Une contribution d’Ali Farid Belkadi – L’histoire européenne de la conquête d’Alger a longtemps commencé au moment où les bâtiments de l’expédition française apparurent devant Sidi-Ferruch, comme si la ville, son territoire et ses habitants n’avaient acquis une existence intelligible qu’en entrant dans le champ de vision des soldats de 1830.
Cette chronologie est trompeuse.
Bien avant le débarquement, Alger appartenait à un espace méditerranéen observé, parcouru, négocié et décrit par des diplomates, des marins, des captifs, des voyageurs et des agents commerciaux de plusieurs nations. Leurs livres sont chargés des passions de leur époque ; ils reprennent volontiers le vocabulaire de la « Barbarie », associent la Régence à la course et évaluent ses institutions selon des normes européennes auxquelles ils attribuent une portée universelle. Pourtant, dès qu’ils quittent le registre polémique pour regarder la baie, les campagnes, les marchés, les maisons, les jardins ou le fonctionnement quotidien de la ville, leurs propres notations rendent impossible l’image d’un pays inerte, abandonné à l’inculture et attendant qu’une puissance étrangère lui apporte l’histoire.
Ce corpus mérite d’être lu contre sa pente idéologique, sans transformer ses auteurs en défenseurs rétrospectifs de l’Algérie.
L’américain William Shaler n’est pas un anticolonialiste avant la lettre ; l’italien Filippo Pananti demeure tributaire des récits de captivité ; George Anson Jackson construit une large partie de son ouvrage autour du triomphe naval britannique de 1816 ; Mordecai Manuel Noah écrit en diplomate américain engagé dans les conflits opposant les États-Unis aux régences maghrébines ; Tobias Lear, enfin, rapporte les événements avec les priorités d’un consul chargé de défendre les intérêts de son gouvernement. D’autres que nous ne citerons pas dans le cadre de cet article.
Leur intérêt tient précisément à cette distance. Ils ne cherchent pas à fournir des arguments aux historiens algériens du siècle suivant. Lorsqu’ils reconnaissent la fertilité du sol, l’étendue des cultures, la densité des échanges, l’existence d’autorités politiques ou la beauté d’Alger, leurs observations ne relèvent donc pas d’une réparation militante. Elles surgissent à l’intérieur même d’un discours européen qui se croyait autorisé à juger le pays.
Ces auteurs étaient venus chargés des préjugés de l’Europe ; pourtant, avant même que la France ne débarquât à Sidi-Fredj, leurs propres livres avaient déjà réfuté le désert moral et matériel que la conquête prétendrait découvrir en envahissant l’Algérie. Cette contradiction constitue le fil directeur d’une histoire intellectuelle de 1830. La conquête n’a pas seulement eu besoin de troupes, de navires et de crédits ; elle a exigé que les connaissances antérieures fussent sélectionnées, amputées ou retournées.
Il fallait oublier les descriptions de la ville habitée afin de faire apparaître une place de pirates, effacer les cultures pour inventer une terre disponible, réduire la société à quelques catégories sommaires afin de nier sa capacité politique, puis baptiser « civilisation » l’occupation qui détruisait ce qu’elle affirmait créer.
Une baie, une ville, un territoire
Vue de la mer, Alger impose aux voyageurs une image qu’aucune hostilité politique ne parvient entièrement à dissoudre. La ville se présente comme une masse blanche appliquée contre la pente, tournée vers une baie dont l’ampleur organise tout le paysage. À l’est, le regard court vers le cap Matifou ; à l’ouest, il rejoint le cap Caxine. Entre ces deux extrémités, le rivage compose moins un décor qu’un système de circulation, de défense et d’approvisionnement. La mer commande l’arrivée des hommes et des marchandises, tandis que les hauteurs, les ravins et les jardins prolongent la cité dans un territoire rural immédiatement perceptible. L’étranger qui s’approche d’Alger ne découvre donc pas une ville isolée au bord d’un vide continental, mais un ensemble articulé où le port, les remparts, les maisons, les campagnes et les résidences suburbaines appartiennent à une même économie du lieu.
Les descriptions antérieures à 1830 insistent sur cet étagement. Les maisons blanchies, serrées les unes contre les autres, donnent à distance une impression d’unité presque minérale ; à mesure que le navire se rapproche, cette surface se différencie en terrasses, murailles, batteries, coupoles et volumes domestiques. La Casbah domine la ville sans l’épuiser. Elle est à la fois citadelle, sommet politique et point d’orientation d’un tissu urbain qui descend vers la mer. Autour d’Alger, les jardins et les maisons de campagne démentent l’opposition simpliste entre une ville enfermée et une nature inculte. Ils témoignent d’une appropriation ancienne des pentes, de l’usage des sources, de l’aménagement des sols et d’une sociabilité qui conduit les familles aisées hors des remparts sans les détacher du monde urbain.
1826…
William Shaler est particulièrement précieux parce qu’il écrit en 1826, quatre années seulement avant le débarquement français, après une longue résidence diplomatique commencée en 1815. Le titre même de son livre indique l’ampleur de son enquête : géographie, population, gouvernement, revenus, commerce, agriculture, arts, institutions civiles, tribus, mœurs, langues et histoire politique récente.
Un tel programme suffit à ruiner l’idée d’un territoire dépourvu d’organisation. Shaler ne décrit pas un espace sans institutions, mais un pays dont il tente, avec les outils imparfaits de son époque, de comprendre la constitution politique, les ressources et les groupes sociaux. Son vocabulaire reste celui d’un consul américain du premier XIXe siècle ; son regard n’enregistre pas moins une réalité complexe, irréductible à la caricature de la seule piraterie.
Il célèbre la baie, l’éclat d’Alger vue de la mer, les maisons blanches étagées sur les hauteurs, les jardins entourant la ville, la lumière, la douceur de l’air, les vergers, la végétation et l’abondance naturelle du territoire. L’Algérie qu’il décrit n’est nullement une terre morte attendant l’Europe. Elle possède un paysage cultivé, des maisons de plaisance, des jardins, des fontaines, une sociabilité urbaine et une beauté propre. Cette évocation ne doit toutefois pas être isolée du reste de l’ouvrage pour fabriquer un Shaler exclusivement admiratif. Sa force documentaire réside dans la tension entre ses jugements sévères et ses observations. Il peut condamner le gouvernement de la Régence, puis fournir les éléments qui attestent sa diplomatie, ses recettes, son droit coutumier, ses hiérarchies, ses relations avec les tribus et sa capacité à conclure des traités avec les puissances. Il peut reprendre l’antique discours européen sur la décadence de l’Afrique du Nord, puis décrire une agriculture, des échanges et des formes d’habitat qui rendent cette notion inopérante.
