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Exclusif – Claude Mangin-Asfari : «Il faut faire pression sur le Maroc pour sauver Naâma !»

Alors que le prisonnier politique Naâma Asfari vient d’interrompre sa grève de la faim pour des raisons de santé urgentes après un transfert forcé à l’isolement, son épouse brise le silence. Malgré un emploi du temps saturé, Claude Mangin-Asfari a accepté de répondre à nos questions. Elle livre un témoignage sans concession sur les conditions de détention de son mari et lance un appel pressant à la communauté internationale pour faire pression sur le Maroc afin de le sauver, lui et tous les prisonniers politiques de Gdeim Izik. Interview exclusive.

Algeriepatriotique : Madame Mangin-Asfari, vous êtes aujourd’hui privée de tout contact avec votre époux alors qu’il a entamé une grève de la faim face à la dégradation de ses conditions de détention. Quelles sont vos craintes les plus immédiates concernant son état de santé physique et psychologique ?

Claude Mangin-Asfari : Je suis Claude Mangin, épouse du prisonnier politique Naâma Asfari, qui a observé une grève de la faim de 46 jours en mai-juin-juillet 2026 et qui l’a suspendue contre la promesse de la Délégation des prisons marocaines d’un transfert près de sa famille. Or, à cette rentrée, rien n’a été fait, donc Naâma a repris sa grève de la faim, et cette fois accompagnée de huit autres prisonniers du groupe de Gdeim Izik, coïncidant avec le jour des élections législatives au Maroc, le 23 septembre. Aujourd’hui, Naâma Asfari a été transféré, la semaine dernière, et de manière forcée de la prison de Kénitra à la prison de Marrakech sans aucune concertation. Nous n’avions pas eu de nouvelles de lui pendant dix jours. A son arrivée à Marrakech, il a pu téléphoner à son frère Khaddad pour lui donner des nouvelles et lui a annoncé qu’il suspendait sa grève de la faim en raison de problèmes de santé, en particulier aux reins. Suite à sa longue grève de la faim de juin et juillet, il était dangereux pour lui de continuer cette grève. Jeudi et vendredi dernier, Khaddad a pu lui rendre visite et ce dernier a constaté qu’il allait bien et était toujours très déterminé. On lui avait même apporté tous ses livres, même d’autres, dans sa nouvelle cellule. Cependant, il était à l’isolement, et une des raisons pour lesquelles il avait été transféré était pour le séparer de ses camarades.  Il y a eu un autre prisonnier qui a été aussi transféré de force à la prison de Ben Guerir dans les environs de Marrakech, elle aussi.

Ce lundi 8 octobre et pour la première fois depuis 15 jours, Naâma a pu me téléphoner et pu me donner de ses nouvelles. Cela faisait du bien de l’entendre. Il est toujours très déterminé. Il ne comprend pas cet acharnement de la Délégation générale des prisons et de son délégué général de ne pas répondre à leurs revendications et de les laisser sans interlocuteur, et cela depuis le deuxième procès qui a eu lieu en 2016.

Mais cette fois-ci, la Délégation générale à l’administration pénitentiaire, qui avait mis 43 jours à publier un communiqué lors de sa grève du mois de juillet dernier, a réagi très rapidement. Et à l’inverse du mois de juillet, où ils alléguaient que Naâma était un «grand criminel» et qu’il avait été condamné pour «la mort de 11 agents des forces de l’ordre» lors du démantèlement de Gdeim Izik, cette fois-ci, ils accusent le Front Polisario d’avoir instrumentalisé les prisonniers.

Vous voyez donc comment le Maroc dit tout et son contraire. Il les présente finalement comme des prisonniers politiques, ce qui est un progrès de notre point de vue.

Ce qu’il faut savoir, c’est que cette fois-ci, comme les familles n’avaient plus de nouvelles des prisonniers en grève de la faim, elles se sont déplacées depuis Laâyoune – c’est-à-dire 1 200 kilomètres – pour en demander. Et lorsqu’elles se sont présentées à Kénitra, elles ont été accueillies devant la prison par des gardiens et des policiers, qui leur ont demandé leurs papiers. Ces derniers sont revenus deux heures plus tard pour leur annoncer qu’elles n’avaient pas le droit de visite.

