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La fabrique de l’ennemi

Par A. Boumezrag – A Rodez, dans une discothèque de l’Aveyron, des jeunes ont été filmés scandant : «Marine au pouvoir, les Arabes à l’abattoir.» Une enquête judiciaire a été ouverte. L’émotion a été vive. Les condamnations nombreuses. Les commentaires indignés ont défilé sur les plateaux de télévision comme les voitures sur le périphérique parisien un lundi matin. Pourtant, la vraie question n’est pas de savoir comment un tel slogan a pu être prononcé. La vraie question est beaucoup plus inconfortable : comment aurait-il pu ne pas l’être ?

Pendant longtemps, la République française s’est raconté une belle histoire. Une histoire où chacun était citoyen avant d’être autre chose. Une histoire où l’égalité n’était pas seulement gravée sur les frontons mais aussi dans les esprits.

Puis est arrivée l’ère du buzz permanent, du clash rentable et du «temps de cerveau disponible» transformé en monnaie politique. Aujourd’hui, dans une partie du débat public français, il existe un phénomène fascinant : l’immigration explique tout. Le chômage ? Immigration. L’insécurité ? Immigration. La crise du logement ? Immigration. La dette publique ? Immigration. La pluie sur Paris en plein mois de juin ? On cherche encore, mais certains chroniqueurs y travaillent sûrement.

Le migrant est devenu ce que les économistes appellent une variable universelle. Une sorte de couteau suisse électoral capable d’expliquer tous les dysfonctionnements d’un pays de près de 70 millions d’habitants. Dans cette gigantesque opération de simplification politique, l’Arabe et le musulman occupent une place particulière. Ils sont devenus les personnages principaux d’un feuilleton national diffusé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Chaque soir, les mêmes mots reviennent. Ensauvagement. Submersion. Grand remplacement. Séparatisme. Menace identitaire. Le vocabulaire change peu. Seuls les décors varient.

Le plus remarquable est que ceux qui alimentent cette mécanique prétendent ensuite découvrir avec stupéfaction ses conséquences. C’est un peu comme verser de l’essence pendant dix ans autour d’une maison et s’étonner qu’un jour quelqu’un craque une allumette. «Incroyable», disent-ils. Non. Prévisible. Car les mots ne sont pas des meubles. Ils bougent. Ils voyagent. Ils contaminent. Ils finissent par produire des effets.

Lorsqu’une population entière est décrite quotidiennement comme un problème, certains finissent fatalement par conclure qu’il faut supprimer le problème. L’histoire humaine fonctionne malheureusement ainsi depuis des siècles. La haine commence rarement par les armes. Elle commence presque toujours par le vocabulaire. D’abord une caricature. Puis un amalgame. Ensuite une suspicion collective. Enfin une désignation. Le reste suit souvent tout seul.

A Rodez, certains responsables politiques ont dénoncé le slogan avec fermeté. Très bien. Mais condamner les fruits tout en arrosant l’arbre relève parfois d’une étrange gymnastique intellectuelle. Depuis des années, une partie de la classe politique française a transformé l’immigration en startup électorale. Le business model est simple. Créer de l’angoisse. Entretenir de la peur. Désigner des coupables. Récolter des voix. Le retour sur investissement est excellent.

Pourquoi parler des délocalisations quand il est plus facile de parler du voile ? Pourquoi évoquer la désindustrialisation quand un débat sur le halal garantit davantage d’audience ? Pourquoi expliquer la complexité du monde quand la désignation d’un bouc émissaire tient dans un tweet ? A l’ère des réseaux sociaux, la nuance est devenue un produit de luxe. Le raccourci, lui, est gratuit. Et il cartonne.

Le plus ironique dans cette affaire est que les jeunes qui reprennent aujourd’hui ces slogans sont souvent les enfants d’une époque qui prétendait avoir tiré les leçons de l’Histoire. On leur a expliqué pendant des années que certaines populations constituaient un danger. On leur a répété qu’il existait une incompatibilité culturelle. On leur a vendu l’idée d’une nation assiégée. Puis, lorsqu’ils reprennent le message sous une forme plus brutale, tout le monde feint de tomber des nues.

Version politique du célèbre : – «Qui a cassé le vase ?» – «Je ne sais pas, mais certainement pas celui qui l’a poussé vers le bord de la table pendant dix ans.»

Pendant ce temps, la France réelle continue son chemin. Une France où des millions de citoyens d’origine maghrébine travaillent, entreprennent, enseignent, soignent, innovent, paient leurs impôts et participent à la vie collective. Une France métissée qui existe déjà. Une France beaucoup plus calme que les plateaux télé qui prétendent parler en son nom. Une France qui, malgré les tensions, continue de fonctionner parce que la majorité de ses citoyens refuse encore les logiques de confrontation identitaire.

C’est précisément cette France-là qui risque de devenir la principale victime de la fabrication permanente de l’ennemi intérieur. Car lorsqu’une société commence à regarder une partie d’elle-même comme étrangère à elle-même, elle se fragilise. Lorsqu’elle transforme des citoyens en suspects permanents, elle s’affaiblit. Et lorsqu’elle cherche des ennemis partout, elle finit souvent par ne plus reconnaître ses propres alliés.

L’affaire de Rodez n’est donc pas seulement un fait divers. C’est un miroir. Un miroir parfois cruel. Un miroir qui renvoie à une question simple mais essentielle : que devient une démocratie lorsque la peur remplace progressivement le débat ? Les slogans entendus dans une boîte de nuit disparaîtront peut-être avec le temps. Les vidéos finiront par être remplacées par d’autres vidéos. Les polémiques par d’autres polémiques. Le cycle médiatique continuera sa course folle. Mais les mots, eux, laissent toujours des traces.

Et lorsqu’une nation passe des années à fabriquer des ennemis intérieurs, elle découvre souvent trop tard une vérité élémentaire : le danger le plus redoutable n’était pas celui qu’elle désignait du doigt, mais celui qu’elle nourrissait silencieusement dans ses propres fractures. Car les murs que l’on construit contre les autres finissent presque toujours par enfermer ceux qui les ont bâtis.

A. B.

2 Commentaires

  1. J’imagine déjà l’ambiance lourde d’un lendemain de victoire du rn à la présidentielle de 2027. C’est maintenant du domaine du possible.

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  2. Il faut quitter ce pays et les laisser en eux entre fachos nazillons , avant les arabes a l’abattoir. Il y avait les protestants aux bûcher ensuite les juifs à dachau et les fours et bien avant tout cela c’était les chrétiens dans les arènes et aux lions . C’est dans leurs ADN dans leur culture il faut absolument un coupable une tête de turc. Le monde est grand faut quitter ce pays.

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