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Comme les trains, un Retailleau peut en cacher un autre : de Bône à Alger, 1832-2026

Une contribution d’Ali Farid Belkadi – 1 H 15. Dossier 1. Correspondance en France (juillet 1832). «D’Armandy, Fréart, Ducouëdic et Retailleau reçoivent une dotation en terre dans la province de Constantine pour leur belle conduite à Bône (5 juillet 1832)» (Archives du Fort de Vincennes)

Avant-propos

Une archive du 5 juillet 1832 conservée au Fort de Vincennes mentionne qu’un certain Victor Retailleau devait recevoir une dotation en terre dans la province de Constantine pour sa «belle conduite» lors des opérations de Bône.

Derrière cette formule administrative se profile l’une des réalités les plus brutales de la conquête : des populations algériennes assassinées, déplacées ou dépouillées, tandis que certains acteurs de l’occupation étaient officiellement récompensés par des concessions agricoles.

Près de deux siècles plus tard, Bruno Retailleau occupe une place majeure dans les controverses franco-algériennes. Aucune filiation directe entre les deux hommes n’a pu être établie dans mes recherches ; le rapprochement porte sur une proximité patronymique, régionale et surtout politique, révélatrice de la longue persistance d’une relation française à l’Algérie pensée sous le signe de l’autorité et de la contrainte.

L’archive de Vincennes

La pièce conservée au Service historique de la Défense, sous la cote 1 H 15, dossier 1, appartient à la correspondance de juillet 1832. Sa formule est brève : d’Armandy, Fréart, Ducouëdic et Retailleau doivent recevoir une dotation en terre dans la province de Constantine pour leur «belle conduite à Bône.»

La concision du document n’en réduit pas la portée. Une opération armée, une appréciation militaire et une attribution foncière s’y trouvent directement liées. La terre algérienne devient le moyen par lequel l’autorité française récompense ceux qu’elle considère comme les artisans méritants de son implantation.

Le vocabulaire administratif efface presque entièrement la violence qui rend cette attribution possible. Il ne mentionne ni les propriétaires algériens antérieurs, ni les communautés rurales, ni les usages collectifs, ni les résistances locales. Le territoire paraît disponible parce qu’il a été placé sous la contrainte militaire. L’archive nomme les bénéficiaires, mais non ceux qui ont été tués, déplacés ou dépossédés. Ce silence n’est pas une simple lacune documentaire. Il appartient au fonctionnement même de la conquête, qui devait rendre invisibles les droits préexistants afin de transformer une prise de guerre en concession légale.

L’intérêt historique du document réside dans cette translation immédiate de la violence vers la propriété.

La guerre ne se contente pas d’ouvrir un espace à l’armée ; elle produit un nouvel ordre foncier. Le commandement établit le mérite, l’administration désigne le bénéficiaire, puis le territoire conquis devient une récompense.

La confiscation n’est plus décrite comme une spoliation, mais comme une décision régulière, réglementaire.

La dépossession change de vocabulaire avant de changer durablement la structure de la propriété.

Victor Retailleau apparaît dans ce mécanisme. Il n’est pas nécessaire d’en faire un personnage de premier plan pour saisir ce que son nom révèle. La conquête s’est construite par des généraux et des gouverneurs, mais aussi par des dossiers, des correspondances, des promesses de terres et des décisions de détail. C’est souvent à ce niveau administratif, moins spectaculaire que la bataille, que l’ordre colonial devient durable.

Bône et la logique des récompenses

Bône (Annaba) occupe dès les premières années de la conquête une position stratégique. Son port, sa situation à l’est du territoire et sa proximité avec les routes menant vers Constantine en font un point d’appui essentiel. La présence française reste encore fragile après 1830, mais elle cherche déjà à transformer les occupations littorales en implantation permanente. La maîtrise d’une ville ne suffit pas ; il faut fixer des intérêts français dans son arrière-pays et créer une société directement attachée à la durée de la domination.

La dotation foncière accordée ou promise en 1832 répond à cette logique. Elle récompense un service militaire, mais elle sert aussi à consolider l’occupation. Le bénéficiaire devient propriétaire potentiel, colon et relais de l’autorité. Son intérêt personnel se confond avec celui du système colonial.