La traduction française de 1830, due à Thomas-Xavier Bianchi, ajoute une ironie chronologique : au moment même où les soldats français pénètrent dans Alger, le public francophone dispose d’un livre qui atteste que la ville et la Régence ont été étudiées avant leur chute.
La conquête ne peut donc invoquer l’excuse de l’ignorance. Les connaissances existaient ; elles ont seulement été subordonnées aux nécessités du récit conquérant. Une lecture rigoureuse de Shaler consiste moins à y chercher un panégyrique qu’à restituer la somme des réalités qu’il nomme. À mesure qu’elles s’accumulent, ces réalités forment une réfutation documentaire de la fiction coloniale.
Shaler ou le témoin qui dérange la chronologie coloniale
L’importance de Shaler tient d’abord à sa position. Consul général des États-Unis à Alger, il ne traverse pas la ville en quelques jours et ne dépend pas d’un guide français postérieur à la conquête. Il observe la Régence dans ses dernières années d’indépendance, négocie avec ses autorités, suit ses relations extérieures et mesure ses réactions aux pressions navales européennes. Son témoignage précède la prise d’Alger ; il ne décrit donc ni une société déjà désorganisée par l’occupation ni un paysage remodelé par l’administration française. Cette antériorité retire au conquérant le privilège de la première description.
Le livre révèle une entité politique inscrite dans le droit des nations de son temps.
Alger reçoit des consuls, accrédite des agents, traite avec les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et d’autres puissances, négocie les conditions de paix et de commerce, réclame l’exécution des engagements et dispose d’une conception, certes conflictuelle, de la réciprocité diplomatique.
Les désaccords sur la course, les tributs, les présents consulaires ou les captifs ne prouvent pas l’absence d’un État ; ils prouvent au contraire que les puissances étrangères reconnaissent un interlocuteur capable de contracter, de protester et de rompre. Les traités américains avec Alger, comme les dépêches des consuls, montrent une souveraineté effective, même si son articulation avec l’Empire ottoman demeure discutée et variable selon les périodes.
Shaler examine également les rapports entre Alger et les régions de l’intérieur. Son vocabulaire de « royaume d’Alger », courant dans la littérature anglophone, ne correspond pas au terme moderne d’Algérie, mais il désigne un ensemble territorial bien plus vaste que la seule capitale.
La question du nom mérite ici une précision essentielle. Les auteurs anglais et américains emploient généralement Algiers pour la ville, le gouvernement et le territoire, ainsi que Regency of Algiers ou Kingdom of Algiers. La polysémie peut tromper le lecteur contemporain, tenté de réduire chaque occurrence à la cité. Or le contexte montre souvent que l’auteur parle d’un pays, de ses provinces, de ses productions et de ses populations. Le mot Algeria existe avant 1830 dans certaines traditions linguistiques et cartographiques, mais son emploi n’est ni uniforme ni nécessaire pour constater l’existence du territoire. Exiger des témoins qu’ils utilisent l’appellation administrative ultérieure reviendrait à confondre l’histoire du nom avec celle du pays.
Le témoignage de Shaler intéresse enfin par ce qu’il rend visible sans toujours en mesurer la portée. Les campagnes ne constituent pas une périphérie indifférenciée. Elles sont traversées par des appartenances tribales, des prélèvements, des alliances, des résistances et des formes d’autorité. Les Berbères, les Arabes, les populations urbaines, les janissaires, les Kouloughlis, les communautés juives, les captifs et les étrangers ne composent pas une masse indistincte. Les catégories de l’auteur sont discutables et parfois schématiques, mais leur nombre même interdit de présenter Alger comme un repaire homogène de corsaires. La ville apparaît comme un carrefour social et politique dont la complexité a été comprimée par le langage de la conquête.
L’intégration de Shaler dans un récit historique ou romanesque exige néanmoins une méthode nette. Les passages traduits littéralement doivent être signalés et rapportés à l’édition de 1826 ; les développements narratifs inspirés de son regard doivent être présentés comme des adaptations, non placés entre guillemets. Cette distinction protège la force du document. Une amplification romanesque peut faire entendre la découverte du livre, le mouvement du navire dans la baie et la surprise d’un lecteur confronté à une Algérie vivante ; elle ne doit pas attribuer au consul des phrases qu’il n’a pas écrites. La vérité littéraire gagne ici à demeurer adossée à la vérité bibliographique.
Pananti, Jackson et Noah : les préjugés démentis par l’observation
Filippo Pananti publie à Londres en 1818 son Narrative of a Residence in Algiers, enrichi de notes par Edward Blaquière.
L’ouvrage appartient en partie à la littérature de captivité et porte les marques d’une expérience douloureuse. Il serait absurde de lui demander la neutralité d’une enquête ethnographique moderne. Pourtant, son récit déborde constamment le cadre de la dénonciation. Pananti décrit la géographie de la Régence, ses autorités, les hommes de gouvernement, les relations avec les puissances chrétiennes, la vie sociale et le territoire entourant Alger. Il reconnaît ainsi, parfois malgré lui, que l’expérience de la captivité s’insère dans un monde politique et humain structuré.
La baie occupe chez lui une fonction majeure. Elle n’est pas seulement le théâtre du danger maritime ; elle est la scène depuis laquelle Alger se révèle comme forme urbaine. Le contraste entre la réputation redoutée de la ville et sa beauté visible produit un trouble caractéristique des récits européens : l’auteur voudrait que le paysage confirme le jugement moral, mais la lumière, les maisons et les jardins refusent de se conformer entièrement à la légende noire. Cette résistance du visible mérite d’être relevée. L’histoire des représentations d’Alger ne se réduit pas à l’opposition entre des auteurs hostiles et des auteurs favorables ; elle se joue souvent à l’intérieur d’une même page, entre la phrase idéologique et le détail observé.
