Par Nabil D. – Alors que les débats européens sur le racisme, les discriminations et l’intégration prennent une place croissante dans l’agenda politique, la lutte contre la haine et les discriminations visant les musulmans s’impose comme un enjeu majeur pour les institutions de l’Union européenne. Dans un entretien accordé à nos confrères d’El-Khabar, Marion Lalisse, coordinatrice de la Commission européenne chargée de la lutte contre la haine et les discriminations antimusulmanes, revient sur les avancées réalisées depuis sa nomination en 2023 et sur les défis qui restent à relever.
La responsable européenne estime qu’un «long chemin a été parcouru» depuis sa prise de fonction. Elle souligne notamment le renforcement de la coordination entre les Etats européens, les organisations internationales et les différents acteurs engagés dans la lutte contre ce phénomène. Trois réunions annuelles de coordinateurs, envoyés et ambassadeurs ont ainsi été organisées en 2024, 2025 et 2026, favorisant l’échange d’informations et de bonnes pratiques. La Commission a également intensifié ses échanges avec ses homologues canadien, australien, néo-zélandais et américain.
Pour Marion Lalisse, la haine visant les musulmans doit être appréhendée comme «une forme de racisme» qui ne touche pas uniquement les personnes de confession musulmane. Elle peut également viser celles qui sont perçues comme musulmanes, indépendamment de leur religion réelle. Cette discrimination peut prendre la forme d’hostilité, de violences, de harcèlement, d’exclusion ou encore de discriminations structurelles, affectant aussi des lieux associés à la pratique musulmane, comme les mosquées ou les cimetières.
La coordinatrice européenne alerte surtout sur l’ampleur réelle du phénomène. Selon le rapport publié en 2024 par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, près de la moitié des musulmans interrogés, soit 47%, ont déclaré avoir subi des discriminations racistes ou du harcèlement au cours des cinq années précédant l’enquête, contre 39% en 2016. Plus préoccupant encore, seuls 6% des personnes ayant subi une discrimination au cours des douze mois précédents avaient signalé les faits.
Les secteurs du logement et de l’emploi figurent parmi les domaines où les discriminations sont particulièrement importantes. Les femmes portant des signes vestimentaires perçus comme religieux sont notamment davantage exposées lorsqu’elles recherchent un emploi.
Internet constitue également un terrain de préoccupation. Les réseaux sociaux sont devenus, selon Marion Lalisse, des «incubateurs et catalyseurs» de discours hostiles aux musulmans. Face à cette situation, la Commission européenne s’appuie notamment sur le Digital Services Act (DSA), qui impose aux plateformes de lutter contre les contenus illégaux incitant à la haine et de prendre en compte les risques pesant sur les droits fondamentaux.
La nouvelle stratégie européenne de lutte contre le racisme pour la période 2026-2030 doit, elle aussi, intégrer pleinement cette question. La Commission entend notamment soutenir l’élaboration d’une définition opérationnelle et non contraignante de la haine ou du racisme antimusulman et prévoit une nouvelle étude consacrée au phénomène, attendue en 2028.
Mais au-delà des lois et des mécanismes institutionnels, Marion Lalisse insiste sur l’importance du dialogue avec la société civile, du rôle de l’éducation et de la participation des citoyens musulmans. Elle estime notamment essentiel de «renforcer la participation effective des citoyens musulmans» aux initiatives locales, nationales et européennes, en accordant une attention particulière aux jeunes.
Pour la responsable européenne, cette implication est également indispensable pour restaurer la confiance. Les institutions européennes doivent, d’après elle, démontrer concrètement que les expériences de discrimination sont prises au sérieux et que la lutte contre la haine visant les musulmans constitue une composante à part entière du combat européen contre toutes les formes de racisme.
N. D.