La terre algérienne finance ainsi l’expansion française et attache les hommes de la conquête au maintien de l’ordre nouveau bâti sur les massacres et la spoliation des terres algériennes.

Cette politique doit être replacée dans le contexte général des violences de 1832. Les débuts de la colonisation sont marqués par les attaques contre les populations, les destructions de villages, les réquisitions, les déplacements forcés et les confiscations. La distinction entre combattants et civils est souvent incertaine ou volontairement négligée. Les opérations dites de pacification associent combat, terreur, destruction des ressources et soumission des communautés.

Les dotations agricoles n’interviennent donc pas dans un espace vide ; elles se greffent sur les effets d’une guerre conduite contre une société entière.

La récompense foncière donne à la violence une forme institutionnelle. Ce qui a été obtenu par la force est ensuite réparti par l’administration. Le massacre ou la destruction ne sont pas toujours explicitement célébrés comme tels, mais le résultat territorial qu’ils rendent possible est officiellement reconnu. La concession agricole constitue ainsi la traduction patrimoniale d’un succès militaire. Elle transforme l’occupation en implantation et la domination en propriété transmissible.

Il faut toutefois distinguer ce qui est établi de ce qui reste à documenter. La mention de 1832 prouve l’existence d’une décision de dotation ; elle ne permet pas, à elle seule, de connaître la superficie, l’emplacement exact, la prise de possession effective ni le devenir ultérieur de la concession de Victor Retailleau, qui devient propriétaire terrien, cultivateur et colon.

Ces éléments supposeraient l’examen des registres fonciers, des actes notariés, des dossiers cadastraux et de la correspondance complète. Mais l’incertitude sur l’exécution n’efface pas la signification de la décision : l’administration française se reconnaissait le droit de disposer de terres algériennes pour récompenser les participants à la conquête.

Victor Retailleau, une identité partiellement connue

L’archive militaire établit l’existence d’un Victor Retailleau associé aux opérations de Bône. Son identité complète demeure toutefois moins assurée que sa présence dans le dossier. Le patronyme Retailleau est anciennement implanté dans l’Ouest de la France, notamment dans le Choletais, les Mauges et le bocage vendéen. Plusieurs lignées y coexistent, ce qui interdit d’assimiler automatiquement tous les porteurs du nom à une même branche familiale récente.

Une recherche généalogique rigoureuse devrait partir des actes d’état civil et des états de service militaires. Il faudrait établir le lieu et la date de naissance de Victor Retailleau, identifier ses parents, suivre son parcours avant 1832, déterminer son rôle exact à Bône, puis retrouver mariage, descendance et décès. Sans cette chaîne de preuves, toute filiation avec une famille contemporaine reste une hypothèse.

La généalogie connue de Bruno Retailleau est, elle aussi, profondément enracinée dans l’Ouest de la France, entre la Vendée, le Maine-et-Loire et les Deux-Sèvres. Né à Cholet et élevé dans le bocage vendéen, il appartient au même espace patronymique que celui où apparaît Victor Retailleau dans les archives de 1832. Cette proximité onomastique et géographique autorise un rapprochement historique, sans permettre d’établir une filiation directe entre les deux hommes.

Le parallèle ne réside donc pas dans une ascendance démontrée, mais dans la confrontation de deux moments de l’histoire franco-algérienne.

En 1832, Victor Retailleau figure parmi les bénéficiaires d’une dotation foncière accordée après les opérations militaires de Bône, conduites dans le contexte des massacres, des destructions et des confiscations qui accompagnèrent les débuts de la conquête de l’Algérie.

En 2026, Bruno Retailleau fait de la restriction de l’immigration, du durcissement des conditions de séjour et de l’éloignement des étrangers en situation irrégulière l’un des axes majeurs de son action politique, particulièrement à l’égard des ressortissants algériens.

La comparaison porte sur la permanence de certaines représentations politiques de l’Algérie, non sur une continuité familiale ou sur l’identité des actes.

Cette réserve n’affaiblit pas l’étude. Elle la protège d’un déterminisme héréditaire qui serait sans valeur historique. Les opinions politiques ne se transmettent pas par le sang. Le véritable intérêt du rapprochement réside dans la répétition, à près de deux siècles de distance, d’un nom venu du même espace régional au sein d’une relation française conflictuelle avec l’Algérie.