George Anson Jackson offre en 1817 un exemple encore plus net de cette dualité. Son Algiers; Being a Complete Picture of the Barbary States est annoncé comme le récit de la victoire « glorieuse » de Lord Exmouth et s’ouvre sur une célébration du châtiment infligé aux « pirates algériens ». Le lecteur ne peut ignorer cette orientation. Cependant, dès le chapitre géographique, Jackson décrit les côtes comme bien arrosées et le sol comme extrêmement fertile en grains et en pâturages. Il insiste sur la douceur relative du climat, sur les pluies qui favorisent la maturation, sur les figues, les cerises et les raisins, sur l’abondance et le faible prix des provisions, ainsi que sur la présence de nombreux fruits européens et indigènes. Plus significatif encore, il rapporte l’apologue des socs de charrue envoyés à un dey d’Alger pour lui rappeler que la richesse des nations repose sur l’agriculture et le travail rural. Ainsi, le livre conçu pour magnifier la puissance navale britannique conserve une image du Maghreb cultivé qui contredit la future représentation coloniale de la friche.
Jackson n’est pas exempt de condescendance. Il reproche aux jardins leur absence d’ordonnance selon les critères européens et transforme volontiers la différence esthétique en défaut. Mais sa critique suppose l’existence de ces jardins, de leurs productions mêlées et d’une horticulture assez présente pour retenir son attention. Le jugement de goût ne peut abolir le fait matériel. Le texte fonctionne donc comme une archive involontaire : il transmet ce que son système de valeurs voudrait diminuer. C’est dans cet écart que l’historien trouve les données les plus fécondes.
Mordecai Manuel Noah, consul américain à Tunis et auteur en 1819 de Travels in England, France, Spain, and the Barbary States, appartient au même monde atlantique. Son parcours rappelle que les États-Unis ne découvrent pas le Maghreb par l’intermédiaire de la France. Depuis la fin du XVIIIe siècle, ils entretiennent avec les régences d’Afrique du Nord des relations diplomatiques, commerciales et militaires directes. Les guerres dites barbaresques ont nourri une mémoire nationale américaine, mais elles ont aussi produit des archives, des négociations et une connaissance pratique des sociétés du littoral. Noah observe les institutions et les populations à partir de ses fonctions consulaires ; ses catégories sont celles de son siècle, mais son livre inscrit le Maghreb dans un réseau d’États avec lesquels la jeune république américaine doit composer.
Réunis, Shaler, Pananti, Jackson et Noah ne forment pas une école. Ils divergent par la nationalité, l’expérience, le projet éditorial et le degré de connaissance. Leur point commun est ailleurs : leurs ouvrages antérieurs à 1830 empêchent de soutenir que l’Algérie n’existait dans le regard occidental que sous la forme d’un blanc cartographique. Ils parlent d’un gouvernement, de capitales, de provinces, de productions, de populations, de langues, de lois, de diplomatie et de commerce. Même lorsqu’ils refusent au pays une égalité morale avec l’Europe, ils accumulent les preuves de son historicité.
Tobias Lear consul général des États-Unis à Alger de 1803 à 1812
La correspondance de Tobias Lear apporte une matière différente, moins composée qu’un récit de voyage et, pour cette raison, souvent plus révélatrice. Ancien secrétaire de George Washington, Lear devient consul général des États-Unis pour la côte d’Afrique du Nord et réside à Alger de 1803 à 1812. Ses dépêches sont conservées notamment dans les Despatches from United States Consuls in Algiers, Algeria, 1785-1906, série du Record Group 59 des Archives nationales américaines, ainsi que dans les Tobias Lear Papers de la William L. Clements Library. Pour sa période algéroise, les rouleaux centraux de la série consulaire couvrent les années 1804-1812 et permettent de suivre les affaires presque au jour le jour.
Ces lettres ne cherchent ni la beauté littéraire ni la synthèse historique. Elles rendent compte des audiences, des demandes du dey, des mouvements de navires, des présents, des dettes, des incidents maritimes, des changements de personnel, de l’état des relations avec Tunis et Tripoli et des risques pesant sur les bâtiments américains. Leur répétition même est instructive. Elle montre que la souveraineté se manifeste moins par des proclamations abstraites que par une pratique régulière : recevoir les représentants étrangers, négocier la paix, faire valoir des créances, contrôler les rapports avec les consuls et situer chaque puissance dans une hiérarchie d’obligations.
Dans une dépêche du 8 janvier 1804 adressée à James Madison, Lear décrit les difficultés de sa mission et la nécessité de maintenir un équilibre entre fermeté et prudence. La correspondance échangée avec Madison en 1807 porte sur les tensions diplomatiques, la protection du commerce américain et la conduite à tenir devant les exigences algériennes.
En février 1810, Lear écrit à Charles D. Coxe dans un contexte où la position américaine demeure fragile. Son expulsion en juillet 1812, puis la lettre du 8 août rédigée après son départ, marquent l’échec d’une relation devenue incompatible avec les tensions du moment. Cet épisode n’efface pas les neuf années de présence ; il confirme qu’Alger possède les moyens de retirer sa reconnaissance à un représentant et d’imposer son éloignement.
Un résumé sérieux des lettres de Lear doit résister à deux simplifications contraires. La première consisterait à n’y voir que la preuve d’un despotisme arbitraire, en isolant les demandes de présents ou les menaces. La seconde transformerait chaque conflit en manifestation d’une diplomatie parfaitement régulière. Le système algérien obéit à des normes propres, comporte des rapports de force et recourt à des pratiques que les Américains contestent ; mais les États-Unis eux-mêmes mêlent négociation, démonstration navale et commerce. Les dépêches révèlent une Méditerranée de souverainetés concurrentes, non la rencontre entre un État moderne et un espace dépourvu de droit.
La séquence documentaire commence avant même l’installation complète du consul. Dans les lettres de créance et les messages adressés au dey en 1803 et 1804, Thomas Jefferson présente Lear comme le représentant d’une puissance désireuse de maintenir la paix et de faire respecter les engagements existants. Ces pièces ont une importance institutionnelle souvent sous-estimée : le président des États-Unis n’écrit pas à une population sans gouvernement, mais à une autorité dont il sollicite officiellement la réception de son agent. Les formes de politesse, la transmission des pouvoirs et la demande d’audience appartiennent au cérémonial diplomatique ordinaire, même si la relation demeure chargée de méfiance et de négociations financières.
La dépêche adressée par Lear à James Madison le 8 janvier 1804 expose les premières difficultés de cette installation. Elle restitue moins une prétendue irrationalité algérienne qu’un désaccord sur l’interprétation d’obligations déjà contractées, sur les présents attendus et sur la place accordée aux États-Unis parmi les puissances représentées à Alger. Lear doit à la fois éviter une rupture, protéger les navires américains et convaincre Washington que la négociation locale ne peut être conduite selon des principes abstraits détachés des usages méditerranéens. Son écriture est celle d’un homme soumis à plusieurs temporalités : l’urgence d’une audience, la lenteur des instructions transatlantiques, l’arrivée incertaine des bâtiments et la crainte qu’un incident en mer ne ruine des mois de pourparlers.