Ces personnes, qui n’ont pas vu leurs enfants ou leur mari depuis si longtemps parce que c’est trop loin, qu’ils n’en ont pas les moyens et que ce sont toujours des visites très rapides – seulement 15 minutes par semaine –, sont venues et n’ont pas été autorisées à les voir. C’est quand même extrêmement grave et inhumain, comme cela l’est de la part de toute puissance coloniale.

De quelles informations disposez-vous via ses avocats ou d’autres intermédiaires sur place ?

Aucun avocat n’est autorisé à rendre visite aux prisonniers politiques sahraouis. Depuis le deuxième procès, des avocats français se sont rendus trois fois sur place pour les voir, et trois fois ils ont été refoulés. La troisième fois, Maître Joseph Breham n’a même pas eu le droit de monter dans l’avion de la Royal Air Maroc à Orly. Mais comme c’est impossible à prouver, on n’a pas pu le dénoncer. L’avocate qui était partie de son côté, et qui n’était pas encore connue des services marocains, a pu entrer, mais elle n’a pas pu rencontrer les prisonniers. Elle est donc descendue vers les familles jusqu’à Tan-Tan, puis elle a continué en voiture avec un militant sahraoui jusqu’à Laâyoune. C’est là qu’elle a été arrêtée au niveau de Tah, c’est-à-dire la frontière entre le Maroc et le Sahara Occidental. La police l’a alors mise dans un taxi pour la renvoyer à Agadir afin qu’elle prenne l’avion. Et tout ça sans donner le moindre document officiel. Cela veut dire que, maintenant, la nouvelle stratégie des Marocains consiste à ne plus fournir de document prouvant ou expliquant les motifs d’expulsion.

C’est ce qui nous est arrivé le 31 mai 2025, quand, à l’issue de la grande marche de Paris à Kénitra, nous avons pris le bateau à Algésiras. Nous étions 14, dont 4 élus français, marocains et espagnols. Nous n’avons pas pu débarquer à Tanger, et là non plus, nous n’avons eu aucune notification expliquant les motifs de cette interdiction. Donc la dernière fois que Naâma a pu voir un avocat, c’était début juin. Maître Messaoudi est allé le voir pour essayer de le dissuader et de négocier avec la Délégation générale des prisons, mais Naâma est resté ferme sur sa décision. De plus, c’était une période où il y avait une grève de tous les avocats qui a duré plusieurs semaines au Maroc, et Maître Messaoudi était malade et a dû être hospitalisé. Il n’a donc plus pu lui rendre visite. L’AMDH, l’Association marocaine des droits humains, qui défend le principe du droit à l’autodétermination, n’a rien pu faire non plus. Les prisonniers se retrouvent donc livrés à eux-mêmes.

Comme vous le savez, je suis moi-même interdite de séjour au Maroc depuis 2016, c’est-à-dire depuis la condamnation du Maroc par le Comité contre la torture de l’ONU pour les actes de torture infligés à Naâma Asfari. Je ne l’ai pas vu depuis 2019, sachant que cette autorisation, je l’avais obtenue après avoir moi-même observé 30 jours de grève de la faim à la mairie d’Ivry-sur-Seine, notre ville de résidence, dont Naâma est citoyen d’honneur.

La situation de Naâma Asfari fait écho à celle de l’ensemble des prisonniers politiques sahraouis du groupe de Gdeim Izik. Cette nouvelle alerte s’inscrit-elle dans une politique délibérée d’isolement et de durcissement carcéral généralisée de la part du régime marocains ?

Oui, dans cette nouvelle grève de neuf prisonniers politiques sahraouis dans trois prisons – c’est-à-dire Tiflet 2, la prison disciplinaire où les deux prisonniers sont en isolement total 23 heures sur 24 depuis dix ans, ce qui est la torture suprême ; à Kénitra, où ils sont plusieurs à observer la grève de la faim ; et à Aït Melloul –, les autorités marocaines sont très en colère et ont donc durci leur attitude face à ce mouvement qui les gêne beaucoup.

Cette fois, ce n’est plus seulement Naâma Asfari qui avait entraîné une grande visibilisation internationale sur son cas, mais ce sont bien neuf prisonniers politiques, dont certains sont dans une très grande fragilité et vulnérabilité physique et mentale.

Comment s’organise la solidarité entre les familles de prisonniers ?