De la conquête au rapport de force

Victor Retailleau appartient au temps de la conquête territoriale. Bruno Retailleau appartient à celui des rapports entre deux Etats souverains. Les actes ne sont pas de même nature. En 1832, la France occupe militairement, détruit des résistances et distribue des terres. En 2026, elle agit par la diplomatie, le droit des étrangers, les visas, les accords bilatéraux et les mesures administratives. Confondre ces deux contextes ferait disparaître la rupture fondamentale introduite par l’indépendance algérienne.

La comparaison porte donc sur la structure de la relation. En 1832, le territoire algérien est pensé comme disponible pour la décision française. Dans une partie du discours contemporain, l’Etat algérien apparaît comme un partenaire dont la souveraineté est pleinement admise tant qu’il répond aux attentes de Paris. Lorsqu’il refuse, ralentit ou négocie, ce comportement est souvent présenté comme un affront fait à la France plutôt que comme l’exercice d’un calcul souverain.

Bruno Retailleau a donné à cette représentation une forme particulièrement cohérente. Ses prises de position virulentes sur l’accord franco-algérien de 1968, les laissez-passer consulaires, les obligations de quitter le territoire et la délivrance des visas sont régulièrement inscrites dans le vocabulaire de l’autorité, de la fermeté et du rapport de force. La relation avec Alger devient l’un des lieux où doit se manifester la capacité de la France à imposer ses décisions.

Il ne s’agit pas de soutenir que toute fermeté diplomatique serait coloniale. Un Etat peut défendre ses frontières, contester un accord ou exiger une coopération consulaire. L’héritage colonial apparaît lorsque la souveraineté française est pensée comme un droit de commandement, tandis que la souveraineté algérienne est réduite à une obstruction.

La France décide ; l’Algérie devrait exécuter. Si elle ne le fait pas, l’événement est traduit en humiliation nationale.

Le passage de la possession à la pression résume cette transformation. La France ne peut plus disposer du territoire algérien ; elle cherche à peser sur ses décisions. Les moyens ont changé, mais la relation reste fréquemment conçue depuis une position verticale. L’Algérie n’est plus un territoire à prendre, mais elle demeure parfois un Etat à rappeler à l’ordre.

L’Algérie dans la politique intérieure française

La place de l’Algérie dans la vie politique française demeure exceptionnelle. L’ancienne colonie fut administrée pendant cent trente-deux ans, peuplée par une importante population européenne et intégrée à l’imaginaire national comme une prolongation de la France. Son indépendance ne fut donc pas seulement vécue comme une décolonisation extérieure. Elle fut aussi ressentie, par une partie de la droite, comme une défaite, une amputation et un abandon.

Cette mémoire explique pourquoi les relations avec Alger sont continuellement ramenées aux débats intérieurs français. L’Algérie est associée à l’immigration, à l’islam, aux banlieues, à la double-nationalité, aux expulsions et aux questions d’identité. Le pays réel, avec sa société, sa diplomatie, ses enjeux économiques et ses débats propres, s’efface souvent derrière l’Algérie utile au conflit politique français.

Chaque crise diplomatique devient ainsi une scène de démonstration nationale. La fermeté envers Alger permet de parler simultanément de frontières, d’ordre public, d’identité et de souveraineté. Le gouvernement algérien devient l’adversaire extérieur à travers lequel un responsable français se construit une image d’autorité intérieure.

Cette instrumentalisation est renforcée par la concurrence entre la droite classique et l’extrême-droite.

Pour ne pas lui abandonner les thèmes de l’immigration et de l’identité, une partie de la droite républicaine durcit son langage. La dénonciation de l’accord de 1968, la restriction des visas ou l’exigence de sanctions deviennent autant de signes publics de détermination.

Le risque est que la politique algérienne de la France soit définie moins par l’intérêt de long terme des deux Etats que par les nécessités de la compétition électorale française. L’ancienne colonie est alors mobilisée pour résoudre les difficultés identitaires de l’ancienne puissance coloniale.

La persistance de l’imaginaire colonial

L’imaginaire colonial ne consiste pas nécessairement à souhaiter le retour de l’Empire. Il désigne un ensemble de catégories et de réflexes issus de la domination : sentiment de supériorité, conviction que la contrainte précède le dialogue, difficulté à reconnaître l’ancien colonisé comme interlocuteur pleinement égal et tendance à interpréter sa résistance comme une preuve supplémentaire de son incapacité à se gouverner raisonnablement.

