Par Mehenna H. – Il existe un vieux dicton populaire – adapté ici au contexte – qui résume à merveille l’époque contemporaine : «C’est le cheval qui reçoit les coups, et c’est l’âne qui se gratte.» A l’ère des algorithmes et de la chasse effrénée au clic, ce proverbe trouve une résonance toute particulière chez une certaine faune numérique voisine. Dès qu’un grain de sable vient gripper les rouages de la distribution commerciale en Algérie, une armée de commentateurs marocains 2.0 entre immédiatement en transe.
Ces jours-ci, le spectacle, affligeant et pathétique, est à son comble. Un léger couac logistique sur le circuit de la pomme de terre et une tension passagère sur l’huile de table suffisent à déclencher un branle-bas de combat sur les réseaux sociaux. Pour ces experts marocains autoproclamés de la géopolitique culinaire, un simple retard de livraison se transforme instantanément en effondrement civilisationnel. A les entendre brailler, on pourrait croire que l’avenir de la région se joue au fond d’une friteuse ou autour d’une marmite.
Cette obsession gastrique prêterait à sourire si elle n’était pas aussi révélatrice d’un vide abyssal. Incapables de regarder les réalités économiques qui frappent leur propre quotidien, ces mouches du coche numériques préfèrent scruter à la loupe les étals du voisin. Le moindre ajustement de marché, le plus petit dysfonctionnement de stockage – des aléas classiques que les autorités régulent en quelques jours – devient pour eux une affaire d’Etat, commentée avec une gourmandise malsaine et une mauvaise foi assumée.
Il est fascinant d’observer comment le moindre tubercule devient, sous le clavier de ces chroniqueurs de l’absurde, une arme de distraction massive. On dissèque le cours de la patate avec le sérieux d’un analyste de Wall Street, on théorise sur le litre d’huile comme s’il s’agissait d’or noir. Tout est bon pour faire du bruit, générer de l’engagement et masquer, derrière un écran de fumée virtuelle, ses propres difficultés.
La réalité, pourtant, est bien plus prosaïque. Les circuits d’approvisionnement se réajustent, les stocks se reconstituent et les marchés retrouvent leur équilibre habituel. Mais qu’importent les faits réels pour ceux qui ne vivent que par l’écume des réseaux sociaux ? Quand la crise passagère sera oubliée dès la semaine prochaine, nos infatigables commentateurs se trouveront déjà un nouveau prétexte, un autre produit du quotidien, pour continuer à se gratter là où cela ne les démange même pas.
M. H.


