Dans cette tribune, Maître Nouni Brahim répond à David Lisnard, défend les victimes du 17 octobre 1961 et rappelle les crimes de l’OAS et l’assassinat de Mouloud Feraoun.
Monsieur Lisnard, les victimes du 17 octobre 1961 et leurs familles ont droit au respect. Votre date de naissance ne répond pas à ceux qui cherchent encore ce qu’il est advenu de leurs proches.
Selon les comptes rendus de votre échange sur LCI, vous avez répondu : «Je m’en fous», puis invoqué le fait de ne pas être né à l’époque et l’indépendance acquise depuis par l’Algérie.[1][2] Je conteste ces paroles. Un peuple ne renonce pas à sa mémoire parce qu’un interlocuteur la trouve encombrante.
Vous avez ensuite reconnu la gravité des faits. La discussion portait auparavant sur des violences contemporaines : ce contexte doit être rappelé.[1] Il était pourtant possible de respecter la mémoire des victimes de 1961 sans abandonner le sujet de l’émission.
Les victimes et leurs familles
Derrière la date du 17 octobre, il y a des vies interrompues et des familles privées de leurs proches. Le communiqué de l’Elysée du 16 octobre 2021 rappelle la répression meurtrière de la manifestation, les morts, les corps jetés dans la Seine et les disparus dont les familles n’ont jamais retrouvé la dépouille. Il reconnaît les crimes commis sous l’autorité de Maurice Papon.[3]
Pour les familles, la mémoire prend la forme d’une recherche : un nom, une archive, les circonstances d’une disparition. L’accès aux documents, l’établissement des responsabilités et la transmission de cette histoire restent nécessaires.
L’indépendance de l’Algérie n’a rendu aucun disparu aux siens. Elle a consacré la souveraineté d’un peuple. Elle ne peut être invoquée pour lui demander de se taire sur les violences qu’il a subies. En tant qu’avocat algérien, je défends son droit de nommer ces violences et d’honorer ses victimes.
Les choix de vos amis d’origine algérienne, que vous avez évoqués, leur appartiennent.[1] Ils ne vous autorisent pas à décider de la place que d’autres familles doivent accorder à leurs morts. Chacun peut vouloir avancer ; personne ne peut imposer l’oubli à ceux qui attendent encore une réponse.
Les crimes de l’OAS font aussi partie de cette histoire
Il faut également rappeler ce que fut l’Organisation de l’armée secrète. Opposée à l’indépendance de l’Algérie, l’OAS a mené une politique de terreur et commis des attentats en Algérie et en France. Une ressource historique du ministère français de l’Éducation nationale en rend compte.[5]
Le 15 mars 1962, l’OAS assassine six responsables des centres sociaux éducatifs : Mouloud Feraoun, Ali Hammoutène, Salah Ould Aoudia, Max Marchand, Marcel Basset et Robert Eymard.[5] Ce sont des hommes que leur travail consacrait à l’éducation. Citer leurs noms, c’est rappeler les vies auxquelles ces crimes ont mis fin et la perte qu’ils ont représentée pour leurs proches et pour l’Algérie.
Je condamne les attentats et les assassinats de l’OAS. Leurs victimes ont leur place dans l’enseignement de cette histoire et dans les commémorations. Les honorer oblige à nommer les auteurs des crimes et à refuser leur glorification.
Cette exigence commande de distinguer les événements : la répression du 17 octobre 1961 relève de la police sous l’autorité de Maurice Papon ; les assassinats du 15 mars 1962 évoqués ici sont imputés à l’OAS.[3][5] Défendre la mémoire algérienne exige cette précision. Elle donne sa force à la parole de ceux qui refusent de voir ces crimes minimisés.
Ce que j’attends d’une parole publique
Le 28 mars 2024, l’Assemblée nationale française a adopté une résolution relative à la reconnaissance et à la condamnation du massacre des Algériens du 17 octobre 1961 à Paris.[4] Ce texte est une résolution parlementaire, pas un jugement. Il témoigne toutefois de la place que ces événements occupent jusque dans les institutions françaises.
Vous n’êtes pas personnellement responsable d’actes antérieurs à votre naissance. Vous êtes responsable des mots que vous choisissez aujourd’hui pour en parler.
Je défends le droit de l’Algérie à faire respecter son histoire, celui des familles à rechercher leurs disparus et la mémoire des enseignants assassinés. Sur un plateau de télévision comme ailleurs, ces vies méritent davantage qu’une formule d’agacement.
Monsieur Lisnard, personne ne vous demandait d’être né en 1961. Il vous était demandé de répondre avec le respect dû aux victimes.
Maître Nouni Brahim
Références
[1] La Dépêche du Midi, 20 octobre 2026, compte rendu de l’échange sur LCI et contexte des propos.
[2] Le Journal du Dimanche, 20 octobre 2026, propos rapportés de David Lisnard sur le 17 octobre 1961.
[3] Elysée, 16 octobre 2021, Cérémonie de commémoration des 60 ans du 17 octobre 1961.
[4] Assemblée nationale, 28 mars 2024, résolution adoptée, texte n° 273.
[5] Ministère français de l’Education nationale, Eduscol, 1962 dans la guerre d’Algérie et ses mémoires : cadrage historique, notamment p. 1–2.


