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Quand l’Algérie fit la France savante : contre le mythe d’un pays «créé» par la colonisation

Une contribution d’Ali Farid Belkadi – L’un des effets les plus durables de la domination coloniale française réside dans la réduction de l’histoire algérienne à la période comprise entre 1830 et 1962.

Cette limitation chronologique paraît, à première vue, relever d’une simple commodité historiographique : 1830 marquerait le commencement de la colonisation et 1962 l’accession de l’Algérie à l’indépendance. Elle constitue pourtant bien davantage qu’un découpage pratique. Elle installe la France au commencement et à la fin du récit, comme si l’Algérie n’entrait véritablement dans l’histoire qu’au moment où elle perdait sa souveraineté, puis en sortait lorsque la domination coloniale prenait fin.

Ce cadre temporel ne nie pas nécessairement l’existence d’un passé antérieur. Il le subordonne. L’Antiquité est souvent annexée à l’histoire de Rome, le Moyen Âge dispersé entre les dynasties maghrébines, l’époque moderne réduite à une Régence d’Alger décrite comme immobile, tandis que les sociétés rurales et sahariennes sont enfermées dans une temporalité tribale supposée extérieure à l’histoire politique. L’Algérie antérieure à 1830 devient ainsi un vaste prologue sans autonomie, dont la fonction principale serait de préparer l’arrivée de la France.

Cette construction répond à une forme de narcissisme civilisationnel. La puissance coloniale ne se contente pas d’affirmer qu’elle a conquis, administré ou transformé un territoire. Elle se proclame l’origine de sa lisibilité.

Elle prétend avoir révélé ses monuments, identifié ses populations, classé ses langues, reconnu ses antiquités et donné une cohérence à ses espaces. Le pays conquis est présenté comme incapable de produire lui-même les catégories de sa propre connaissance. La colonisation devient alors non seulement une occupation militaire et politique, mais une entreprise de confiscation du commencement.

La formule classique selon laquelle la France aurait « fait l’Algérie » repose sur cette prétention.

Elle suppose que le territoire n’aurait acquis sa forme, son unité et sa conscience qu’à travers les institutions coloniales. Il suffit pourtant d’inverser la perspective pour apercevoir une réalité autrement plus complexe. Entre 1830 et 1962, la France ne transforma pas seulement l’Algérie. L’Algérie transforma profondément la France. Elle forma ses militaires, ses administrateurs, ses médecins, ses géographes, ses linguistes, ses archéologues, ses anthropologues et ses épigraphistes. Elle lui procura des terrains de recherche, des corpus, des collections, des carrières et des institutions. Elle alimenta ses bibliothèques et ses musées. Elle contribua, parfois au prix de violences extrêmes, à la constitution de la France savante, impériale et muséale.

L’Algérie ne fut donc pas seulement l’objet d’une science française déjà constituée. Elle fut l’un des lieux où cette science se développa, se professionnalisa et acquit une autorité nouvelle.

La colonisation armée d’une science

La colonisation de l’Algérie fut, dès ses premières années, une opération de connaissance autant qu’une opération militaire. L’armée devait reconnaître les reliefs, établir les itinéraires, localiser les points d’eau, identifier les autorités, comprendre les alliances et recueillir des renseignements sur les populations. La cartographie, la géographie, la linguistique, l’ethnographie et la statistique n’étaient pas des activités séparées de la colonisation. Elles en constituaient les instruments.

Le même officier pouvait diriger une colonne, relever une inscription, interroger un notable, copier une généalogie et décrire un site antique. Le médecin militaire pouvait soigner les soldats, recueillir des plantes, mesurer des crânes et participer à une fouille. L’interprète accompagnait les négociations, traduisait les interrogatoires et transmettait des informations linguistiques qui rejoignaient ensuite les publications savantes. Les frontières entre administration, guerre et recherche demeuraient profondément poreuses.

L’armée française d’Afrique occupa ainsi une place prépondérante dans la connaissance historique et archéologique de l’Algérie. Elle possédait les moyens de déplacement, les personnels techniques, l’autorité politique et la capacité de pénétrer dans les régions soumises ou en cours de soumission. Les militaires furent parmi les premiers à signaler les ruines, les voies romaines, les inscriptions et les monuments. Cette prééminence s’expliquait par des raisons pratiques, mais elle détermina également la manière dont les vestiges furent observés. Les camps, les fortifications, les routes et les systèmes défensifs retinrent une attention particulière, car ils répondaient aux préoccupations immédiates de l’armée occupante.

