Dernier membre survivant du Haut Comité d’Etat, le moudjahid et avocat Ali Haroun a tiré sa révérence. Compagnon de route au sein de cette instance présidentielle collégiale, le défunt général Khaled Nezzar décrivait avec une rare lucidité l’empreinte indélébile de ce «fanal d’humanisme» qui sut imposer le droit face à la violence de son époque.
Ali Haroun, ce grand patriote, longtemps marginalisé, fait partie [du Haut Comité d’Etat, HCE] à un poste en adéquation avec sa conscience : les droits de l’Homme. Pendant sa trop longue traversée du désert, il avait défendu beaucoup de ceux qui s’étaient opposés au système, quelquefois à ses risques et périls. «Etre avocat en Algérie est d’abord faire preuve de courage», a dit un de ses confrères. Ceux qui, à l’étranger, le connaissent, s’étonnent de le voir plaider pour la «junte». Ils s’interrogent. Il répond par ses actes en étant du côté de son peuple et de ses droits, en combattant les idées de régression par la pédagogie éclairée et en restant mesuré et humain dans la réaction au terrorisme.
Lors du procès des conjurés de décembre 1967, quand le chef d’état-major de l’époque, le colonel Tahar Zbiri, avait tenté de renverser Houari Boumediene, Ali Haroun, contacté par des femmes pour assurer la défense de leur père ou époux inculpés, refusait d’abord de se constituer. Il estimait que l’ancien chef de la Wilaya de l’Aurès portait une grande responsabilité dans la prise de pouvoir du couple Ben Bella-Houari Boumediene, en 1962. Mais, devant la détresse de celles qui faisaient appel à lui, il se ravisait et entrait dans la mêlée. Des années plus tard, j’ai vu réunis, autour d’une même table, trois hommes ayant porté chacun par sa diagonale personnelle les antagonismes de leur époque : l’ancien juge, le grand avocat et l’ex-prisonnier. Le temps révèle la vanité des ambitions et le caractère éphémère des carrières politiques, mêmes celles dont le socle est coulé dans l’acier dont on fait les baïonnettes. Les passions s’éteignent et les plaies cicatrisent. Les souvenirs de ces hommes, dont les trajectoires s’étaient jadis croisées en un lieu géométrique brûlant, avaient, ce jour-là, le terne et le halo incertain des choses anciennes. Ils les disaient avec des mots où ne perçaient ni remords, ni regret, ni ressentiment.
Ali Haroun possède cette profondeur et cette sagesse qui transcendent l’instant et vont au-delà des contingences. L’affaire douloureuse de 1967 qu’il avait plaidée, comme tous les autres, avant ou après celle-là, face à une justice qui ne dit pas la loi mais seulement le verdict, a été chaque jour, tout au long des débats, une souffrance qu’il a supportée par devoir et par respect pour celui qui s’y résignait par ses chaînes. «Garder l’espoir», a-t-il écrit un jour. Chez lui, l’espoir fait vivre. L’espoir pour les humbles et les malheureux. L’espoir pour son peuple. Cet homme de conviction et de courage est pour nous le meilleur des gages que le HCE saurait rester dans l’humanisme. Ali Haroun traduit ses convictions, non par les mots creux de la grandiloquence, mais par les jalons pratiques des droits de l’Homme. Il est plus avocat que ministre quand il plaide pour les assignés à résidence dans les camps du Sud. Il fait accélérer les procédures de recours, demande aux walis de recevoir les familles, ne s’offusque pas quand certains d’entre les déplacés refusent de lui parler ou carrément le prennent à partie.
Les appels au soulèvement se sont produits principalement entre le 7 et le 14 février 1992. Afin de tuer dans l’œuf le projet de révolte généralisée, le HCE avait ordonné des interpellations. Ces interpellations se sont faites d’une manière d’abord non sélective. Les gens ont été arrêtés selon leur système pileux et leur accoutrement. Ali Haroun a veillé personnellement à ce que les gens paisibles, après examen de leur situation, puissent rentrer chez eux le plus rapidement possible. Les personnes déplacées dans des centres d’accueil et devenues de ce fait des internés, se sont organisées souvent contraints et forcées par des émirs autoproclamés qui faisaient appliquer leur loi par la violence physique. Ali Haroun a été confronté à l’interdiction édictée par ces «émirs» de recevoir les représentants de l’Etat ou ceux d’organisations humanitaires. Dans sa première évaluation des conséquences des placements forcés, Ali Haroun insiste sur les conditions climatiques, le manque de commodités et fait en sorte que le maximum de centres soient fermés le plus vite possible.
Nous sommes attentifs aux rapports de l’Observatoire national des droits de l’Homme et nous tentons de donner une suite, la plupart du temps positive aux remarques, observations et recommandations de cette institution. Notre préoccupation était de regagner la confiance de la population en étant à l’écoute de ses problèmes et, en premier, aux problèmes des familles de ceux qui étaient dans les centres de sûreté. Au nom du HCE, Ali Haroun autorise les visites d’organisations nationales ou internationales. C’est ainsi que le CICR visite les centres de Reggane, El-Homri, Ouargla et Bordj Omar Idriss. Il autorise Amnesty International à rendre visite aux internés de Reggane. Amnesty International qui n’est jamais tendre avec les pouvoirs en place.
Ali Haroun est un fanal de pondération et d’humanisme dont la lumière stérilise les passions alentours. Des décennies plus tard, j’aurai la preuve – s’il en était encore besoin – que ce qui fait la grandeur d’un homme, c’est la constance dans les idées.
Extrait des Mémoires du général Khaled Nezzar


