delphine Renard, une fillette de quatre ans qui conservera toute sa vie les séquelles de cette explosion. Le général de Gaulle lui-même échappe à plusieurs tentatives d’assassinat.

La mémoire algérienne conserve aujourd’hui les noms de Mouloud Feraoun, d’Ali Hammoutène, de Salah Ould Aoudia et de leurs compagnons comme ceux d’intellectuels tombés parce qu’ils représentaient une Algérie de la connaissance et de l’émancipation. La mémoire française retient davantage Roger Gavoury, Delphine Renard ou les victimes des attentats métropolitains. L’historien doit tenir ensemble ces mémoires sans les confondre.

Mouloud Feraoun et les assassinés de Château-Royal

L’assassinat de Mouloud Feraoun et de ses cinq compagnons, le 15 mars 1962, occupe une place singulière dans l’histoire des derniers crimes de l’OAS. Il ne s’agit pas d’un attentat parmi d’autres, ni d’une opération militaire contre un objectif armé. C’est une exécution. Elle vise des hommes dont la fonction était d’enseigner, d’organiser, de transmettre, d’accompagner des populations fragilisées par la pauvreté, l’inégalité scolaire et les déchirures de la guerre.

Mouloud Feraoun n’était pas un chef de maquis. Il n’était pas un homme d’appareil clandestin. Il était d’abord un instituteur, puis un écrivain, un observateur lucide du monde kabyle et de la société coloniale. Son œuvre, de Le Fils du pauvre à son Journal, avait donné une voix sobre, exacte et profondément humaine à ceux que l’administration coloniale avait longtemps regardés comme une masse indistincte.

À travers Feraoun, l’OAS ne tuait pas seulement un écrivain algérien. Elle tuait un témoin. Elle supprimait une conscience capable de documenter de l’intérieur l’effondrement moral de l’Algérie française. Son Journal des années de guerre constitue l’un des textes les plus précieux pour comprendre le regard d’un intellectuel algérien pris entre la violence coloniale, la guerre de libération, la peur quotidienne, les contradictions de la société européenne et les espérances de son peuple.

Les Centres sociaux éducatifs, où travaillait Feraoun, avaient été créés sous l’impulsion de Germaine Tillion. Leur objectif était d’agir sur le terrain de l’éducation, de la formation, de l’alphabétisation, de la promotion sociale et de l’accompagnement des populations les plus pauvres. Ils représentaient un espace intermédiaire : ni instrument militaire, ni appareil partisan, mais lieu possible d’une transformation sociale.

C’est précisément cette fonction qui rendait leurs responsables suspects aux yeux de l’OAS. Les ultras haïssaient les passerelles. Ils redoutaient les hommes capables de parler à plusieurs mondes. Ils voyaient dans toute médiation une trahison. Les Centres sociaux incarnaient l’idée insupportable qu’une autre Algérie aurait pu exister, une Algérie où l’instruction des musulmans, la formation des jeunes, la promotion des pauvres et le dialogue entre les populations auraient remplacé la domination brutale.

Le 15 mars 1962, un commando Delta pénètre dans les locaux de Château-Royal, près de Ben Aknoun. Les hommes présents sont arrêtés, conduits à l’écart et exécutés. Mouloud Feraoun tombe avec Max Marchand, Ali Hammoutène, Salah Ould Aoudia, Marcel Basset et Robert Eymard. La composition même du groupe assassiné dit beaucoup. On y trouve des Algériens et des Européens, des enseignants, des responsables administratifs, des hommes de terrain engagés dans une œuvre éducative.

Château-Royal doit donc être placé au centre du récit de l’été 1962. Trop souvent, les récits mémoriels commencent avec les victimes européennes des journées de juillet. Il faut rappeler qu’avant ces violences, l’OAS avait déjà exécuté des hommes qui travaillaient à empêcher l’effondrement complet du lien social. L’organisation ne fut pas seulement responsable de plasticages anonymes ; elle tua des noms, des œuvres, des intelligences, des médiateurs.