L’archéologie romaine fournit rapidement un précédent commode à la colonisation française. Rome avait conquis, administré, construit des routes, établi des villes et défendu des frontières. La France pouvait dès lors se présenter comme l’héritière d’une première entreprise méditerranéenne de civilisation, alors qu’elle subit une domination romaine identique. L’étude de l’Afrique romaine servit à la fois la connaissance de l’Antiquité et la légitimation du présent colonial. Les militaires et les administrateurs cherchaient dans l’expérience romaine des modèles de peuplement, de maîtrise du territoire et d’organisation des frontières.

Ce rapprochement produisit un paradoxe essentiel. L’Algérie était utilisée pour confirmer la grandeur de Rome et, par extension, pour légitimer la France ; mais les découvertes réalisées sur son sol transformaient profondément la connaissance française de l’Empire romain. Les inscriptions, les villes, les mosaïques et les institutions de l’Afrique antique obligeaient les savants européens à reconnaître l’importance politique, économique et intellectuelle des provinces africaines. L’Algérie ne recevait donc pas passivement une histoire romaine élaborée ailleurs. Elle fournissait les matériaux qui permettaient de la réécrire.

La dépossession du passé antérieur

L’exaltation du passé romain eut pour effet de fragmenter l’histoire du territoire algérien. L’Afrique antique fut détachée de ses continuités locales et rattachée à une généalogie européenne. Les périodes médiévales, islamiques et ottomanes furent, quant à elles, présentées comme des temps de recul ou d’immobilité. La colonisation pouvait ainsi apparaître comme le retour d’un ordre méditerranéen interrompu.

Ce schéma rendait difficile la reconnaissance d’une histoire algérienne autonome. Massinissa, Jugurtha, Juba, Fronton de Cirta, Apulée ou Augustin étaient intégrés à l’histoire de Rome, de la littérature latine ou du christianisme occidental. Les dynasties rustumides, zirides, hammadides, zianides ou hafsides étaient réparties dans une histoire générale du Maghreb. La Régence d’Alger était enfermée dans le récit de la course maritime et de la présence ottomane. Les populations amazighes étaient observées comme des survivances ethnographiques plutôt que comme des sociétés historiques en transformation.

Cette fragmentation permettait à la puissance coloniale de se réserver la capacité d’unifier le récit. La France aurait découvert les antiquités romaines, classé les dynasties médiévales, recueilli les traditions berbères et ouvert les archives ottomanes. Après avoir dispersé les différentes temporalités du pays, elle se présentait comme l’unique institution capable de les ordonner.

Le procédé était renforcé par le déplacement des sources. Manuscrits, inscriptions, stèles, monnaies et objets archéologiques rejoignaient les bibliothèques et les musées contrôlés par l’administration coloniale ou par les institutions métropolitaines. La dépossession documentaire préparait ainsi la dépossession historiographique. Lorsque les preuves matérielles et les instruments de leur interprétation se trouvaient concentrés dans les institutions françaises, celles-ci pouvaient plus aisément se présenter comme les dépositaires légitimes de l’histoire algérienne.

La question n’est donc pas seulement de savoir qui découvrit les vestiges, mais qui obtint le pouvoir de les classer, de les publier et de leur attribuer une signification. La science coloniale ne se limita pas à recueillir des informations. Elle organisa les conditions institutionnelles permettant à la France de parler au nom du passé algérien.

La Revue africaine, archive et appareil de pouvoir

La Revue africaine, journal des travaux de la Société historique algérienne, constitue l’un des documents les plus importants pour comprendre cette production coloniale du savoir. Fondée en 1856 sous l’impulsion de Louis-Adrien Berbrugger, elle publia pendant plus d’un siècle des recherches historiques, archéologiques, géographiques, linguistiques et ethnographiques concernant l’Algérie et l’Afrique du Nord. Elle accueillit des traductions de manuscrits arabes, des relevés d’inscriptions, des études de monuments, des généalogies, des traditions locales, des notices biographiques, des descriptions de tribus et des comptes rendus de fouilles.

L’Algérie constituait son objet ; les Français en étaient les auteurs légitimes. Les villes algériennes, les généalogies, les tribus, les langues, les manuscrits, les inscriptions, les traditions orales, les confréries, les institutions musulmanes et les résistances à la colonisation étaient examinés par des hommes appartenant à la société coloniale. Une étude consacrée aux objets de la sociologie coloniale constate précisément que les études parues dans la Revue africaine étaient rédigées par des auteurs européens. La répartition des places était ainsi presque parfaite : les Européens observaient et écrivaient ; les Algériens étaient observés, traduits et décrits.

