Par Mehenna H. – Le Maroc multiplie les annonces d’investissements en Afrique subsaharienne et cherche à présenter cette présence économique comme la preuve de son influence croissante sur le continent. Mais derrière les milliards annoncés et les discours sur le partenariat africain, une question beaucoup moins confortable demeure : avec quels capitaux ces opérations sont-elles financées, à quelles conditions et au bénéfice de qui ?
C’est précisément sur ce terrain que l’analyse d’un expert africain apporte un éclairage critique. «Pourquoi le Maroc mettrait-il 500 millions de dollars d’investissement en Afrique subsaharienne alors que des dizaines de milliers de jeunes Marocains sont livrés à la misère, au désespoir et à la pauvreté, au point de se précipiter vers les enclaves de Ceuta et Melilla dans l’espoir de rejoindre l’Union européenne ?» C’est la contradiction sur laquelle s’interroge l’expert.
Ces investissements relèvent, en fait, de «l’élite capitaliste bourgeoise marocaine» et profitent «tout naturellement à l’élite capitaliste bourgeoise marocaine et non pas aux classes moyennes et populaires du Maroc». Mais son analyse porte surtout sur l’origine des fonds mobilisés par les banques marocaines lorsqu’elles accordent des prêts aux pays africains.
«Je me suis intéressé à l’origine des fonds par exemple qui sont prêtés par les banques marocaines aux pays africains. Et j’ai découvert que les fonds que le Maroc prête en Afrique subsaharienne sont en fait des fonds que le Maroc lui-même emprunte avec un taux d’intérêt moindre au Moyen-Orient, c’est-à-dire en Arabie Saoudite, au Qatar, au Koweït, au Bahreïn.»
Le mécanisme décrit est celui d’une opération fondée sur le différentiel de taux. Les fonds sont empruntés à un coût inférieur, puis reprêtés à un coût supérieur aux pays africains. «Ce sont ces fonds que le Maroc vient revendre avec un taux d’intérêt plus élevé au pays d’Afrique subsaharienne. Le Maroc alors se payant sur la différence, la marge différentielle.»
L’expert détaille ce mécanisme à travers un exemple : «Le Maroc peut emprunter 1 million de dollars auprès de l’Arabie Saoudite en promettant à l’Arabie Saoudite de rembourser avec un taux d’intérêt de 5%. Le Maroc va prendre ce million de dollars et il va le prêter à un pays africain ou dans un pays africain avec un taux d’intérêt de 15 ou de 20%.»
Dans cette logique, poursuit-il, «la marge, la différence, tout ce qui s’ajoute au dossier des 5% est empoché par le Maroc». En r »alité, par la famille prédatrice installée au pouvoir ad vitam ad aeternam par la France.
Cette circulation des capitaux et cette différence entre le coût de l’argent emprunté et celui auquel il est ensuite prêté constituent le cœur de la révélation de l’expert africain. Derrière les montants annoncés au titre des investissements marocains en Afrique, il met ainsi en avant le rôle des banques, des actionnaires et des capitaux provenant du Moyen-Orient.
«On se rend compte que même le système d’investissement du Maroc en Afrique subsaharienne profite essentiellement aux banquiers, profite aux actionnaires, il profite au capitalisme d’Etat moyen-oriental et au capitalisme royal marocain.»
Cette mécanique financière ne bénéficie aucunement aux populations marocaines, explique-t-il. «Il ne profite pas aux classes moyennes du Maroc. Il ne profite pas aux classes populaires marocaines.»
Cette situation pose alors, selon son analyse, la question de la cohérence entre les investissements réalisés en Afrique et la situation économique et sociale de la majeure partie de la population marocaine qui ploie sous la misère. «On voit très bien toute la difficulté qu’il y a pour les masses populaires marocaines aujourd’hui de vivre», souligne-t-il
L’expert établit notamment un lien avec la fuite des jeunes Marocains vers l’Europe : «Si les jeunes Marocains ont perdu espoir au Maroc, si les jeunes Marocains par dizaines de milliers se précipitent en Europe, cela veut dire que la politique économique du Maroc au Maroc, tout comme la politique économique du Maroc en Afrique subsaharienne, n’est pas une politique économique qui sert véritablement les intérêts de l’écrasante masse des peuples.»
Dans cette lecture, la question n’est donc pas seulement celle du volume des capitaux engagés en Afrique, mais celle de leur origine, de leur circulation et des bénéficiaires de la valeur créée. L’expert estime ainsi que «pour le moment, la coopération économique afro-marocaine relève d’un mirage», considérant que si elle était réellement fructueuse pour les populations africaines, elle le serait également pour les populations marocaines.
Il conclut : «L’économie, selon la métaphysique de la politique africaine, est l’organisation de la production, de la distribution et de la consommation des biens et services dans le but d’assurer la solidarité humaine et non pas l’enrichissement croissant des plus riches et l’appauvrissement croissant des plus pauvres.»
M. H.