Les lettres de 1805 élargissent cette scène algéroise à l’ensemble du Maghreb. Lear participe au règlement de la guerre avec Tripoli et à la négociation du traité qui met fin au conflit, notamment à la question de la libération de l’équipage de la frégate américaine Philadelphia. Sa correspondance montre que le consulat d’Alger fonctionne comme un poste d’observation et d’action pour les affaires de Tunis et de Tripoli. Les régences ne sont pas confondues, mais leurs politiques se répondent ; une concession accordée à l’une peut être invoquée par l’autre, tandis que les mouvements de l’escadre américaine modifient simultanément plusieurs négociations. Alger apparaît ainsi comme un centre diplomatique régional, non comme une enclave coupée de son environnement.
L’échange de 1807 avec Madison révèle une relation plus tendue. Dans sa lettre du 25 janvier, Lear décrit les exigences auxquelles il est confronté et la fragilité de la paix lorsque les fournitures promises, les présents ou les prises maritimes font l’objet de contestations. Les instructions expédiées de Washington les 30 mai et 7 septembre tentent de fixer une ligne politique depuis une capitale distante de plusieurs mois de navigation. La réponse de Lear du 15 septembre permet de mesurer l’écart entre la décision centrale et la pratique consulaire : le diplomate doit interpréter les ordres, ménager le dey, surveiller les agents des autres puissances et évaluer la capacité réelle des États-Unis à appuyer leurs protestations. Loin d’être anecdotique, cette correspondance met en scène la fabrication quotidienne d’une politique étrangère américaine en Méditerranée.
La lettre adressée à Charles D. Coxe le 11 février 1810 appartient à la phase d’usure de la mission. Elle laisse voir les difficultés matérielles, les susceptibilités accumulées et la dégradation d’une confiance qui n’a jamais été absolue. Lear demeure cependant en fonctions deux années encore, preuve que le conflit diplomatique ne se réduit pas à une succession de colères arbitraires : négociation, attente et rupture constituent les différents moments d’un même rapport politique. Le 25 juillet 1812, son expulsion met fin à cette longue résidence ; dans la lettre du 8 août à Coxe, écrite après son départ, il revient sur les circonstances de l’événement et cherche à justifier sa conduite. Ces deux dates encadrent non une disparition soudaine de la diplomatie, mais la décision souveraine d’un gouvernement de ne plus tolérer un représentant dont la présence lui paraît incompatible avec ses intérêts.
Les lettres de Lear donnent enfin chair à ce que les traités laissent abstrait. On y voit les navires attendus qui tardent à paraître, les audiences préparées puis différées, les informations venues de Tunis ou de Tripoli, les interprètes, les officiers, les marchands et les intermédiaires par lesquels circule la parole. La diplomatie ne se déroule pas dans un espace vide ; elle suppose des résidences consulaires, un port, des réseaux d’approvisionnement, des règles d’accès au pouvoir et une connaissance précise des rangs. Même lorsque Lear juge sévèrement ses interlocuteurs, chaque dépêche atteste le fonctionnement d’un monde politique dont il dépend pour accomplir sa mission.
La valeur de Lear pour l’histoire d’Alger tient aussi à la chronologie. Ses lettres précèdent Shaler et permettent de suivre la continuité de la présence diplomatique américaine sur près de trois décennies avant 1830. Elles replacent la Régence dans une histoire internationale qui ne dépend pas de la future domination française. Alger traite avec Washington avant que Paris n’en fasse une colonie ; elle apparaît dans les papiers de Jefferson et de Madison comme une puissance avec laquelle il faut conclure, patienter, protester et parfois céder. Ce simple constat détruit l’idée que la conquête aurait introduit le pays dans les relations internationales.
Dire « Alger », nommer un pays
La terminologie des sources a souvent favorisé des malentendus. En anglais, Algiers désigne la ville mais peut aussi, selon le contexte, qualifier le gouvernement et l’ensemble territorial placé sous son autorité. Kingdom of Algiers et Regency of Algiers sont courants ; les auteurs parlent également de Barbary ou des Barbary States pour regrouper, sans les confondre entièrement, Alger, Tunis, Tripoli et le Maroc. En français, « royaume d’Alger », « régence d’Alger » et « État d’Alger » coexistent. Le mot « Algérie » circule avant la conquête, mais son emploi se généralise et se fixe surtout dans le contexte des années 1830.
Chercher le premier auteur ayant employé Algeria peut présenter un intérêt lexicographique, à condition de ne pas lui faire porter une conclusion politique excessive. Un pays n’est pas créé par la stabilisation tardive de son nom dans une langue étrangère. Les contemporains reconnaissent un territoire à ses frontières mouvantes, à ses provinces, à son gouvernement, à ses traités, à ses villes et à ses habitants, même lorsqu’ils le désignent par le nom de sa capitale. Venise, Tunis ou Tripoli offrent des exemples comparables de noms urbains étendus à des formations politiques. L’ambiguïté n’abolit pas l’entité ; elle oblige seulement à lire chaque occurrence dans son contexte.
Cette précaution devient décisive lorsqu’on interprète les promesses françaises de 1830 et les réactions britanniques. Si Alger n’était qu’une ville sans arrière-pays politique, la prise de la capitale aurait pu être présentée comme une opération portuaire. Or les documents européens parlent depuis longtemps d’un territoire, de provinces et d’autorités régionales. Lorsque les forces françaises avancent vers Blida, Médéa, Oran, Bône ou Constantine, elles ne pacifient pas les dépendances naturelles d’une place déjà acquise ; elles étendent la guerre à des régions dont la capitulation du dey n’a pas emporté le consentement.
1830 : soulagement occidental, inquiétude stratégique
La réception occidentale de la prise d’Alger n’est ni unanimement enthousiaste ni immédiatement hostile. Elle combine plusieurs registres qui évoluent selon les pays et les mois. La mémoire des conflits avec la Régence favorise d’abord un certain soulagement. En Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Espagne et dans les États italiens, la disparition d’une puissance maritime longtemps associée à la course, aux captures et aux tributs peut être accueillie comme la fermeture d’un vieux contentieux méditerranéen. Le discours français sait exploiter cette disposition : il présente l’expédition comme un service rendu à l’Europe, une action destinée à supprimer la piraterie et à libérer la navigation.