L’OAS en métropole

L’histoire de l’Organisation armée secrète est encore trop souvent enfermée dans le seul cadre algérien. Cette représentation est incomplète. À partir de 1961, et plus encore après les accords d’Évian, l’OAS transporte une partie de son activité sur le territoire métropolitain. Elle ne mène plus seulement une guerre contre le FLN et contre l’indépendance algérienne ; elle engage une véritable campagne terroriste contre l’État français lui-même.

Cette évolution constitue l’un des aspects les plus révélateurs de la radicalisation des ultras. Tant que la lutte pouvait encore être présentée comme une défense de la souveraineté française en Algérie, l’OAS cherchait à se réclamer du patriotisme. Mais lorsque le gouvernement français choisit d’appliquer les accords d’Évian, la France officielle devint à son tour un ennemi. L’organisation cessa alors de distinguer l’adversaire algérien de l’adversaire français.

La métropole découvrit brutalement cette réalité. Les attentats se multiplièrent. Des bombes explosèrent dans des immeubles, des locaux administratifs, des permanences politiques, des sièges de journaux et des bâtiments publics. Les plasticages se succédaient selon la même logique que celle déjà expérimentée à Alger : provoquer la peur, démontrer l’impuissance des autorités, créer une atmosphère d’insécurité permanente.

Le général Charles de Gaulle devint naturellement la cible principale. Aux yeux de l’OAS, il incarnait la trahison suprême. Les attentats contre sa personne se succédèrent. Celui de Pont-sur-Seine, en septembre 1961, marqua une première tentative sérieuse. L’attentat du Petit-Clamart, le 22 août 1962, demeure le plus célèbre.

Les intellectuels furent également désignés comme des ennemis prioritaires. Jean-Paul Sartre occupait une place particulière dans la haine des ultras. Depuis plusieurs années, ses articles, ses préfaces, ses interventions publiques et son soutien au droit des Algériens à disposer d’eux-mêmes avaient fait de lui la figure emblématique de l’intellectuel anticolonialiste. Son appartement parisien fut visé par un attentat au plastic. Simone de Beauvoir partagea naturellement cette exposition permanente.

L’attentat contre André Malraux illustre une autre facette de cette violence. Ministre de la Culture du général de Gaulle, ancien résistant, écrivain mondialement connu, Malraux représentait une autorité intellectuelle et politique considérable. Le 7 février 1962, une charge explosive destinée à l’atteindre blessa très grièvement Delphine Renard, une fillette de quatre ans dont le visage fut atrocement mutilé.

L’extension métropolitaine de la violence possède enfin une portée historiographique importante. Elle démontre que la fin de l’Algérie française ne fut pas seulement une crise coloniale. Elle constitua également une crise politique française. L’OAS fit apparaître les fractures profondes de la société métropolitaine, les divisions de l’armée, les oppositions idéologiques et les tensions entre fidélité impériale et légalité républicaine.

Sartre, Beauvoir, Malraux, de Gaulle : la France attaquée

L’histoire de l’Organisation armée secrète est souvent racontée comme celle d’une organisation née pour défendre l’Algérie française contre le FLN. Cette définition est devenue insuffisante dès 1961. À partir du moment où le général de Gaulle confirma publiquement que l’autodétermination était devenue la politique officielle de la République, l’OAS décida que son véritable ennemi ne se trouvait plus uniquement en Algérie. Il siégeait désormais à Paris, à l’Élysée, dans les ministères, les tribunaux, les rédactions, les universités et jusque dans les appartements des écrivains.

Charles de Gaulle devint naturellement la principale cible de cette haine politique. Pour les ultras, il n’était plus le chef de la Résistance, le restaurateur de la République ou le fondateur de la Cinquième République. Il devenait le traître. Toute la propagande de l’OAS se concentra progressivement sur cette figure. Les discours clandestins, les tracts, les émissions de radio pirates et les consignes données aux commandos présentaient le chef de l’État comme l’obstacle suprême à la survie de l’Algérie française.

La littérature occupait également une place importante parmi les ennemis désignés par l’OAS. Jean-Paul Sartre représentait aux yeux des ultras bien davantage qu’un écrivain. Depuis la publication de ses textes sur la guerre d’Algérie, son soutien public au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, sa dénonciation de la torture et sa proximité intellectuelle avec les mouvements anticoloniaux, il était devenu l’une des principales figures de l’engagement contre le système colonial.