Pendant la conquête, la France se présentait comme porteuse d’ordre, de progrès et de civilisation. La résistance algérienne était ramenée au fanatisme, au brigandage ou au refus du progrès. La violence française devenait pacification ; la dépossession devenait mise en valeur ; la domination devenait mission civilisatrice.

Cette structure n’a pas entièrement disparu. Le vocabulaire s’est adapté. Il n’est plus question de pacifier un territoire, mais de rétablir un rapport de force. L’Algérie n’est plus accusée de refuser la civilisation, mais de ne pas respecter la France. La contrainte n’est plus militaire ; elle devient consulaire, migratoire, économique ou diplomatique.

Le débat sur le «rôle positif» de la colonisation illustre cette persistance. Une partie de la droite continue d’opposer aux massacres, aux expropriations et aux discriminations les routes, les ports, les écoles ou les hôpitaux construits par la France. Le cadastre. La domination est transformée en bilan matériel, comme si l’infrastructure pouvait compenser le principe même de la conquête.

Cette comptabilité est historiquement insuffisante. Une route coloniale sert aussi au déplacement des troupes et au contrôle du territoire. Une école ne devient pas universelle parce qu’elle existe. Un équipement sanitaire ne légitime pas la suppression de la souveraineté d’un peuple. Les réalisations matérielles doivent être étudiées, mais elles ne peuvent être détachées du système qui les a produites.

La dénonciation de la «repentance» joue un rôle comparable. Elle regroupe sous une même accusation des démarches différentes : recherche historique, reconnaissance d’un crime, ouverture d’archives, restitution d’un bien ou identification d’un défunt. Le débat est déplacé du fait vers l’émotion nationale. Il ne s’agit plus de savoir ce qui s’est produit, mais de savoir si la France doit avoir honte.

Cette rhétorique protège le récit national en présentant le travail historique comme une humiliation. Elle confond la nation avec chacun des actes commis par les institutions passées. Or, une démocratie peut reconnaître ses violences sans renoncer à elle-même. La vérité historique n’est pas l’ennemie de la nation ; elle est la condition d’une relation moins mensongère avec son passé.

La mémoire réduite à une rente

L’expression de «rente mémorielle» prolonge cette logique. Elle suggère que l’Algérie exploiterait continuellement le passé colonial pour légitimer son régime ou obtenir des avantages. Sauf que l’usage politique du passé n’annule pas les faits auxquels il renvoie. Les massacres, les confiscations, les discriminations et les prélèvements de restes humains ne deviennent pas imaginaires parce qu’un gouvernement les invoque. Critiquer l’usage officiel d’une mémoire ne dispense pas d’examiner les demandes concrètes.

La notion de rente permet pourtant de disqualifier le demandeur avant même d’étudier sa demande.

Celui qui sollicite l’ouverture d’une archive, l’identification d’un disparu ou la restitution d’un reste humain est soupçonné de participer à une entreprise de culpabilisation. La charge de la preuve est inversée : l’institution qui conserve n’a plus à expliquer la provenance ; c’est le demandeur qui doit prouver qu’il n’exploite pas l’histoire.

Cette inversion est particulièrement nette dans le domaine patrimonial.

Des objets, des manuscrits et des restes humains furent transférés vers la France dans des conditions très diverses. Certains furent achetés, d’autres collectés dans le cadre de missions scientifiques, d’autres encore prélevés sur des champs de bataille, dans des sépultures ou à la suite de répressions. Chaque cas exige une recherche de provenance précise.

La restitution ne doit donc être ni automatique ni arbitrairement refusée. Elle suppose l’inventaire, la documentation, l’accès aux archives et l’étude des circonstances d’acquisition. La décolonisation patrimoniale n’est pas une opération de communication ; elle est un travail de vérité sur la manière dont la guerre, l’administration et la science ont collaboré.

Le droit, la mémoire et l’accord de 1968

L’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 est devenu l’un des principaux symboles de cette relation. Il organise certaines conditions de circulation, d’emploi et de séjour des ressortissants algériens en France. Son existence résulte de l’histoire particulière formée par la colonisation, l’indépendance et la persistance de liens humains considérables entre les deux pays.