Mais l’approbation de la chute du gouvernement d’Alger ne signifie pas l’acceptation d’une domination française permanente. La distinction apparaît très tôt dans la diplomatie britannique. Londres peut se réjouir de la disparition d’un adversaire maritime tout en redoutant que la France ne remplace la flotte algérienne par une base militaire autrement puissante. Alger occupe une position qui concerne Gibraltar, Malte, les Baléares, les routes du Levant et, plus largement, l’équilibre de la Méditerranée. Le problème n’est donc pas seulement moral ou juridique ; il relève de la géographie stratégique.
La révolution de Juillet complique encore la lecture de l’événement. L’expédition a été décidée par Charles X et le gouvernement Polignac, qui espéraient tirer de la victoire un bénéfice intérieur. La chute des Bourbons quelques semaines après Alger place la monarchie de Louis-Philippe devant un héritage embarrassant. Abandonner la conquête ferait perdre le prestige militaire et les dépenses engagées ; la conserver exige de justifier une entreprise conçue par le régime renversé. L’incertitude française entretient pendant un temps l’idée d’une occupation limitée. Cette indétermination convient aux autres puissances, car elle leur permet de différer le moment où elles doivent reconnaître ou contester l’annexion.
Les États-Unis lisent la victoire à travers leur propre mémoire des guerres barbaresques. Leur gouvernement n’a pas les mêmes moyens ni les mêmes intérêts méditerranéens que la Grande-Bretagne ; il perçoit volontiers la défaite d’Alger comme la confirmation d’une lutte ancienne contre les tributs et les captures. Pourtant, la documentation américaine antérieure, de Lear à Shaler, rend paradoxal ce soulagement. Les diplomates des États-Unis savent mieux que beaucoup d’autres que la Régence est un interlocuteur politique, puisqu’ils ont passé des décennies à négocier avec elle. Leur expérience pourrait conduire à distinguer la contestation de certaines pratiques maritimes de l’abolition complète d’un État ; l’imaginaire victorieux des guerres barbaresques tend cependant à effacer cette nuance.
L’Espagne et les États italiens observent l’événement depuis une proximité plus immédiate. Leur histoire est marquée par les affrontements, les razzias réciproques, la captivité et les échanges avec l’Afrique du Nord. Ils peuvent accueillir la réduction de la course avec satisfaction tout en comprenant qu’une grande puissance installée à Alger modifie l’équilibre régional. Dans les États allemands et en Autriche, la question algérienne est souvent subordonnée au maintien de l’ordre européen après 1815 et aux conséquences de la révolution française de 1830. La conquête devient alors un test : jusqu’où une puissance peut-elle modifier unilatéralement l’équilibre territorial sans provoquer une conférence ou une réaction concertée ?
Le terme « Occident » ne doit donc pas masquer l’hétérogénéité des positions. Les opinions publiques, les gouvernements, les milieux marchands et les marines ne raisonnent pas de la même manière. Un négociant peut espérer l’ouverture d’un marché ; un stratège redoute une base française ; un philanthrope reprend le langage de l’abolition de l’esclavage chrétien ; un parlementaire libéral condamne une guerre d’agression tout en conservant une hiérarchie raciale entre l’Europe et l’Afrique. La réception de 1830 forme moins un verdict qu’un champ de contradictions.
Le provisoire devient conquête
L’occupation cesse peu à peu d’apparaître comme une installation provisoire. Durant l’été 1830, Londres peut encore feindre de croire que la prise d’Alger ne constitue qu’une opération limitée, suivie éventuellement d’une évacuation ou d’un règlement concerté entre les puissances européennes. Mais les années passent, les troupes demeurent, les garnisons françaises s’étendent à Oran, Mers el-Kébir, Bône et Bougie, tandis que les colonnes pénètrent vers Blida, Médéa et l’intérieur. La France ne se contente plus de tenir Alger ; elle cherche à transformer une victoire militaire en domination territoriale.
C’est alors que les débats parlementaires britanniques prennent toute leur signification. On n’y discute plus seulement de la chute de la Régence en juillet 1830. On s’interroge désormais sur la guerre menée contre les populations du pays, sur l’extension continue des opérations et sur les conséquences méditerranéennes d’une présence française devenue permanente. Derrière le langage prudent de la diplomatie, une question s’impose : la France a-t-elle abattu une puissance maritime pour sécuriser la navigation, ou s’est-elle emparée de ce prétexte afin de fonder un empire en Afrique du Nord ?
Dès 1833, une discussion à la Chambre des lords conduit à demander des papiers relatifs à l’occupation. Le recours aux archives n’est pas anodin. Il signifie que les assurances verbales de 1830 ne suffisent plus. Les parlementaires veulent connaître la nature exacte des engagements pris par Paris avant et après l’expédition : la France a-t-elle promis de consulter les puissances européennes, garanti que la prise d’Alger ne conduirait ni à une annexion durable ni à une expansion vers le Maroc et Tunis, ou simplement laissé ses interlocuteurs tirer cette conclusion de formules volontairement souples ? Si des garanties ont bien été données, que valent-elles désormais devant l’enracinement militaire français ?
La difficulté britannique tient à une contradiction profonde. Une partie de l’opinion a accueilli favorablement la destruction de la puissance corsaire algérienne, héritage d’une mémoire méditerranéenne entretenue par les récits de captivité, les affrontements navals et la propagande chrétienne contre les « États barbaresques ». Mais ce soulagement initial se transforme en inquiétude lorsque l’expédition prétendument punitive révèle sa nature territoriale. La disparition de la flotte algérienne ne rétablit pas un équilibre ; elle livre à la France une position nouvelle sur la rive méridionale de la Méditerranée.
Alger n’est plus regardée seulement comme la capitale vaincue du dey.
Elle devient, dans l’imaginaire stratégique britannique, une base navale possible, placée face aux routes reliant Gibraltar, Malte et l’Orient.
Même lorsque Londres et Paris recherchent l’entente, les responsables britanniques ne peuvent considérer comme indifférente l’installation durable de la France sur cette côte centrale de l’Afrique du Nord. La demande de correspondances diplomatiques vise ainsi à mesurer le passage de l’expédition au système colonial.