Comme je vous l’ai dit, les familles de prisonniers ont essayé de venir les voir. Et finalement, de manière totalement arbitraire, les femmes, les épouses et les mères qui ont tenté de rendre visite ont été autorisées – ou pas – à rencontrer leurs prisonniers. Ce qui nous a permis de recueillir des témoignages pour celles qui ont pu y accéder et qui ont pu constater une grave dégradation. Comme l’ont écrit la Ligue pour la protection des prisonniers politiques sahraouis et l’équipe d’Equipe Media, qui ont publié les témoignages des épouses et des sœurs – la sœur de Zaoui en particulier, et la femme de Zbeir –, elles les ont trouvés dans un état physique très dégradé et dans un état mental très fatigué aussi.

En ce qui concerne la diplomatie, il n’y a aucune diplomatie. Toutes les actions qui sont faites sont du fait des associations de solidarité avec le peuple sahraoui, des associations sahraouies de solidarité, de l’Association marocaine des droits humains ou des organisations internationales des droits humains.

En tant que citoyenne française, vous interpellez régulièrement les institutions de votre pays. Face au virage diplomatique récent de Paris sur la question du Sahara Occidental et au silence du Quai d’Orsay concernant le sort de votre mari, quel regard portez-vous sur la responsabilité politique de la France ?

Côté français, j’avais été reçue le 30 avril par la sous-direction Maghreb du ministère des Affaires étrangères durant une heure – ce qui n’était pas arrivé depuis avant le Covid. J’ai été bien écoutée, mais à la fin, le sous-directeur adjoint par intérim du Maghreb m’a dit textuellement : «La France n’a pas les leviers nécessaires pour obtenir quoi que ce soit, ni pour demander quoi que ce soit au Maroc, et vous devez vous adresser à l’ONU.»

Ce que nous faisons déjà, tout comme le Polisario, depuis 1975, et depuis l’incarcération des prisonniers politiques sahraouis en 2010, puisque nous n’avons pas arrêté de déposer des plaintes pour torture et d’alerter tous les mécanismes spéciaux concernés.

Avez-vous reçu des réponses, même informelles, de la part d’élus ou de membres du gouvernement ?

Depuis le mois d’avril, avec l’Association des amis de la République arabe sahraouie démocratique en France, l’AARASD, nous n’avons pas cessé d’alerter les élus, députés et sénateurs, ainsi que les présidents des groupes de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale et de la commission des Affaires étrangères et de la Défense au Sénat. Et nous avons eu très peu de retours, sauf celui de Jean-Paul Lecoq, membre de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale et président du groupe d’études sur le Sahara Occidental, qui a rédigé plusieurs communiqués pour alerter sur l’état de santé de Naâma lors de sa première grève de la faim.

La rapporteuse spéciale contre la torture a elle aussi fait un tweet pour alerter sur l’état de santé de Naâma au mois de juin. Les autres n’ont jamais rien écrit.

Le Comité contre la torture de l’ONU a déjà condamné le Maroc à plusieurs reprises pour des violations flagrantes des droits de l’Homme, notamment concernant votre époux. Face au blocage actuel, quels leviers juridiques ou diplomatiques internationaux tentez-vous d’activer en urgence pour forcer le rétablissement des visites et du droit de communication ?

Le Polisario, par l’intermédiaire de son représentant aux Nations unies, Sidi Omar, a adressé une lettre officielle au secrétaire général de l’ONU concernant la situation de Naâma Asfari. Et Omar Hilale, l’ambassadeur du Maroc auprès des Nations unies, a répondu en réfutant – comme d’habitude – toutes les accusations. C’est un tissu de mensonges, mais dans ce cas-là, le Maroc est tenu de répondre.

Brahim Ghali lui-même a écrit au secrétaire général de l’ONU pour alerter sur la situation des prisonniers de Gdeim Izik.

Cette grève de la faim intervient dans une période intense au niveau de l’ONU, puisque nous attendons la résolution annuelle du Conseil de sécurité sur le Sahara Occidental le 31 octobre, suite à la résolution 2756 de 2024 qui avait donné lieu à de grandes discussions et à trois moutures qui avaient abouti à une rédaction où il y avait à la fois le plan d’autonomie prôné par le Maroc depuis 2007, et aussi la demande de l’application du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. En janvier, les Etats-Unis ont organisé des préliminaires de pourparlers entre le Maroc et le Front Polisario aux Etats-Unis, puis à l’ambassade des Etats-Unis en Espagne.