La discussion juridique sur cet accord est légitime. Aucun traité n’est immuable. Les conditions économiques, migratoires et sociales ont changé. Mais dans le débat politique, le texte dépasse son contenu technique. Il est présenté comme un privilège accordé à l’Algérie et comme la preuve que la France aurait accepté trop longtemps une exception injustifiée.

Sa dénonciation acquiert dès lors une valeur symbolique. Elle doit montrer que la France ne consentira plus de traitement particulier à l’Algérie et qu’elle rétablit son autorité. Le traité devient un trophée politique. Sa suppression est moins exposée comme l’aboutissement d’une évaluation juridique que comme une revanche sur une relation jugée trop favorable à Alger.

Cette lecture oublie que le droit dérogatoire peut être à la fois avantageux sur certains points et contraignant sur d’autres. Elle oublie surtout que la singularité de l’accord ne vient pas d’une faveur sans cause, mais d’une histoire exceptionnelle. Revenir au droit commun peut être défendu juridiquement ; le présenter comme l’effacement d’un privilège revient souvent à effacer les conditions historiques qui ont produit ce régime.

Le débat sur les expulsions illustre la même tension. La France peut décider qu’une personne doit quitter son territoire, mais l’exécution suppose la coopération de l’Etat de destination. Deux souverainetés se rencontrent. Dans le discours du rapport de force, cette réciprocité disparaît : la décision française est tenue pour complète et la coopération algérienne devrait suivre automatiquement. Toute difficulté devient une insubordination.

Le contentieux consulaire est alors transformé en affront national. La souveraineté française est absolue ; la souveraineté algérienne est décrite comme obstruction. Cette asymétrie constitue l’une des formes contemporaines les plus nettes de la persistance coloniale.

De la terre confisquée au patrimoine captif

La même structure apparaît dans la question des collections coloniales. Les institutions françaises conservent des objets, des manuscrits et des restes humains acquis pendant une période où l’armée, l’administration et la science partageaient le même espace de domination.

Le corps du colonisé pouvait devenir un spécimen, séparé de son nom, de sa famille et de sa sépulture. L’anthropologue ou le médecin militaire disposait de ces corps parce que la conquête avait rendu possible leur prélèvement et leur transfert. La science ne se situait pas hors de l’ordre colonial ; elle en utilisait les moyens.

L’archive de Victor Retailleau et les collections anthropologiques appartiennent ainsi au même monde historique. Dans un cas, la terre devient récompense. Dans l’autre, le corps devient objet d’étude.

Le territoire et le défunt sont détachés de leurs appartenances antérieures pour entrer dans les catégories françaises.

La restitution de restes humains ne constitue donc pas une faveur diplomatique. Elle exige un travail sur les identités, les circonstances de la mort, les conditions du prélèvement et la provenance. Le refus ou la lenteur de cette enquête peuvent prolonger symboliquement la souveraineté coloniale sur les objets et les corps.

La France ne domine plus le territoire algérien, mais ses institutions continuent parfois de décider seules du statut de biens acquis pendant la domination.

La véritable décolonisation patrimoniale commence lorsque l’institution accepte que la conservation ne vaille pas titre moral absolu et que certains restes ne peuvent être traités comme de simples éléments de collection.

De 1832 à 2026

Le rapprochement entre Victor Retailleau et Bruno Retailleau ne peut être présenté comme une généalogie démontrée. Il repose sur un patronyme commun, une implantation probable dans le même ensemble régional et une coïncidence historique remarquable. Il serait sans valeur de parler d’hostilité héréditaire envers l’Algérie.

Le lien le plus solide se trouve dans la continuité d’une structure politique. En 1832, l’Algérie est un espace sur lequel la France s’arroge un droit de disposition. Les populations peuvent être frappées, les terres confisquées et les acteurs de l’occupation récompensés par des donations agricoles. En 2026, l’Algérie demeure dans une partie du discours français un Etat dont la souveraineté paraît pleinement acceptable à condition qu’elle corresponde aux attentes de Paris.