Son appartement parisien fut plastiqué. Ce geste dépassait largement l’intimidation personnelle. Il s’agissait d’adresser un avertissement à l’ensemble des intellectuels français : nul n’était désormais hors d’atteinte. Simone de Beauvoir partageait naturellement cette exposition permanente. Son œuvre, son engagement féministe, son soutien à Sartre et ses prises de position contre la guerre faisaient d’elle une figure détestée par les milieux ultras.

André Malraux incarnait une autre forme d’autorité intellectuelle. Ancien combattant de la guerre d’Espagne, résistant, romancier prestigieux et ministre du général de Gaulle, il symbolisait le lien entre la légitimité culturelle et la légitimité politique du régime. En s’en prenant à lui, l’OAS espérait atteindre simultanément le gouvernement et l’une des plus grandes figures littéraires françaises. L’attentat blessa très grièvement Delphine Renard, une enfant de quatre ans.

L’OAS se retrouvait ainsi dans une contradiction insoluble. Plus elle multipliait les attentats, plus elle démontrait l’impossibilité de sa propre cause. Elle prétendait sauver la France, mais elle faisait exploser la France. Elle prétendait protéger les Européens d’Algérie, mais elle contribuait à accélérer leur départ. Elle prétendait défendre l’honneur militaire, mais elle assassinait des policiers, des magistrats, des enseignants et tentait d’abattre le chef de l’État.

Le FLN, l’ALN et la protection des quartiers algériens

L’histoire des derniers mois de la guerre d’Algérie est souvent racontée comme une succession de violences où chacun aurait répondu mécaniquement aux crimes de l’autre. Cette représentation gomme pourtant un élément essentiel : à partir du cessez-le-feu du 19 mars 1962, les responsables du Front de libération nationale et de l’Armée de libération nationale furent confrontés à une difficulté entièrement nouvelle. Ils ne devaient plus seulement poursuivre la lutte contre le système colonial ; ils devaient préparer la naissance d’un État.

Les dirigeants du FLN comprirent très rapidement que l’Organisation armée secrète poursuivait un objectif précis. Les plasticages, les assassinats de civils musulmans, les tirs de mortier contre les quartiers populaires, les embuscades et les provocations n’étaient pas seulement destinés à infliger des pertes humaines. Ils visaient à provoquer une réaction incontrôlée de la population algérienne.

Cette analyse conduisit les responsables nationalistes à adopter une ligne de conduite particulièrement difficile. Il fallait protéger les populations musulmanes tout en empêchant que leur colère ne se transforme en vengeance aveugle. Cette double exigence explique la réactivation rapide des structures clandestines du FLN dans les grandes villes, notamment à Alger et à Oran. Les réseaux urbains ne furent pas reconstitués pour reprendre une bataille insurrectionnelle classique contre l’armée française. Leur mission consistait désormais à surveiller les mouvements des commandos de l’OAS, à recueillir du renseignement, à sécuriser les quartiers algériens et à empêcher que la terreur ne désagrège complètement le tissu social.

Le commandant Azzedine joua, dans ce contexte, un rôle déterminant. Ancien responsable de la Zone autonome d’Alger, il fut chargé de réorganiser les structures clandestines afin de répondre à la nouvelle forme de guerre imposée par l’OAS. Les combats de rue de la bataille d’Alger appartenaient désormais au passé. Une autre confrontation commençait, fondée sur l’identification des réseaux, la surveillance des déplacements, l’infiltration, la neutralisation des commandos et la protection des quartiers musulmans les plus exposés.

Cette discipline fut loin d’être parfaite. Les enlèvements, les exécutions de militants présumés de l’OAS et certains règlements de comptes eurent bien lieu. Les historiens les ont documentés et ils appartiennent pleinement à l’histoire de cette période. Mais les présenter comme une politique systématique décidée par la direction du FLN reviendrait à ignorer les nombreuses consignes de retenue diffusées dans les semaines précédant l’indépendance.