Il y a eu trois réunions qui ont montré que les positions du Maroc et de Front Polisario n’étaient pas conciliables. Mais M. Trump voulait terminer cette affaire pour le mois de mai 2026. Cependant, comme en février les Etats-Unis ont attaqué l’Iran, tout a été reporté. Apparemment, les Etats-Unis ont remis la main à la pâte pour préparer sans doute aussi la résolution qui va être adoptée fin octobre, puisque ce sont les Etats-Unis qui tiennent la plume et qu’ils veulent de nouveau organiser des rencontres pour des pourparlers entre le Maroc et le Polisario d’ici la fin de l’année.

La semaine dernière, pour la première fois depuis des années, le ministre des Affaires étrangères, Mohamed Yeslem Beissat, le conseiller à la présidence pour les Affaires étrangères, Mohamed Salem Ould Salek, et Sidi Mohamed Omar, le représentant du Polisario auprès de l’ONU et coordinateur avec la Minurso, ont été reçus par l’ambassadeur américain auprès des Nations unies. C’est effectivement très intéressant et très important, et ils ont aussi été reçus par le conseiller pour l’Afrique de M. Trump.

C’est dire combien cette question est prise au sérieux. Nous avons aussi lu le rapport annuel du secrétaire général de l’ONU qui est sorti le 1er octobre, où il y a des passages très intéressants sur les droits de l’Homme, et en particulier sur la possibilité d’obtenir des mesures de confiance de la part du Maroc pour montrer sa bonne volonté dans ces négociations futures. Et donc nous avons le bon espoir que ça se transforme en libération des prisonniers politiques à l’issue de ces pourparlers qui doivent avoir lieu.

Nous avons alerté tous les mécanismes spéciaux. En ce moment, il y a la rencontre du Conseil des droits de l’Homme à Genève. Il y a trois sessions par an. Nous avons alerté les ambassades des pays amis. Et nous avons organisé des side events à propos de la situation des prisonniers politiques sahraouis et aussi du droit à l’autodétermination.

Donc cette question est toujours mise en avant et réitérée à chaque grande réunion. Par exemple, la semaine dernière, a eu lieu une réunion d’évaluation des «Vacances en paix» en Espagne, qui représente un énorme dispositif, puisque cet événement reçoit des milliers d’enfants. Et à la fin, ça réunissait tous les responsables des «Vacances en paix» de toutes les différentes régions d’Espagne. Cette rencontre avait lieu en Galice. Et là aussi, il a été question des prisonniers politiques sahraouis.

Donc moi aussi j’alerte toujours en ce qui concerne mon droit de visite. Je me suis, disons, plus ou moins laissé faire, bien obligée, puisque j’ai été expulsée sept fois en dix ans et que j’ai introduit un recours administratif en 2019 suite à mon expulsion. Après avoir rendu visite à Naâma, j’ai retenté une visite en juillet 2019 parce que ça s’était si mal passé en janvier que j’avais compris que la situation n’était pas normalisée. Mais pour le prouver, j’ai fait le voyage, alors que le sous-directeur Maghreb me disait : «Mais non, n’y allez pas, vous serez de nouveau expulsée». J’ai répondu : «Monsieur, il faut bien que je montre, que je prouve qu’effectivement je serai expulsée.» Et, effectivement, j’ai été expulsée.

Et donc j’ai introduit un recours administratif devant le tribunal de Rabat, qui a répondu en novembre 2019 que j’étais un danger pour la sécurité extérieure et intérieure de l’Etat marocain, et que j’étais source de violences. C’est pour ça que je n’étais pas autorisée à pénétrer sur le territoire marocain, et de facto, ça m’empêche de voir mon mari.

Sauf que depuis cette grève de la faim de Naâma, qui a forcément affecté sa santé, et sa reprise de la grève le 23 septembre, je suis extrêmement inquiète. Je suis convaincue qu’il est nécessaire pour moi de voir Naâma, pour voir de mes yeux dans quel état il est, et ne pas me contenter des communiqués de presse de la Délégation générale des prisons, qui ne sont pas une preuve en soi, puisque le Maroc dit tout et son contraire, et en plus utilise le mensonge de façon éhontée.

