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Imaginaire colonisé

Par A. Boumezrag – La colonisation française de l’Afrique n’a pas commencé avec les canons, les traités inégaux ou les cartes tracées à Paris. Elle a commencé dans les esprits. Avant de dominer des territoires, la France a conquis les regards. Avant de soumettre des peuples, elle a inventé des images. La colonisation fut, plus encore qu’un projet politique, une entreprise de l’imaginaire.

Le colon n’arrivait jamais vierge. Il débarquait déjà chargé de récits, de peurs, de désirs et de fantasmes. L’Afrique n’était pas un continent à découvrir, elle était un décor sur lequel l’Europe projetait ses propres obsessions. Chaque fleuve, chaque village, chaque marché était interprété à travers un prisme préfabriqué, un écran de projection destiné à rassurer l’occupant sur sa place dans le monde.

Dans cet imaginaire, le harem du sultan occupe une place de choix. Symbole orientaliste par excellence, il n’était pas un espace réel mais un décor de théâtre. Derrière ses murs supposés, des femmes silencieuses, figées dans une sensualité fantasmée, servaient à transformer l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient en territoires d’invention. Peu importait la réalité sociale ou culturelle. Le harem, dans l’imaginaire colonial, justifiait la mission civilisatrice. Il fallait «libérer» ces femmes, en les enfermant dans des cartes postales et des récits.

Plus au sud, le décor change mais la logique reste la même. La Sénégalaise à la poitrine nue devient une icône coloniale. Affiches, expositions, cartes postales : son corps n’existe pas pour elle-même, mais comme symbole. Il incarne une Afrique naturelle, primitive, «hors civilisation». Le corps est à la fois désiré et disqualifié, admiré et méprisé. Cette image permet d’expliquer l’inexplicable : pourquoi il fallait guider, surveiller, dominer.

Le fantasme du corps africain «surdimensionné» obéit au même mécanisme. Il ne relève pas de la curiosité innocente, mais d’une peur ancienne et européenne. Une Europe vieillissante projette sur l’autre une force excessive, une vitalité incontrôlable. En mythifiant ce corps, le colon se rassure. Il domine par la raison, civilise par devoir, légitime la hiérarchie par le mythe.

La colonisation fut donc aussi une gigantesque entreprise de narration. L’Afrique racontée par la France n’était pas celle vécue par les Africains. Elle était figée dans un éternel présent, privée d’histoire propre, réduite à quelques archétypes : le chef tribal, le guerrier primitif, la femme exotique. Ces figures simplifiées ont permis de légitimer la domination et de nier l’autre comme sujet historique et politique.

Ces fantasmes n’étaient pas de simples détails culturels. Ils structuraient les politiques coloniales. Ils légitimaient l’inégalité juridique, l’exploitation économique et la hiérarchie raciale. Ils expliquaient pourquoi certains peuples «devaient» être dirigés, éduqués, surveillés. Le mythe devenait alibi, l’imaginaire instrument de pouvoir.

Et ces images ont survécu aux indépendances. Elles ont quitté les musées et les salons pour investir les écrans, les médias et les débats contemporains. Trop souvent, l’Afrique continue d’être perçue comme un bloc homogène, émotionnel, excessif – rarement comme un espace de pensée, de modernité ou de contradictions. Les fantasmes coloniaux circulent encore, transformés mais persistants, invisibles mais influents.

Avec le recul, il apparaît que ces fantasmes en disent davantage sur la France que sur l’Afrique. Ils révèlent une incapacité persistante à accepter l’altérité, à écouter l’autre sans le réduire à un symbole. Décoloniser la mémoire ne consiste pas seulement à reconnaître les violences du passé. Il faut déconstruire ces images héritées, trop longtemps présentées comme naturelles.

Car tant que l’Afrique restera enfermée dans ces fantasmes, la relation restera asymétrique. Tant que l’imaginaire collectif continuera de recycler ces figures archaïques, le dialogue sera faussé. On ne discute pas avec un fantasme, on le consomme ou on le rejette.

La colonisation a pris fin sur le papier, mais ses fantasmes n’ont jamais signé d’armistice. Ils continuent de gouverner les regards, les mots et les silences. La véritable décolonisation commence là : dans la capacité à regarder l’Afrique sans la rêver, à l’écouter sans la traduire, à la reconnaître non comme un décor, mais comme un acteur à part entière du présent.

Tant que l’imaginaire restera colonisé, l’histoire se répétera sous d’autres formes. Et tant que l’Afrique sera un fantasme, elle ne sera jamais pleinement reconnue comme sujet.

A. B.

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