Une guerre que les mots cherchent à dissimuler
Pendant plusieurs années, le vocabulaire parlementaire hésite entre « possession », « occupation », « établissement » et « colonisation » ; le mot conquête apparaît, mais il n’organise pas toujours le débat. Cette incertitude lexicale traduit moins une ignorance qu’une gêne. Dire « occupation » permet de maintenir le caractère provisoire de l’entreprise ; dire « possession » reconnaît déjà un fait accompli ; dire « colonisation » annonce une transformation durable du pays ; parler de conquête oblige à reconnaître que la France ne se borne plus à administrer Alger, mais fait la guerre aux habitants afin de soumettre leur territoire.
Or la guerre ne cesse pas avec la capitulation du 5 juillet 1830. Elle change de forme et d’échelle. La chute du gouvernement d’Alger n’entraîne nullement la soumission du pays. Les résistances s’organisent autour de chefs, de tribus, de villes et d’autorités régionales qui ne se considèrent liés ni par la défaite de la capitale ni par les engagements arrachés au dey. Dans l’Ouest, l’autorité de l’émir Abdelkader se constitue ; dans l’Est, Ahmed Bey maintient à Constantine un pouvoir qui refuse la domination française ; dans le centre, les campagnes militaires rencontrent une opposition que les bulletins français réduisent à des « insurrections », comme si la population se révoltait contre une souveraineté déjà légitime.
Les discussions britanniques permettent d’observer un déplacement essentiel. La France avait présenté l’expédition comme une réponse à un gouvernement accusé de piraterie et d’insultes diplomatiques. Mais ses armées combattent désormais des populations qui n’ont pris aucune part au différend opposant Hussein Dey au consul de France. L’argument de la réparation ne suffit plus ; il faut lui substituer le récit d’une civilisation européenne avançant contre la barbarie africaine. Le langage humanitaire ne disparaît pas, il change d’objet : après avoir servi à justifier la destruction de la Régence, il sert à légitimer l’assujettissement de ceux qui refusent le nouvel ordre.
Sir Samuel Whalley
Le débat du 13 février 1838 à la Chambre des communes éclaire cette mutation avec une rare netteté. Sir Samuel Whalley demande la correspondance échangée entre Londres et Paris au sujet de l’occupation. Il rappelle que le gouvernement britannique avait reçu en 1830 des explications jugées satisfaisantes, mais constate que la France a depuis disposé de sa conquête sans la consultation européenne annoncée. Il déclare que la cause de l’humanité lui paraît avoir été retardée plutôt que servie par le résultat et relie son inquiétude aux discours français célébrant la prise de Constantine. Lorsque le président du Conseil français affirme que la France « ne fait, pour ainsi dire, que commencer en Afrique », l’occupation ne peut plus être regardée comme une mesure limitée ; elle devient un programme.
Entre Alger en 1830 et Constantine en 1837, le sens de la présence française s’est donc clarifié. La première victoire pouvait encore être enveloppée dans le langage de la sécurité maritime ; la seconde révèle une volonté de pénétration. Constantine ne menace pas directement la navigation européenne. Sa conquête ne peut être justifiée par la suppression de la course. Elle appartient à une autre logique : soumettre l’intérieur, briser les centres politiques demeurés indépendants et rendre irréversible la possession française.
Westminster entre critique et solidarité impériale
Il faut éviter de transformer les débats de Westminster en une dénonciation unanime de la conquête. Les parlementaires britanniques parlent rarement depuis le point de vue des Algériens. Leur préoccupation première demeure la puissance française, le commerce britannique et l’équilibre méditerranéen. Les violences subies par les habitants apparaissent surtout lorsqu’elles permettent de contester la prétention morale de Paris ou d’interroger la stabilité de la colonie. L’Algérien reste l’objet de la discussion européenne beaucoup plus qu’il n’en devient le sujet.
Une partie des orateurs soutient ouvertement l’expansion française. Alexander Mackinnon, dans le débat de 1838, compare la guerre menée en Algérie aux conquêtes britanniques en Birmanie et aux opérations coloniales de son propre pays. Son raisonnement est brutal mais révélateur : l’Angleterre, puissance conquérante, serait mal placée pour reprocher à la France d’imiter son exemple. Il affirme que la colonisation française pourrait ouvrir de nouveaux débouchés au commerce européen et transformer les « plaines de Numidie ». Le discours britannique ne s’oppose donc pas nécessairement au colonialisme ; il hésite entre la solidarité des puissances impériales et la crainte de voir une rivale bénéficier seule d’une expansion territoriale.
Cette contradiction empêche Westminster d’élaborer une critique complète de la guerre. On parle de « Maures », d’« Arabes », de « tribus errantes » ou de « naturels », rarement d’un peuple défendant son pays. La résistance est décrite comme un obstacle à l’administration ou à la civilisation, non comme l’exercice d’un droit politique. Même les députés qui dénoncent les guerres d’agression demeurent prisonniers d’un vocabulaire européen qui dépossède les habitants de leur histoire et de leur souveraineté.
La réponse de Palmerston mérite néanmoins attention. Le ministre britannique des Affaires étrangères accepte de produire la correspondance de 1830 et rappelle que la Porte ottomane conservait sur Alger des droits, quoique diversement interprétés par les puissances. Il confirme que la France a donné des assurances récentes de non-agression à l’égard de Tunis et du Maroc, tout en précisant que plusieurs de ces communications ont été verbales. Il condamne enfin les nations qui recherchent la gloire dans des guerres inutiles et non provoquées, ainsi que les massacres commis à des fins d’invasion et d’oppression. La formule ne constitue pas une rupture avec Paris, mais, prononcée au cours d’un débat sur Alger, elle retire à la conquête le monopole du langage moral.
Le gouvernement britannique demeure pourtant prudent. Il surveille, demande des explications, conserve les preuves diplomatiques, mais accepte progressivement le fait accompli. Cette prudence obéit à des intérêts précis : préserver la coopération avec la monarchie de Juillet, éviter une crise méditerranéenne et ne pas ouvrir un procès général des conquêtes qui pourrait se retourner contre l’Empire britannique. L’Algérie révèle ainsi la limite de la critique libérale européenne. Il est possible de condamner l’excès français sans reconnaître pleinement le droit des Algériens à ne pas être conquis.
La fabrication d’une terre disponible
Le débat parlementaire britannique laisse apparaître une justification appelée à durer : l’idée selon laquelle l’Algérie serait une terre inculte, presque vacante, dont une puissance européenne pourrait réveiller les richesses. Mackinnon évoque les « plaines incultes de Numidie » promises à la charrue coloniale. Cette image ne relève pas d’une description innocente ; elle constitue un argument de dépossession. Si la terre est inculte, celui qui prétend la mettre en valeur peut s’en proclamer moralement propriétaire. Si les habitants sont réduits à l’errance, leurs droits sur les parcours, les pâturages et les cultures deviennent invisibles.