Les Algériens musulmans ne furent pourtant jamais absents de la production matérielle de la revue. Leur présence se trouvait enfouie dans les notes, les traductions et les formules de remerciement. Ils étaient les informateurs, les guides, les copistes, les interprètes, les secrétaires, les détenteurs de manuscrits et les connaisseurs des traditions locales. Ils communiquaient les généalogies, récitaient les poèmes, expliquaient les usages juridiques, identifiaient les lieux et traduisaient les documents arabes ou berbères. Mais la revue ne leur accordait généralement pas la même qualité intellectuelle qu’aux hommes qui recueillaient leurs paroles et les plaçaient sous une signature française.

Feuilleter cette revue revient à parcourir l’immense chantier intellectuel ouvert par la colonisation. On y voit apparaître des sites, des textes et des objets qui deviennent progressivement des domaines spécialisés. L’épigraphie latine, punique, néopunique, libyque et arabe s’y développe au fil des découvertes. Les correspondants signalent des ruines, transmettent des estampages, décrivent des monnaies et discutent l’identification des anciens toponymes. Des informations recueillies dans une commune, un cercle militaire ou une oasis parviennent à Alger, puis sont relayées vers Paris et intégrées aux corpus savants.

La Revue africaine représente à cet égard un monument de papier. Elle conserva des témoignages, des inscriptions et des traditions qui auraient pu disparaître. Certains monuments aujourd’hui endommagés ne sont connus que par les descriptions et les dessins publiés dans ses pages. Elle demeure donc une source irremplaçable pour l’histoire algérienne.

Mais elle ne peut être considérée comme un simple dépôt neutre. Elle fut également un appareil de pouvoir intellectuel colonial dictatorial. Elle sélectionnait les sujets, validait les auteurs, fixait les graphies et déterminait les catégories légitimes. Les sociétés algériennes y apparaissaient principalement comme objets d’étude. Les Algériens qui fournissaient les informations étaient rarement placés au même niveau que les militaires, les administrateurs ou les érudits européens qui les publiaient.

Le déséquilibre ne résidait pas nécessairement dans la falsification des faits. Il se trouvait dans l’économie de l’autorité. Celui qui recueillait la parole pouvait devenir l’auteur de la connaissance, tandis que celui qui la transmettait demeurait un témoin anonyme. Le savoir oral, local ou familial n’acquérait une existence scientifique qu’après son passage par l’écriture, l’imprimerie et l’institution coloniale.

La Revue africaine doit donc être soumise à une double lecture. Elle est à la fois une archive de l’Algérie et une archive de son appropriation. Elle renseigne sur les monuments, les langues et les sociétés, mais également sur la manière dont le pouvoir colonial transforma ces réalités en domaines savants placés sous son contrôle.

Berbrugger ou la naissance algérienne d’un savant français

Louis-Adrien Berbrugger illustre la relation étroite entre la formation intellectuelle française et l’expérience algérienne. Il avait fréquenté l’École royale des chartes et possédait, avant son arrivée, une culture historique et philologique. Il épousa une jeune femme algérienne qui lui apprit la langue et ls arcanes de l’Algérie, tout en vivant comme colonel de la milice à la Casbah d’Alger. L’essentiel de son identité publique de conservateur, d’archéologue et d’organisateur de la recherche se constitua sur le sol algérien.

Berbrugger participa à la fondation et au développement de la bibliothèque et du musée d’Alger. Il anima la Société historique algérienne et la Revue africaine. Il accompagna des expéditions, recueillit des manuscrits, étudia des monuments et entretint des relations avec les grandes institutions savantes françaises. Il porta également le titre de colonel de la milice algéroise, institution comparable à une garde nationale. Sa trajectoire montre combien les fonctions militaires, administratives et scientifiques pouvaient se superposer.

L’Algérie fut le terrain qui permit à Berbrugger de transformer sa formation initiale en autorité scientifique. Elle lui procura les manuscrits, les monuments, les traditions et les correspondants nécessaires à la construction d’une carrière. Sans le territoire conquis, sans les institutions coloniales et sans les médiations algériennes, l’œuvre qui lui est attribuée aurait été impossible.