L’été 1962 apparaît ainsi comme un moment paradoxal. Alors que les combats officiels étaient terminés, les responsabilités des dirigeants nationalistes devenaient plus lourdes encore. Ils devaient empêcher les provocations de l’OAS d’entraîner des massacres, protéger les quartiers musulmans, préparer la naissance du nouvel État, rassurer une population épuisée par la guerre et éviter que les départs massifs de la population européenne ne s’accompagnent d’une destruction systématique des infrastructures.

Le commandant Azzedine et la discipline de la transition

Le commandant Azzedine appartient à cette génération de responsables militaires algériens qui durent passer, en quelques semaines, de la logique de la clandestinité combattante à celle de la responsabilité politique. Cette transition fut brutale. La guerre de libération avait forgé des hommes de maquis, de réseaux, de caches, de liaisons, de renseignements et d’opérations armées. L’été 1962 exigeait désormais autre chose : empêcher l’effondrement de l’ordre public, contenir les provocations de l’OAS, protéger les quartiers musulmans, éviter les représailles aveugles et préparer l’installation d’une autorité nationale.

Le commandant Azzedine incarne cette transformation. Son expérience de la Zone autonome d’Alger lui avait donné une connaissance précise de la guerre urbaine. Il savait que la capitale ne se contrôle pas comme un maquis. Une ville possède ses rues, ses immeubles, ses marchés, ses cafés, ses ports, ses réseaux de voisinage, ses rumeurs et ses paniques. Dans une ville, la peur se propage plus vite qu’un ordre. Une explosion peut déclencher une foule. Une rumeur peut vider un quartier. Une provocation peut produire une tragédie.

C’est pourquoi la réorganisation des cellules urbaines du FLN ne fut pas seulement une opération militaire. Elle fut aussi une entreprise de discipline politique. Il fallait rappeler aux militants que l’OAS cherchait précisément à provoquer une réaction incontrôlée. Il fallait expliquer aux habitants que la colère, même légitime, pouvait être utilisée contre eux. Il fallait empêcher que chaque attentat ne se transforme en appel au règlement de comptes collectif.

Le commandant Azzedine comprit que la protection des Algériens passait par le renseignement. Il fallait identifier les groupes de l’OAS, connaître leurs habitudes, repérer leurs véhicules, surveiller leurs points d’appui, suivre les mouvements entre les quartiers européens et les zones de contact. Le renseignement de voisinage, les observations discrètes, les informations transmises par des habitants, des travailleurs, des chauffeurs, des commerçants et des militants devinrent essentiels.

Les ports de l’exode

Lorsque l’on évoque l’été 1962, les images des quais d’Alger, d’Oran, de Bône et de quelques autres ports méditerranéens appartiennent désormais à la mémoire collective. Elles montrent des familles européennes assises sur des valises, des enfants endormis sur des couvertures, des vieillards silencieux, des cages contenant quelques oiseaux, des chiens attachés à des bagages, des meubles abandonnés, des malles ficelées à la hâte et des foules tournant sans cesse les yeux vers l’horizon dans l’attente d’un navire.

L’exode ne fut pas un phénomène instantané. Il s’amorça progressivement dès que l’idée d’une Algérie française définitivement préservée cessa d’apparaître crédible. Après le discours du général de Gaulle sur l’autodétermination, puis surtout après les accords d’Évian, les départs s’accélérèrent. Les familles hésitaient, revenaient sur leur décision, vendaient parfois leurs biens, puis renonçaient à les vendre, espéraient encore, avant de céder finalement à la peur.

Les ports devinrent alors le théâtre de cette immense migration. Des milliers de personnes convergèrent vers les quais. Certaines avaient vendu l’essentiel de leurs biens. D’autres avaient fermé leur appartement en espérant revenir quelques semaines plus tard. Beaucoup croyaient partir provisoirement. Peu imaginaient que cet embarquement marquerait une rupture définitive avec le pays de leur naissance.

Cette souffrance est incontestable. L’historien ne gagne rien à la minimiser. Des centaines de milliers de personnes quittèrent une terre où plusieurs générations de leurs familles avaient vécu. Beaucoup abandonnèrent leur maison, leurs souvenirs, leurs tombes familiales, leurs commerces et leurs habitudes. Ils partirent vers une métropole que nombre d’entre eux connaissaient mal.