Les voyageurs antérieurs à 1830 avaient pourtant décrit tout autre chose. Shaler, Pananti, Jackson et plusieurs observateurs signalent les jardins, les vergers, les maisons de plaisance, les fontaines, les cultures entourant Alger, l’abondance des fruits et la fertilité de régions littorales. Jackson, qui ne saurait être suspecté d’hostilité envers la puissance européenne, écrit que les côtes sont bien arrosées et le sol extrêmement fertile en grains et en pâturages. Le texte même qui célèbre la victoire britannique sur Alger conserve donc la preuve matérielle que l’Afrique du Nord ne se réduit pas au désert imaginé par les théoriciens de l’appropriation.
La transformation du pays en espace vide est une opération de langage. Elle efface les cultivateurs pour ne laisser subsister que des terres disponibles ; elle nie la complémentarité des usages agricoles et pastoraux ; elle présente les villes comme des repaires de pirates afin de rendre invisible leur vie civile ; elle réduit les communautés rurales à l’agitation afin de disqualifier leur défense. La conquête commence par les armes, mais elle se prolonge dans les catégories. Avant de confisquer la terre, il faut persuader l’Europe qu’elle n’appartient pleinement à personne.
Cette opération explique la valeur politique des descriptions de la baie et des jardins. Leur beauté n’est pas un ornement touristique ajouté à l’histoire ; elle atteste une relation ancienne entre les habitants et leur milieu. Les maisons étagées sur la pente répondent à la topographie ; les jardins exploitent l’eau et les sols ; les demeures suburbaines prolongent les formes de sociabilité ; les marchés relient la ville aux campagnes. Dire qu’Alger était belle avant 1830 revient aussi à dire qu’elle était faite, habitée et pensée avant que le conquérant ne revendique le mérite de l’avoir créée.
La ville confisquée par le récit de sa chute
La focalisation européenne sur la course a produit une réduction historiographique durable. Elle a ramené plusieurs siècles de vie algéroise à une activité maritime, comme si les rapports de la Régence avec le monde se limitaient à la capture. La course existe et ne doit pas être niée ; les captivités, les rançons et les violences appartiennent à l’histoire méditerranéenne. Mais les isoler des guerres navales européennes, des bombardements, des expéditions espagnoles, des captures exercées par d’autres puissances et de l’économie générale du rachat revient à transformer un système conflictuel partagé en singularité morale algérienne.
Les livres de Jackson et de Pananti participent à cette réduction tout en la débordant. Les dépêches de Lear et l’enquête de Shaler la corrigent plus directement, parce qu’elles montrent tout ce qui continue d’exister hors du combat maritime : recettes fiscales, diplomatie, agriculture, hiérarchies locales, commerce, justice, communautés et relations avec les provinces. Leur confrontation permet de restituer Alger sans l’idéaliser. La Régence connaît des tensions, des inégalités et des violences ; aucune de ces réalités ne transforme son territoire en bien sans maître ni sa population en matière disponible pour un empire.
La capitulation de juillet 1830 a ensuite facilité une autre confusion : la chute du gouvernement a été racontée comme la disparition de la société politique. Or la résistance de l’intérieur démontre exactement le contraire. Les habitants ne considèrent pas que l’acte signé dans la capitale transfère automatiquement leurs terres et leur obéissance. Ahmed Bey à Constantine, les autorités de l’Ouest, les tribus du centre et bientôt l’émir Abdelkader agissent selon des légitimités qui ne se dissolvent pas avec le départ du dey. La conquête française se heurte ainsi à la pluralité politique que les observateurs antérieurs avaient entrevue, mais que le récit militaire réduit à une série de révoltes.
La guerre révèle donc rétrospectivement le mensonge du vide. Si le pays avait été dépourvu d’organisation et d’attaches, il n’aurait pas fallu tant de colonnes, de sièges, de traités et de campagnes pour le soumettre. S’il avait attendu passivement la civilisation européenne, ses habitants n’auraient pas résisté pendant des décennies. Et si l’expédition n’avait eu pour objet que la sécurité maritime, les soldats français n’auraient eu aucune raison d’assiéger Constantine, de marcher vers Médéa ou de combattre l’émir Abdelkader.
Une lecture croisée des archives occidentales
La méthode la plus solide consiste à croiser les genres plutôt qu’à rechercher un témoin providentiel. Le récit de voyage donne des paysages et des scènes, mais il amplifie parfois l’exotisme ; la correspondance diplomatique fournit la chronologie des négociations, mais elle réduit la société aux intérêts consulaires ; le débat parlementaire révèle les catégories politiques européennes, mais parle rarement au nom des Algériens ; le traité prouve une relation juridique, mais ne décrit pas la vie quotidienne. Aucune source ne suffit seule. Leur convergence produit cependant un résultat robuste.
Shaler atteste la complexité politique et sociale de la Régence à la veille de la conquête ; Lear montre la continuité de sa pratique diplomatique au début du siècle ; Pananti, Jackson et Noah inscrivent Alger dans une littérature internationale qui reconnaît son gouvernement, ses productions et ses populations, même lorsqu’elle les juge sévèrement ; les débats britanniques enregistrent enfin le moment où l’opération de 1830 cesse d’être crédible comme simple expédition punitive. Ces ensembles documentaires appartiennent à des auteurs étrangers, souvent hostiles à la Régence et sans intérêt à construire une mémoire nationale algérienne. Leur accord sur les faits élémentaires prend dès lors un poids particulier.
La critique des sources exige néanmoins de conserver leurs silences. Les femmes apparaissent peu, le monde rural est souvent observé de loin, les langues sont imparfaitement comprises et les catégories ethniques sont instables. Les chiffres de population varient selon les auteurs et ne doivent pas être répétés comme des certitudes. Le mot « tribu » recouvre des réalités différentes ; le terme « Maure » change de sens ; les estimations économiques reposent parfois sur des informations consulaires partielles. Un article de référence ne transforme pas ces limites en raisons d’écarter le corpus, mais les expose afin de hiérarchiser les affirmations.
Il faut également restituer les voix algériennes que les archives européennes filtrent. Les lettres des deys, les clauses des traités, les réponses adressées aux consuls et les décisions rapportées par Lear ne sont pas de simples accessoires des dépêches américaines ; elles permettent d’approcher les arguments d’un pouvoir qui défend sa dignité, ses revenus et sa conception de la réciprocité. Après 1830, les proclamations d’Ahmed Bey, les actes de l’émir Abdelkader et les engagements des communautés combattantes donnent à la résistance une parole politique. Sans ce contrepoint, l’histoire demeure enfermée dans le choix européen entre approbation et inquiétude.