Le cas du Mausolée royal de Maurétanie, longtemps désigné sous le nom colonial de Tombeau de la Chrétienne, révèle la dimension politique de cette archéologie. L’exploration du monument fut mise en scène sous le patronage du pouvoir impérial. Napoléon III, le gouverneur général et les autorités militaires furent associés à une entreprise scientifique transformée en manifestation de souveraineté. Le monument antique devenait simultanément un objet d’étude et un trophée symbolique de la domination française.

La France savante formée sur le terrain algérien

Berbrugger ne fut pas un cas isolé. Plusieurs générations d’érudits, d’officiers, de médecins et d’administrateurs bâtirent leur réputation scientifique à partir de l’Algérie. Léon Renier développa l’épigraphie latine africaine. Émile Masqueray travailla sur l’Aurès, les institutions et les langues berbères. René Cagnat et Stéphane Gsell transformèrent la connaissance de l’Afrique antique. Ernest Mercier étudia Constantine et l’histoire du Maghreb central. Aristide Letourneux parcourut la Kabylie et participa à des recherches naturalistes et ethnographiques. Victor-Constant Reboud associa médecine militaire, botanique, archéologie et épigraphie.

L’École supérieure des lettres d’Alger, créée en 1880 sous la direction de Masqueray, puis transformée en Faculté des lettres, institutionnalisa progressivement ces disciplines. Alger devint un centre de formation pour les historiens, les géographes, les arabisants et les berbérisants. Des sociétés savantes se développèrent également à Constantine et à Oran. L’activité archéologique devint suffisamment intense pour nourrir plusieurs chroniques concurrentes à la fin du XIXe siècle.

Cette production ne doit pas être comprise comme une simple exportation de la science métropolitaine. Les chercheurs français durent adapter leurs méthodes à des terrains, à des corpus et à des langues qui leur étaient souvent inconnus. Ils se formèrent par l’enquête, par la fréquentation des populations et par la confrontation avec des réalités historiques qui échappaient aux cadres européens.

L’Algérie fut ainsi une école de spécialisation. Des militaires devinrent archéologues parce qu’ils rencontraient quotidiennement des ruines et des inscriptions. Des médecins se firent botanistes parce que les plantes du Sahara, des Hautes Plaines ou de l’Atlas exigeaient d’être décrites. Des administrateurs devinrent ethnographes parce que le gouvernement colonial réclamait des connaissances sur les structures sociales. Des interprètes devinrent lexicographes parce que la domination avait besoin de dictionnaires et de grammaires.

Cette formation profita aux institutions françaises. Les observations réalisées en Algérie étaient publiées dans les revues parisiennes, présentées aux académies et intégrées aux grandes entreprises scientifiques européennes. Les matériaux venaient du territoire colonisé ; la consécration demeurait métropolitaine.

L’Algérie apparaissait comme un gisement de faits, d’objets et de langues. La France se réservait le rôle de les transformer en savoir universel.

L’informateur sans nom

La figure du savant européen solitaire dissimule l’existence d’une multitude de collaborateurs algériens. Les recherches historiques, linguistiques, ethnographiques et archéologiques reposaient continuellement sur des guides, des interprètes, des khodjas, des tolbas, des secrétaires, des instituteurs et des détenteurs de traditions familiales.

Ces hommes indiquaient les chemins, identifiaient les ruines, traduisaient les inscriptions, expliquaient les usages, récitaient des généalogies et communiquaient des manuscrits. Ils savaient où se trouvaient les points d’eau, les tombeaux, les abris rupestres et les anciens établissements. Ils permettaient aux chercheurs étrangers de comprendre ce qu’ils observaient.

Les publications les désignaient fréquemment par des expressions indéfinies : « un indigène », « un vieux taleb », « un guide arabe », « un notable », « un Kabyle instruit » ou « un interprète ». Cette anonymisation n’était pas un détail stylistique. Elle transformait un détenteur de savoir en simple canal d’information.

Le passage de la parole locale à la publication française s’accompagnait d’un transfert d’autorité. Celui qui connaissait devenait la source ; celui qui rédigeait devenait l’auteur. L’imprimerie, la société savante et l’université validaient la connaissance au profit de celui qui contrôlait sa mise en forme.

Les études consacrées aux savoirs autochtones produits autour de l’École des lettres d’Alger ont montré que des œuvres présentées comme relevant de la science française reposaient parfois sur des travaux considérables réalisés par des Algériens. Dans certains cas, des familles de lettrés, des instituteurs et des interprètes contribuèrent directement à la rédaction de monographies historiques ou linguistiques sans bénéficier d’une reconnaissance proportionnée à leur travail.

