Algeriepatriotique : La diffusion sur Planète+, chaîne du groupe Canal+ de Vincent Bolloré – encore lui –, d’une série documentaire inspirée du Suicide français d’Eric Zemmour est vivement critiquée. L’Humanité parle d’un «suicide intellectuel». Partagez-vous ce constat ?
Abdallah Zekri : Absolument. Ce programme emprunte les codes du documentaire – archives, témoignages, commentaires historiques – pour donner une apparence de neutralité à un récit profondément idéologique. C’est précisément ce qui le rend problématique. On ne regarde pas un documentaire comme on lit un éditorial. Or, derrière cette mise en scène de l’objectivité, on retrouve les obsessions d’Eric Zemmour : le déclin de la France, l’immigration comme menace existentielle, la nostalgie d’un passé largement fantasmé. Ce n’est pas un travail historique, c’est une démonstration politique.
D’aucuns établissent un lien entre cette diffusion, CNews et la stratégie médiatique de Vincent Bolloré…
Ce serait naïf de faire comme si ces éléments étaient indépendants. Depuis plusieurs années, un même logiciel idéologique irrigue plusieurs médias appartenant au même groupe. Les mêmes thèmes reviennent sans cesse : immigration, insécurité, identité nationale, supposé effondrement de la civilisation française. Les mêmes éditorialistes, les mêmes références, les mêmes angoisses. Cette répétition construit un récit politique qui finit par déplacer les frontières du débat public vers la haine, le racisme et l’islamophobie.
Vous parlez d’un projet politique ?
Oui. Il ne s’agit plus d’information. Il s’agit d’un harcèlement culturel. Le but est de rendre acceptables des idées qui, hier encore, étaient largement marginalisées. Lorsqu’on répète quotidiennement que les étrangers menacent la nation, que les prénoms seraient le symbole d’un refus d’intégration ou que la France serait victime d’un prétendu «grand remplacement», on ne décrit pas la réalité, on construit un imaginaire de peur.
Le documentaire évoque justement les prénoms étrangers et reprend la théorie du «grand remplacement»…
C’est extrêmement grave. La théorie du grand remplacement n’est pas une théorie scientifique, mais un récit politique largement contesté par les chercheurs. La présenter comme une clé de lecture crédible de la société française revient à légitimer une vision du monde fondée sur la peur de l’autre. Quant aux prénoms ou aux origines, ils deviennent des marqueurs servant à désigner des populations comme responsables des difficultés du pays. Cette mécanique est ancienne. Elle consiste à fabriquer des boucs émissaires.
Certains répondront qu’il ne s’agit que de liberté d’expression…
La liberté d’expression protège le droit de défendre des idées, y compris controversées. Mais elle ne dispense pas les médias de leurs responsabilités. Lorsqu’un programme accumule les amalgames, sélectionne les faits qui confortent une thèse et stigmatise tout ce qui la contredit, il ne contribue plus à éclairer le débat public, il le déforme. Les médias ne devraient jamais servir de caisse de résonance aux préjugés.
Ce documentaire véhicule un discours xénophobe de manière décomplexée…
Oui. Lorsqu’on présente constamment les personnes immigrées ou issues de l’immigration comme un problème collectif, lorsqu’on associe systématiquement diversité, délinquance, perte d’identité ou déclin national, on nourrit une vision xénophobe de la société. Et lorsque certaines catégories de population sont décrites comme intrinsèquement incompatibles avec la République, on franchit une ligne extrêmement préoccupante. Les mots ont des conséquences. Ils influencent les représentations, les comportements et parfois les violences.
Que devrait faire l’Arcom(*) ?
L’Arcom ne peut pas rester spectatrice. Son rôle est précisément de garantir le pluralisme, l’honnêteté de l’information et le respect des personnes. Lorsque des programmes diffusent des contenus susceptibles d’alimenter les discriminations ou de présenter des thèses idéologiques comme des vérités établies, il est indispensable qu’elle examine leur conformité aux obligations des diffuseurs. Une démocratie n’a rien à gagner lorsque la confusion entre information et propagande devient la norme.
Comment contrer l’offensive culturelle de l’extrême-droite dans les médias ?
C’est un phénomène qui mérite d’être analysé avec sérieux. La bataille ne se joue plus uniquement dans les urnes, elle se joue aussi sur les plateaux de télévision, dans les documentaires et dans les récits proposés au grand public. C’est pourquoi la vigilance démocratique est indispensable. On peut débattre de tout, mais on ne peut pas laisser se banaliser des discours qui stigmatisent des millions de citoyens en raison de leur origine ou de leur identité supposée. Une société démocratique ne se renforce jamais en désignant des ennemis intérieurs, mais en défendant les faits, le pluralisme et l’égalité de tous devant la loi.
Nous sommes en pleine Coupe du monde. Le parcours de l’équipe de France illustre une autre réalité que celle décrite par les discours identitaires…
Effectivement. Si la France avance aujourd’hui à grands pas vers le sacre mondial, c’est grâce au talent, à l’engagement et à la complémentarité de joueurs venus d’horizons divers, qui reflètent la richesse de ce pays. Cette équipe démontre que la diversité n’est pas une menace pour la France, mais une force. Sur le terrain, personne ne s’interroge sur les origines ou les prénoms des joueurs, seuls comptent le mérite, le travail, l’esprit collectif et l’amour du maillot. C’est une belle leçon adressée à tous ceux qui cherchent à jeter l’opprobre sur les immigrés. L’équipe de France rappelle qu’une nation est plus forte lorsqu’elle rassemble toutes ses composantes plutôt que lorsqu’elle les divise.
Interview réalisée par Saliha Fayez
(*) Autorité de régulation de la communication audiovisuelle