Mais cette réalité ne doit pas faire oublier une autre question fondamentale : pourquoi ces départs furent-ils si massifs alors même que plusieurs responsables algériens appelaient publiquement au maintien des Européens dans l’Algérie indépendante ? La réponse résulte d’un ensemble de facteurs où la peur, les violences réelles, les incertitudes administratives, les ruptures économiques et la propagande des ultras se mêlent constamment.

L’OAS porta une responsabilité essentielle dans cette dynamique. Depuis des mois, elle répétait qu’aucune coexistence n’était envisageable. Chaque plasticage, chaque attentat contre un quartier musulman, chaque assassinat, chaque provocation poursuivait également cet objectif indirect : persuader les Européens qu’ils seraient tôt ou tard entraînés dans une guerre sans fin.

Ainsi, les ports de l’été 1962 racontent deux histoires simultanées. Ils racontent la douleur réelle de centaines de milliers de départs, mais ils racontent aussi la réussite partielle d’une stratégie de panique mise en œuvre par les ultras. Les quais d’Alger et d’Oran ne furent pas seulement les lieux d’un exode ; ils furent aussi le dernier théâtre de la guerre psychologique menée contre l’indépendance.

La peur européenne et la prophétie des ultras

L’une des plus grandes réussites politiques de l’Organisation armée secrète ne fut pas militaire. Elle fut psychologique. Les attentats, les plasticages, les assassinats ciblés et les sabotages avaient évidemment pour objectif immédiat de faire des victimes et de désorganiser la société algérienne. Mais ils poursuivaient également un second but, plus profond : convaincre les Européens d’Algérie qu’ils ne pourraient plus jamais vivre sur cette terre. La peur devint ainsi une arme stratégique.

Cette stratégie apparaît avec une grande netteté dans les derniers mois de la guerre. Les commandos ultras savaient parfaitement que la victoire militaire leur échappait. L’armée française appliquait désormais les décisions du gouvernement. Les accords d’Évian avaient été signés. L’indépendance devenait inévitable. Dès lors, il ne restait plus qu’une possibilité : faire en sorte que l’Algérie indépendante naisse dans un climat de terreur tel que les Européens prendraient eux-mêmes le chemin de l’exil.

Les rumeurs occupèrent une place essentielle dans cette guerre invisible. Elles circulaient dans les immeubles, les commerces, les écoles, les cafés et les quais des ports. On annonçait des massacres imminents, des listes secrètes, des exécutions programmées, des enlèvements généralisés, des exterminations futures. Une histoire racontée dans un quartier devenait, quelques heures plus tard, une certitude dans un autre.

La formule devenue célèbre, la valise ou le cercueil, résume cette logique de guerre psychologique. Quelle que soit son origine exacte, elle condense l’univers mental dans lequel vivaient de nombreux Européens au printemps et à l’été 1962. Elle réduisait brutalement l’avenir à deux possibilités exclusives : partir ou mourir. Elle excluait toute coexistence, toute adaptation, toute fidélité au pays natal sous un nouveau régime politique.

Pourtant, les appels officiels du Gouvernement provisoire de la République algérienne, puis des nouvelles autorités algériennes, invitaient les Européens à demeurer dans le pays et à participer à sa reconstruction. Plusieurs responsables du FLN multiplièrent les déclarations publiques affirmant que les citoyens européens qui accepteraient l’indépendance auraient leur place dans l’Algérie nouvelle. Ces appels furent largement couverts par le bruit des explosions et par les récits alarmistes diffusés depuis des mois.

Ainsi, l’OAS ne fut pas seulement une organisation qui fit couler le sang. Elle fut aussi une fabrique de la peur. Elle transforma l’inquiétude en certitude, les rumeurs en décisions, les explosions en départs, les départs en argument politique. Son ultime victoire ne fut pas de sauver l’Algérie française, puisqu’elle échoua totalement sur ce point. Elle fut d’entraîner dans son échec une grande partie de la population européenne, persuadée que l’avenir lui était définitivement fermé.

L’indépendance dans les ruines

Le 5 juillet 1962, l’Algérie devient officiellement indépendante. À première vue, cette date semble porter la lumière simple des grands commencements. Un peuple recouvre sa souveraineté. Un drapeau se lève. Une domination de cent trente-deux ans prend fin. Les rues se remplissent de chants, de foules, de youyous, d’embrassades, de drapeaux et de visages qui croient enfin voir s’ouvrir le temps de la liberté. Pourtant, derrière cette joie immense, le pays qui naît est déjà un pays blessé.

