Par Abdelkader S. – Qui sont les visages qui articulent la gestion interne de la présidence de la République ? Souvent installés en retrait des projecteurs politiques, les directeurs de cabinet successifs d’El-Mouradia incarnent une fonction stratégique de l’exécutif national. Depuis l’indépendance en 1962, l’observation des profils nommés à ce poste clé offre une chronique fidèle de la sédimentation administrative algérienne, oscillant au fil des décennies entre diplomatie, encadrement sécuritaire et impératifs technocratiques.
Au lendemain de l’indépendance, sous la présidence d’Ahmed Ben Bella puis de Houari Boumediene, la priorité absolue réside dans la construction ex nihilo des structures étatiques. La direction de cabinet de la présidence de la République naît dans ce contexte de centralisation des dossiers. Les premiers titulaires de la fonction sont des figures elles-mêmes issues de la guerre de Libération nationale ou de la haute fonction publique naissante. Leur mission consiste alors à jeter les bases méthodologiques d’une administration moderne, capable de centraliser les rapports ministériels et d’organiser les grands arbitrages économiques du pays.
C’est au cours des années 1980, sous les mandats de Chadli Bendjedid, que le poste prend une dimension institutionnelle particulièrement visible. La nomination du général Larbi Belkheir en 1986 consacre la fonction comme le principal pivot de coordination au sommet de l’Etat. A une époque marquée par d’importantes mutations politiques internes et par l’ouverture vers le multipartisme, la direction de cabinet sert d’interface de liaison entre la présidence de la République, le gouvernement et les institutions de sécurité nationale.
La décennie 1990, ouverte par la gestion collégiale du Haut Comité d’Etat dirigé par Ali Kafi puis par la présidence de Liamine Zeroual, impose une reconfiguration temporaire à El-Mouradia. Dans un contexte de crise sécuritaire et institutionnelle majeure, la direction de cabinet privilégie des profils de hauts fonctionnaires discrets. Des personnalités comme Youcef Yousfi, qui gère le cabinet sous la présidence de Liamine Zeroual avant de rejoindre le secteur de l’énergie, illustrent cette période où le rôle se concentre exclusivement sur l’administration technique et la gestion quotidienne des dossiers sectoriels, loin de l’influence politique des décennies précédentes et suivantes.
Le long parcours présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika sera marqué par une alternance régulière de figures politiques majeures à la tête du cabinet d’El-Mouradia. Larbi Belkheir y effectue un retour notable au début des années 2000 pour stabiliser les rouages de l’institution, avant de céder sa place à des profils civils de premier plan à l’époque.
Le poste devient par la suite une passerelle politique ou un point d’ancrage pour les chefs de l’exécutif. Ali Benflis assume la fonction avant d’être propulsé à la tête du gouvernement. Plus tard, Ahmed Ouyahia gère le cabinet à plusieurs reprises, notamment entre 2014 et 2017. Durant cette période, la direction de cabinet s’affirme principalement comme un organe de contrôle technique, veillant à ce que l’action du gouvernement s’aligne strictement sur les feuilles de route et les orientations de la présidence de la République.
Sous la présidence actuelle d’Abdelmadjid Tebboune, l’organisation des services d’El-Mouradia traverse plusieurs restructurations par décrets, modifiant la répartition des portefeuilles des conseillers et la coordination générale. Les profils choisis témoignent d’une orientation plus technique et sectorielle.
Le diplomate Noureddine Baghdad Daidj ouvre le bal au début du mandat, suivi d’Abdelaziz Khellaf, un économiste chevronné ayant officié par le passé comme ministre des Finances. En novembre 2023, la responsabilité échoit à Boualem Boualem, un magistrat de carrière qui centralise la gestion administrative et institutionnelle jusqu’à son récent décès.
Afin de lui succéder, le chef de l’Etat vient de nommer Lounès Magramane. Ancien secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et diplomate de carrière passé par des postes d’ambassadeur majeurs, sa nomination confirme la tendance contemporaine d’installer des hauts fonctionnaires au sommet de l’appareil présidentiel.
En plus de six décennies, le cabinet de la présidence de la République s’est ainsi transformé d’un rôle initial de structuration révolutionnaire pour se muer en un poste de haute gestion administrative, au cœur du fonctionnement de l’Etat.
A. S.



Un poste aussi sensible ne doit pas échoir à n’importe qui. La nécessité d’un profil sûr du sérail et non d’un profil rare singulier.