Puisqu’on est bien toujours dans une situation coloniale, et que l’Etat colonial utilise la vengeance coloniale – c’est le seul langage qu’il connaît –, pour casser le colonisé, et donc casser sa femme qui, depuis si longtemps, se bat pour son mari et pour tous ses compagnons

Cette fois-ci, je n’ai plus de patience et je vais tenter de retourner au Maroc pour demander le droit de visite. Et comme la Délégation générale des prisons a formulé des propositions que nous prenons avec beaucoup de pincettes – parce que c’est tout le temps un leurre –, elle avait proposé de transférer Naâma à Marrakech pour que je puisse venir le voir. On avait trouvé ça bizarre, on se disait que c’était une volonté de casser le groupe de Kénitra, et puis, sans être sûre du tout que mon droit de visite soit accordé, d’autant plus que l’argument paraissait fallacieux, étant donné que je pourrais très bien aller voir Naâma à Kénitra, comme je l’ai fait en 2019.

La délégation des prisons, par ses envoyés, ses émissaires qui n’étaient jamais décisionnels auprès de Naâma, n’avait pas donné suite sur le moment, début septembre.

Et puis là, subitement, Naâma est transféré de force à Marrakech. Forte de cet avis de l’émissaire qui avait été donné début septembre à Naâma, je vais tenter de retourner voir Naâma Asfari. Et j’espère bien que cette fois la délégation des prisons, sur ordre du ministère de l’Intérieur ou du Makhzen, me laissera voir Naâma de mes yeux pour constater dans quel état physique il se trouve, comme ils ont autorisé les familles de Zaoui et des autres à voir leurs prisonniers.

Je me ferai accompagner par des personnalités afin d’avoir des témoins de la façon dont je suis traitée, moi, une Française, épouse d’un prisonnier politique depuis 16 ans dans les geôles marocaines, condamné à 30 ans de manière illégale puisque sur la base d’un aveu obtenu sous la torture, ce qui est loin de constituer une preuve.

Et il est bien entendu que s’il fait l’entièreté de sa peine, c’est-à-dire 30 ans, j’aurai 85 ans à sa sortie et lui en aura 70. Donc ce serait quand même bien qu’on puisse le voir maintenant, et non pas dans 14 ans. De plus, qu’est-ce qui se passe pour ceux qui sont condamnés à perpétuité ? C’est-à-dire qu’ils sont condamnés à ne plus pouvoir voir leur famille jusqu’à leur mort ?

Je voudrais aussi préciser que nous n’avons aucune nouvelle des deux prisonniers de Tiflet 2 qui sont en grève de la faim depuis le 23 septembre, qui sont à l’isolement total depuis 10 ans maintenant et dont les familles n’ont pas obtenu un droit de visite. Or, parmi eux, il y a Mohamed Lamine Haddi et Abba. Mohamed Lamine Haddi a observé deux grèves de la faim extrêmement longues, de 60 et 80 jours, et nous sommes très inquiets pour sa santé, tout comme pour celle d’Abba.

Cela fait plus d’une décennie que vous menez ce combat acharné, souvent au prix d’interdictions de territoire et d’un harcèlement moral constant. Où puisez-vous la force de continuer à porter cette voix aujourd’hui ?

Pourquoi je me bats depuis tant d’années ? Eh bien d’abord, c’est par amour pour mon mari. C’est à cause de mon sens de la justice et de la liberté que j’ai toujours porté, et qui a été transmis par toute ma famille et par mes parents. Dans tous mes engagements politiques et associatifs, je me suis toujours battue pour la justice et pour l’égalité. Quand j’ai croisé la cause sahraouie, il y a déjà bien longtemps, dans les années 90, j’y ai engagé toutes les valeurs qui me portent. Et aussi, en tant que chrétienne, en tant que catholique qui croit en l’humanité, qui croit en la dignité de l’homme, qui croit au salut, eh bien je porte cette cause et je porte mon mari dans mon cœur, dans mon âme. J’y mets toutes mes forces, toute ma conviction, toute ma foi et mon espérance, qui m’est donnée par mon appartenance au message de Jésus-Christ, qui est mort et ressuscité pour nous.

Je suis aussi portée par l’amitié et la fraternité de tous les membres de l’AARASD, des associations membres de la Conférence européenne de soutien et de solidarité avec le peuple sahraoui (EUCOCO), des autres associations, des membres de l’ACAT, de la Ligue des droits de l’Homme, du MRAP, de Femmes solidaires, du Parti communiste, de la CGT, du Mouvement de la Paix… Bref, de toutes les associations qui croient en la justice et qui me soutiennent face à une ambassade du Maroc en France qui utilise la violence et instrumentalise les Franco-Marocains contre les Sahraouis installés en France et contre ceux qui se battent pour le Sahara Occidental. Comme nous avons pu le voir pendant la marche que nous avons organisée en avril-mai-juin 2025, quand nous avons été de Paris-Ivry-sur-Seine à Algésiras pour tenter de rallier la prison de Kénitra et voir mon mari.