L’Algérie indépendante ne reçoit pas une administration paisiblement transmise, une économie stable, des infrastructures préservées et une société réconciliée. Elle reçoit un territoire usé par huit années de guerre, des villages détruits, des familles déplacées, des quartiers traumatisés, des routes fragilisées, des services publics désorganisés, des archives dispersées, des bâtiments incendiés, des écoles à rouvrir, des hôpitaux sous pression et des villes encore traversées par la peur.

Les ultras de l’Algérie française avaient échoué à empêcher l’indépendance. Mais ils avaient encore voulu en conditionner l’entrée. L’OAS ne pouvait plus gouverner. Elle pouvait encore détruire. Elle ne pouvait plus posséder le pays. Elle pouvait encore tenter d’en rendre l’héritage difficile. Les bombes, les incendies, les tirs de mortier, les exécutions ciblées, les destructions d’équipements et la panique organisée dans les ports appartiennent à cette logique de la terre brûlée.

Les départs massifs de la population européenne aggravèrent encore les difficultés. Beaucoup d’administrations perdaient brutalement leurs personnels. Des entreprises se vidaient de leurs cadres. Des exploitations agricoles étaient abandonnées ou désorganisées. Des commerces fermaient. Des services techniques se retrouvaient sans agents expérimentés. L’économie coloniale, construite dans l’inégalité et la dépendance, se retirait sans avoir préparé sa transformation.

La violence du 5 juillet à Oran montre la fragilité extrême de cette transition. Les mécanismes de contrôle pouvaient céder. Les rumeurs pouvaient produire des catastrophes. Les armes circulaient encore. Les colères étaient immenses. Les autorités nouvelles n’avaient pas partout les moyens d’imposer immédiatement leur discipline. C’est précisément pourquoi il faut replacer ces violences dans leur contexte. Elles ne surgissent pas dans un pays paisible ; elles surgissent dans une société épuisée, provoquée, armée, endeuillée, traversée par les dernières secousses du terrorisme ultra.

L’été 62 fut donc le moment où l’Algérie reçut à la fois la souveraineté et le poids immense de la reconstruction. Les ruines n’annulent pas la joie de l’indépendance. Elles en révèlent le prix. Elles montrent que la liberté politique n’est jamais un simple transfert de drapeau. Elle exige une réappropriation matérielle, administrative, symbolique et humaine du territoire.

Ce que l’OAS voulut laisser à l’Algérie

Le 5 juillet 1962 ne marque pas seulement la naissance officielle de l’État algérien. Il clôt également l’une des dernières tentatives, dans l’histoire contemporaine des décolonisations, d’empêcher par la terreur ce qu’une guerre de près de huit années n’avait pu empêcher par les armes. L’Organisation armée secrète savait que l’Algérie française avait cessé d’exister politiquement. Les accords d’Évian avaient été signés. Le peuple algérien venait de ratifier massivement l’indépendance. L’armée française recevait désormais ses ordres d’un gouvernement qui avait choisi de mettre un terme au conflit. La victoire militaire devenait impossible. Restait alors une autre stratégie : faire en sorte que l’Algérie indépendante ne reçoive en héritage qu’un pays mutilé.

Cette politique ne fut jamais officiellement formulée dans un programme unique. Elle apparaît pourtant avec une remarquable cohérence lorsque l’on observe les derniers mois de la présence française. Les plasticages se multiplient. Les attentats frappent les quartiers populaires musulmans. Les tirs de mortier deviennent presque quotidiens dans certains secteurs d’Alger. Les bibliothèques brûlent. Les écoles sont visées. Les ports sont ensanglantés. Les réseaux électriques, les dépôts, les bâtiments publics et les infrastructures deviennent des objectifs. Les intellectuels sont assassinés. Les travailleurs sont massacrés. Les familles vivent dans la peur permanente. Une logique unique relie ces actes : si l’Algérie doit être perdue, elle doit être perdue dans le désordre.