L’aveu contenu dans les débats britanniques
Les archives parlementaires conservent, involontairement, la trace d’un aveu. Derrière les circonlocutions diplomatiques, les contemporains comprennent assez tôt que la prise d’Alger n’est pas la fin d’une guerre, mais son commencement. La demande de papiers, les interrogations sur les engagements français, les inquiétudes relatives à Tunis et au Maroc, puis la discussion provoquée par la prise de Constantine rendent visible le changement de nature de l’entreprise. L’Europe ne découvre pas tardivement une colonisation qui se serait développée à son insu ; elle en observe la formation et choisit de l’accommoder à ses intérêts.
L’occupation devient permanente avant même que toutes les chancelleries acceptent de la nommer colonisation. La durée des garnisons, l’accroissement des dépenses, les campagnes répétées et la conquête de Constantine rendent le mouvement manifeste. La France ne protège plus une position côtière : elle poursuit un territoire. Elle ne répond plus à un gouvernement disparu : elle affronte une société vivante. La résistance n’est pas un accident qui viendrait troubler une installation pacifique ; elle est la réponse à l’élargissement de la domination.
Les débats britanniques révèlent également l’une des matrices du discours colonial européen : la possibilité de reconnaître une guerre d’agression tout en refusant d’en tirer la conséquence juridique et morale. Palmerston peut condamner l’invasion et l’oppression en termes généraux, tandis que son gouvernement s’abstient d’exiger le retrait français. Mackinnon peut admettre que la France imite les conquêtes britanniques et transformer cet aveu en justification. La rivalité impériale et la solidarité coloniale coexistent ; elles se limitent mutuellement sans jamais rendre aux Algériens la maîtrise de la discussion.
Conclusion : avant les canons, les livres avaient parlé
L’histoire de 1830 ne commence pas à Sidi-Ferruch. Elle commence aussi dans les bibliothèques, les chancelleries et les journaux de bord où l’Algérie a été décrite avant d’être conquise. Ces textes ne sont ni innocents ni exempts de violence symbolique. Ils portent les préjugés de leur temps, le lexique de la « Barbarie », la mémoire des captifs et la certitude européenne de représenter la civilisation. Pourtant, ils conservent une vérité que le récit colonial doit ensuite obscurcir : Alger est une ville constituée, le centre d’un pouvoir reconnu, entourée de campagnes cultivées, reliée à des provinces et engagée dans une diplomatie internationale.
Shaler demeure le témoin majeur de cette contradiction parce que son livre paraît quatre ans avant l’invasion et embrasse la totalité du pays tel qu’un consul américain peut alors le comprendre. Lear en fournit la profondeur chronologique ; Pananti, Jackson et Noah montrent la circulation internationale des connaissances ; les débats de Westminster enregistrent le passage du provisoire à la conquête. À travers leurs divergences se dessine une conclusion que nul besoin d’embellir : la France de 1830 n’entre pas dans une terre inconnue. Elle envahit un territoire que ses voisins ont décrit, avec lequel ils ont traité et dont ils connaissent les ressources.
La baie d’Alger, de cap Matifou à cap Caxine, résume cette antériorité. Avant de devenir la scène navale de l’expédition, elle est un paysage vécu, travaillé et nommé. La ville blanche n’attend pas le regard européen pour exister ; ce regard arrive après elle, la juge, l’admire parfois, la déforme souvent, mais ne peut entièrement effacer ce qu’il a vu. Les maisons étagées, les jardins, les fontaines, les vergers et les routes de l’intérieur demeurent dans les livres comme autant de démentis opposés à la fiction d’une naissance coloniale.
Lorsque Westminster s’interroge enfin sur la permanence française, l’essentiel est déjà perceptible. Alger n’est plus un gage diplomatique ; elle est la tête de pont d’un système de conquête. La guerre menée contre les populations de l’intérieur n’est pas la conséquence imprévue de l’occupation, mais sa condition. L’Europe occidentale, partagée entre soulagement maritime, rivalité stratégique et solidarité impériale, choisit de discuter les modalités de l’entreprise davantage que le droit de ses victimes. C’est pourquoi la relecture des témoins antérieurs à 1830 possède une portée qui dépasse l’histoire descriptive : elle restitue au pays son temps propre et montre que la conquête a dû combattre non seulement des hommes et des femmes, mais aussi l’évidence documentaire d’une Algérie déjà vivante.
Sources et orientations bibliographiques
- William Shaler, Sketches of Algiers, Political, Historical, and Civil: Containing an Account of the Geography, Population, Government, Revenues, Commerce, Agriculture, Arts, Civil Institutions, Tribes, Manners, Languages, and Recent Political History of that Country, Boston, Cummings, Hilliard and Company, 1826.
- William Shaler, Esquisse de l’État d’Alger, considéré sous les rapports politique, historique et civil, traduction de Thomas-Xavier Bianchi, Paris, Ladvocat, 1830.
- Filippo Pananti, Narrative of a Residence in Algiers: Comprising a Geographical and Historical Account of the Regency, avec notes et illustrations d’Edward Blaquière, Londres, Henry Colburn, 1818.
- George Anson Jackson, Algiers; Being a Complete Picture of the Barbary States, Londres, R. Edwards, 1817.
- Mordecai Manuel Noah, Travels in England, France, Spain, and the Barbary States, in the Years 1813-14 and 15, New York, Kirk and Mercein, 1819.
- National Archives and Records Administration, Record Group 59, Despatches from United States Consuls in Algiers, Algeria, 1785-1906, microfilm M23, notamment les rouleaux couvrant la mission de Tobias Lear, 1803-1812.
- William L. Clements Library, University of Michigan, Tobias Lear Papers, 1790-1817.
- Hansard, Chambre des communes, Occupation of Algiers, 13 février 1838, volume 40, colonnes 1045-1059.
- James E. Swain, The Occupation of Algiers in 1830: A Study in Anglo-French Diplomacy, Political Science Quarterly, volume 48, no 3, 1933, p. 359-366.
- Alex Middleton, French Algeria in British Imperial Thought, 1830-1870, Journal of Colonialism and Colonial History, volume 16, no 1, 2015.
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A.-F. B.
Auteur, historien, anthropologue


