Par Mehenna H. – Il faut parfois arracher les statues de leur piédestal pour regarder l’histoire en face. François Mitterrand en est un cas d’école. A gauche, on célèbre encore le président de 1981, l’homme de l’abolition de la peine de mort, comme si cette décision suffisait à résumer son rapport à la justice et aux libertés. Mais avant d’abolir la guillotine, Mitterrand l’avait politiquement assumée en Algérie.
Les révélations rappelées par Benjamin Stora dans son entretien à AL24 News devraient interdire toute complaisance. En 1956, devenu garde des Sceaux, Mitterrand n’est pas un spectateur impuissant de la répression coloniale. Il est au cœur du mécanisme judiciaire. Stora est catégorique : celui qui présentait les dossiers et qui suggérait la guillotine, c’était bel et bien François Mitterrand. Sur 45 condamnés exécutés durant la période étudiée, Mitterrand a rejeté la grâce dans 32 cas.
Voilà donc le futur président abolitionniste confronté à son propre passé, non pas simplement celui d’un homme qui se serait trompé d’époque, mais celui d’un responsable politique qui croyait à la nécessité de défendre l’Algérie française et qui pensait que la répression viendrait rapidement à bout du nationalisme algérien.
Le plus accablant est peut-être ailleurs. Lorsque les témoignages sur la torture et les disparitions remontent jusqu’à lui, le système colonial n’est plus une abstraction. Gisèle Halimi lui apporte des preuves. Paul Teitgen dénonce les disparitions. Et pourtant, selon Stora [voir article par ailleurs], Mitterrand se montre «très glaçant» et «n’avait pas beaucoup bougé».
Que reste-t-il alors du grand récit d’une gauche française naturellement attachée aux droits de l’Homme ? Stora rappelle une vérité longtemps soigneusement contournée : «La gauche parce qu’elle avait voté les pouvoirs spéciaux […] avait une responsabilité.» Les attentats d’Alger, la torture, les disparitions et tous les autres crimes de contre l’humanité n’ont pas été menés par une droite fantasmée comme seule coupable du colonialisme. Elle s’est déroulée sous un gouvernement de gauche.
Il ne s’agit pas de juger 1956 avec les lunettes de 1981. Il s’agit de refuser qu’une œuvre politique ultérieure serve de blanchiment rétrospectif. L’abolition de la peine de mort fut historique pour les Français, mais elle n’efface pas les votes, les responsabilités et les silences antérieurs.
Mitterrand a voulu entrer dans l’histoire comme l’homme qui avait fait tomber la guillotine. Mais l’histoire conserve la trace de celui qui, en Algérie, avait contribué à la maintenir debout.
M. H.