Le premier Retailleau appartient au temps de la conquête et de la distribution. Le second appartient au temps de la pression et de la sanction. Les moyens sont incomparables, mais la relation reste pensée depuis une position de supériorité française. La terre attribuée après la prise de Bône et la menace de restrictions diplomatiques n’appartiennent pas au même ordre de violence ; elles peuvent néanmoins être replacées dans une longue histoire de la verticalité franco-algérienne.

Tout a changé depuis 1832 sur le plan juridique et géopolitique. L’Algérie est indépendante, la France ne possède plus d’Empire comparable et les rapports entre les deux pays relèvent du droit international. Mais la fin du droit colonial n’a pas supprimé toutes les représentations qu’il avait produites. Une domination peut survivre dans les mots, dans les attentes d’obéissance et dans la manière dont une ancienne puissance interprète le refus de celui qu’elle dominait.

En 1832, l’Algérie était un territoire que la France croyait pouvoir prendre, administrer et distribuer. En 2026, elle reste parfois décrite comme un Etat qu’il faudrait rappeler à l’ordre, punir de ses refus et ramener à une coopération définie unilatéralement. La rhétorique contemporaine ne reproduit pas la conquête ; elle en conserve pourtant une disposition fondamentale : la conviction que l’autorité française se mesure à la docilité algérienne.

C’est en ce sens que 1832 ne semble parfois jamais tout à fait devenu 2026. Non parce que la France contemporaine préparerait une nouvelle conquête, mais parce que la fin de la possession coloniale n’a pas entièrement supprimé la manière impériale de regarder l’Algérie.

Sortir de cette relation ne suppose ni l’oubli des intérêts français ni l’acceptation de toutes les positions algériennes. Cela exige que le désaccord soit pensé entre deux Etats égaux et non entre une ancienne puissance tutélaire et un ancien territoire supposé récalcitrant. L’Algérie n’est plus une terre à distribuer ; elle n’est pas davantage un Etat à discipliner.

La véritable décolonisation de la relation franco-algérienne commencera lorsque la France pourra défendre ses intérêts sans faire de l’Algérie le théâtre permanent de sa propre inquiétude identitaire, et lorsque les archives de la conquête pourront être étudiées sans que la vérité historique soit aussitôt accusée de menacer la dignité nationale.

La mention du 5 juillet 1832 ne constitue donc pas une curiosité administrative. Elle est une porte d’entrée vers la compréhension d’un système dans lequel les violences faites aux populations algériennes étaient suivies d’actes officiels transformant la conquête en avantage agricole.

Entre cette archive 1 H 15. Dossier 1. Correspondance en France (juillet 1832) et certains discours politiques contemporains se dessine une continuité qui dépasse les individus. Elle révèle moins une faiblesse de l’Algérie qu’une difficulté persistante, dans une partie de la tradition politique française, à reconnaître pleinement la souveraineté algérienne dans toutes ses conséquences. Depuis 1962, l’Algérie n’est ni une dépendance, ni un prolongement territorial de la France, ni un Etat placé sous tutelle diplomatique. Elle détermine ses intérêts, conduit sa politique extérieure, protège ses ressortissants, négocie ses accords et répond aux pressions étrangères selon ses propres choix.

En 1832, l’autorité française s’imposait par la violence militaire, les massacres, les destructions, la confiscation des terres et leur attribution à certains acteurs de la conquête. Le territoire algérien était traité comme une possession disponible, tandis que ses populations étaient privées du droit de décider de leur avenir et de conserver leurs biens. La dotation foncière accordée après les opérations de Bône illustre cette négation totale de la souveraineté algérienne : la France récompensait ses hommes avec une terre qui ne lui appartenait pas.

L’Algérie a reconquis par la guerre sa liberté politique, rétabli son autorité sur son territoire et mis fin à cent trente-deux années de domination coloniale.

Cette souveraineté n’est pas une concession accordée par la France, mais le résultat d’une lutte historique et d’un droit imprescriptible des peuples à disposer d’eux-mêmes. Elle ne saurait être conditionnée par l’approbation de Paris ni réduite à une coopération conforme aux seules attentes françaises.

L’histoire ne repasse jamais exactement par la même gare. Mais, de Bône à Alger, certains convois idéologiques semblent encore circuler sur d’anciennes voies. Comme les trains, un Retailleau peut en cacher un autre ; encore faut-il regarder au-delà du passage à niveau.

A.-F. B.

Auteur, historien, anthropologue

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