L’incendie de la bibliothèque universitaire d’Alger possède, à cet égard, une valeur presque symbolique. Les livres n’étaient pas des armes. Ils ne représentaient aucune menace militaire. Ils constituaient la mémoire, le savoir, la recherche et la formation des générations futures. Les réduire en cendres revenait à affirmer que le pays ne méritait pas même de disposer de ses instruments intellectuels. Peu d’images résument avec autant de force la violence dirigée contre l’avenir.

Le massacre des dockers du port d’Alger procède de la même logique. Les hommes qui attendaient une embauche journalière n’étaient pas des chefs politiques. Ils représentaient cette population laborieuse sur laquelle devait reposer la reconstruction économique du pays. Les tuer, c’était frapper le travail lui-même. C’était transformer le quotidien des plus modestes en champ de bataille afin que la paix officielle ne ressemble jamais à une véritable paix.

Les assassinats de Mouloud Feraoun, de Max Marchand, d’Ali Hammoutène, de Salah Ould Aoudia, de Marcel Basset et de Robert Eymard révèlent une autre dimension de cette stratégie. L’OAS ne s’attaquait plus seulement aux combattants. Elle éliminait ceux qui auraient pu construire l’après-guerre. Les enseignants, les éducateurs, les administrateurs des Centres sociaux représentaient une Algérie de la transmission et du savoir. Leur exécution signifiait que même les médiateurs devaient disparaître.

Dans le même temps, les quais des ports se couvraient de milliers de familles européennes attendant un navire vers Marseille. Ces images appartiennent également à l’histoire. Elles racontent une souffrance réelle. Mais elles racontent aussi le succès de la guerre psychologique menée par les ultras. L’OAS avait persuadé une grande partie des Européens que leur avenir était désormais impossible en Algérie. En terrorisant les Algériens, elle avait aussi terrorisé ceux qu’elle prétendait défendre.

Ce double mouvement constitue sans doute le paradoxe majeur de cette organisation. Elle affirmait sauver l’Algérie française ; elle précipita l’exode de ceux qui incarnaient cette Algérie française. Elle prétendait défendre la civilisation ; elle brûlait les bibliothèques. Elle prétendait protéger les Européens ; elle contribua puissamment à leur départ. Elle prétendait servir la France ; elle tenta d’assassiner le général de Gaulle, plastiqua les appartements de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, visa André Malraux, tua des policiers français, des magistrats, des militaires et des fonctionnaires de la République.

Lorsque l’Algérie proclame son indépendance, elle reçoit donc un héritage paradoxal. Elle obtient enfin la souveraineté pour laquelle des centaines de milliers d’Algériens ont souffert, combattu ou perdu la vie. Mais cette souveraineté s’exerce sur un pays profondément désorganisé. Les administrations doivent être recréées. Les infrastructures doivent être remises en état. Les écoles doivent rouvrir. Les hôpitaux doivent fonctionner. Les ports doivent reprendre leur activité. Les campagnes doivent retrouver leur production. Les villes doivent être sécurisées. Le nouvel État naît dans une urgence permanente.

Ce que l’OAS voulut laisser à l’Algérie ne fut pas seulement un paysage de bâtiments détruits, de bibliothèques incendiées, de ports ensanglantés, de capitaux transférés et d’administrations désorganisées. Elle voulut également laisser une mémoire divisée, une société durablement blessée et l’idée que l’indépendance ne pouvait naître que du chaos. Sur ce point essentiel, elle échoua.

Au terme de ce parcours, une évidence s’impose. L’été 1962 ne fut pas seulement celui de l’effondrement de l’Algérie française. Il fut celui d’une tentative désespérée de transformer une défaite politique en catastrophe historique. Les bombes pouvaient tuer des hommes. Elles pouvaient incendier des bibliothèques. Elles pouvaient détruire des immeubles, des ports et des écoles. Elles ne pouvaient cependant empêcher un peuple d’accéder à sa souveraineté. Les ultras laissèrent des cendres. Les Algériens durent bâtir sur ces cendres. C’est peut-être dans cette reconstruction obstinée que réside, au-delà des douleurs de l’été 1962, la véritable victoire de l’indépendance.

A.-F. B.

Historien, anthropologue

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