Dans toutes ces villes, nous avons été reçus admirablement par un collectif d’associations et de personnes, mais ça s’est très mal passé dans cinq villes – les cinq villes où la préfecture avait autorisé les Franco-Marocains à manifester au même endroit et à la même heure que nous. Evidemment, ce qui devait arriver arriva ; c’est-à-dire que c’est nous qui avons été obligés de nous taire, les Sahraouis et nous, et ce sont les Franco-Marocains qui ont vociféré, hurlé, insulté, au point qu’il a même fallu que les CRS s’interposent entre nous pour éviter toute violence.

Mais si nous ne sommes pas tombés dans la provocation, c’est évidemment pour que cette marche puisse avoir lieu jusqu’au bout. Parce que la volonté des Franco-Marocains et de l’ambassade du Maroc en France, c’était de stopper cette marche qui mettait en évidence la question du Sahara Occidental partout, et donc de susciter des provocations. Nous ne sommes pas tombés dans le piège et nous avons pu aller jusqu’au bout de notre action en 2025. La situation en Espagne était bien différente, puisque jamais, nulle part, les Hispano-Marocains ne sont intervenus, et que quand il y a eu une fois ou l’autre une personne qui voulait nous déranger, la police l’exfiltrait immédiatement.

En revanche, nous avons vu combien le Maroc avait la main sur l’Espagne quand nous avons pris un ferry espagnol, sur lequel il n’y avait aucune police espagnole, il n’y avait que les services secrets marocains, une vingtaine de personnes. Ils nous ont empêchés de bouger pendant toute la durée de la traversée et nous ont empêchés de descendre à la suite des touristes qui étaient là, sans aucune explication. Nous avons alors dû rebrousser chemin. Cela veut dire que l’Espagne n’a aucun pouvoir sur un bateau battant pavillon espagnol, navigant dans les eaux espagnoles, contre la volonté de l’ambassade marocaine ou du consulat d’Algésiras, qui est extrêmement puissant, puisqu’à Algésiras il y a des milliers de travailleurs immigrés marocains.

Quel message souhaitez-vous adresser à l’opinion publique et aux organisations de défense des droits de l’Homme pour briser le mur de l’indifférence ?

Evidemment, j’encourage les hommes politiques et la communauté internationale à faire pression sur le Maroc, comme leur appartenance à l’ONU et au Conseil de sécurité les y oblige. Mais jusqu’à présent, ça n’a rien donné, parce que le Maroc a des moyens de pression sur tous nos pays, notamment depuis qu’il a espionné les gouvernements français et espagnol, par le logiciel Pegasus, par lequel j’ai été moi aussi surveillée, ainsi que le maire d’Ivry et le représentant du Front Polisario. C’est-à-dire que le Maroc a des dossiers contre toutes ces personnalités en France qui n’osent pas prendre la parole.

D’autre part, ils sont sous la pression des entreprises, des hommes d’affaires franco-marocains, marocains ou français, et tout est subordonné au fait qu’ils fassent de bonnes affaires au Maroc et au Sahara Occidental occupé. Et ce, à l’encontre des décisions de la Cour de justice de l’Union européenne, qui a bien décrété en 2024 que le Maroc et le Sahara Occidental étaient deux territoires distincts, que pour exploiter les ressources naturelles du Sahara Occidental il fallait le consentement du peuple sahraoui, et que le Polisario est le seul représentant du peuple sahraoui, réaffirmant ainsi ce que dit l’ONU depuis 1963 puis 1975.

Aussi le processus de décolonisation est inachevé. Et malgré tout, avec le peuple sahraoui, ce petit peuple, car il n’y a pas besoin d’être un grand nombre pour demander ses droits et pour respecter sa dignité humaine, nous nous battrons jusqu’au bout pour qu’il puisse obtenir son droit à l’autodétermination, comme va le réaffirmer, nous l’espérons bien, le Conseil de sécurité dans sa résolution du 31 octobre.

Interview réalisée par Mehenna H et Kahina B.-H.

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