Par Abdelkader S. – A quelques heures du coup d’envoi de la Coupe du monde 2026, Gianni Infantino a fait mine de jouer les pompiers. Arbitres refoulés aux frontières, visas refusés, contrôles interminables, supporters bloqués. Les premiers couacs du tournoi organisé par les Etats-Unis, le Canada et le Mexique alimentaient déjà les polémiques. Face aux critiques, le président de la FIFA se défausse. «Nous ne sommes pas les rois du monde», répète-t-il. Une formule «modeste» pour un dirigeant qui, depuis dix ans, n’a cessé d’étendre son pouvoir bien au-delà des terrains.
Lorsque l’Italo-Suisse arrive à la tête de la FIFA en 2016, l’organisation sort d’un scandale de corruption historique. Le successeur de Sepp Blatter se présente alors comme «Monsieur Propre», chargé de restaurer l’honneur du football mondial. Dix ans plus tard, le bilan est autrement plus contrasté. Certes, la FIFA n’a jamais été aussi riche. Certes, la Coupe du monde s’est ouverte à davantage de nations. Mais jamais son président n’a suscité autant de critiques.
La première fracture concerne les droits humains. A l’approche du Mondial 2022 au Qatar, Infantino avait provoqué la stupéfaction avec sa célèbre tirade : «Aujourd’hui, je me sens arabe, africain, gay, handicapé, travailleur migrant.» Amnesty International avait dénoncé une «abdication grossière» des responsabilités de la FIFA envers les travailleurs migrants ayant construit les infrastructures du tournoi. Human Rights Watch et plusieurs ONG ont également reproché à l’instance de ne pas avoir créé de véritable fonds d’indemnisation pour les victimes et leurs familles.
Mais c’est surtout la proximité du patron du football mondial avec le très controversé Donald Trump qui alimente le malaise. En décembre 2025, il est allé jusqu’à remettre au locataire de la Maison-Blanche le premier «Prix de la paix» de la FIFA, une distinction sortie de nulle part qui a provoqué l’incompréhension jusque dans les rangs du football. Plusieurs observateurs y ont vu une violation de la neutralité politique que la FIFA prétend défendre.
La presse internationale est de plus en plus sévère. Le Guardian a récemment décrit l’«idolâtrie» d’Infantino envers Trump comme un naufrage moral pour la FIFA. En Allemagne, Sportschau l’accuse de sacrifier les supporters sur l’autel de l’argent et de la démesure.
Même l’expansion permanente des compétitions est désormais contestée. Avec 48 équipes et 104 matchs, le Mondial 2026 est accusé de devenir une gigantesque machine commerciale. Des experts climatiques alertent déjà sur l’empreinte carbone record du tournoi. Les prix des billets, jugés prohibitifs, nourrissent également la colère des supporters.
Le paradoxe est cruel. Gianni Infantino a incontestablement renforcé la puissance financière de la FIFA. Mais à force de transformer le football en outil d’influence politique, diplomatique et économique, il a fini par brouiller la frontière entre le sport et le pouvoir. Dix ans après son arrivée comme réformateur, celui qui promettait de nettoyer la maison ressemble de plus en plus à l’incarnation du système qu’il prétendait combattre.
Cette concentration du pouvoir s’est, en effet, accompagnée d’un enrichissement personnel qui fait également grincer des dents. Selon les documents financiers de la FIFA, la rémunération annuelle de Gianni Infantino est passée d’environ 1,2 million d’euros à son arrivée à plus de 5 millions d’euros aujourd’hui, entre salaire, primes et avantages divers. En une décennie, celui qui était arrivé avec la promesse de restaurer l’éthique au sommet du football mondial a ainsi vu ses revenus être multipliés par quatre. Une progression que ses soutiens – eux-mêmes intéressés – justifient par les résultats financiers record de la FIFA, mais qui, en réalité, est le symbole d’une gouvernance de plus en plus éloignée des valeurs de sobriété et d’exemplarité affichées en 2016.
A. S.