La science coloniale n’effaça donc pas seulement les objets de leur contexte. Elle effaça aussi les hommes de la généalogie des connaissances. Cette dépossession intellectuelle demeure plus difficile à percevoir que la confiscation d’une stèle ou d’un manuscrit, car elle ne laisse pas toujours de trace matérielle. Elle survit dans les titres, les signatures et les bibliographies.

Ba Hammou el-Ansari derrière le nom de Foucauld

Le Dictionnaire touareg-français, dialecte de l’Ahaggar, publié sous le nom de Charles de Foucauld, représente l’un des exemples les plus significatifs de cette inégalité d’attribution. L’ouvrage est habituellement présenté comme le résultat de l’immersion exceptionnelle d’un religieux français dans la société touarègue. Foucauld consacra effectivement de longues années au classement, à la transcription et à la rédaction d’un corpus considérable. Il serait cependant historiquement insoutenable de considérer ce dictionnaire comme l’œuvre solitaire d’un homme ayant produit par lui-même l’ensemble des mots, des sens et des exemples qu’il contient.

Parmi ses principaux collaborateurs figurait Ba Hammou el-Ansari ben Abdessalem, secrétaire des amenokals de l’Ahaggar et khodja de Moussa ag Amastan. Originaire de Ghat, il possédait une connaissance approfondie de la langue, des traditions, des généalogies et des usages politiques. Sa fonction ne consistait pas simplement à traduire quelques mots demandés par Foucauld. Il participait à l’explication des significations, des contextes et des nuances culturelles.

Un dictionnaire ne se réduit pas à une liste de correspondances lexicales. Il suppose la détermination des sens, la distinction des emplois, l’établissement des exemples, la reconnaissance des variantes et la compréhension des réalités sociales désignées par les mots. Lorsque le locuteur fournit ces éléments, corrige les traductions et éclaire les usages, il accomplit une part essentielle du travail lexicographique.

La place de Ba Hammou el-Ansari doit donc être pensée au-delà de la catégorie d’« informateur ». Le terme laisse entendre qu’il aurait fourni une matière brute qu’un véritable savant européen aurait seul organisée. Or la sélection d’un sens, la formulation d’un exemple pertinent et l’explication d’une institution relèvent déjà d’une opération intellectuelle.

Foucauld demeura le rédacteur, le transcripteur et l’ordonnateur de l’ouvrage. Il assura une part décisive de sa construction écrite. Mais l’attribution exclusive du dictionnaire à son nom efface la pluralité des auteurs réels de la connaissance. Ba Hammou el-Ansari n’apparaît pas sur la couverture à la mesure de sa contribution. Le système éditorial transforma ainsi une œuvre de collaboration inégale en monument individuel.

La célébrité religieuse acquise ultérieurement par Foucauld renforça encore cet effacement. Le dictionnaire fut intégré au récit de son dépouillement, de son isolement et de sa proximité avec les Touaregs. Les hommes qui lui avaient enseigné la langue devinrent les personnages secondaires d’une biographie française.

Restituer la place de Ba Hammou el-Ansari ne consiste pas à retirer arbitrairement l’ouvrage à Foucauld pour le transférer à un autre nom. Il s’agit de reconnaître que la notion d’auteur doit être redistribuée selon la réalité du travail accompli. Foucauld n’était pas seul. L’œuvre est issue d’une coopération dont la hiérarchie coloniale a conservé une signature principale et relégué les autres producteurs du savoir dans l’appareil critique.

Mohamed Belaïd, médiateur de la mission d’Abalessa

L’histoire de la découverte du tombeau attribué à Tin Hinan, à Abalessa, reproduit une structure comparable. La mission franco-américaine de 1925 est généralement associée aux noms de Byron Khun de Prorok et de Maurice Reygasse. L’un incarne l’explorateur américain, l’autre le préhistorien lié aux institutions françaises d’Algérie. Le Kabyle Mohamed Belaïd apparaît comme guide et interprète.

Cette désignation est réductrice. Mohamed Belaïd possédait une expérience ancienne du Sahara, une connaissance du tamacheq et une familiarité approfondie avec les sociétés de l’Ahaggar. Il avait été méhariste, khodja, interprète et enseignant. Il parlait plusieurs langues et pouvait intervenir dans des situations où la traduction des mots ne suffisait pas. Il fallait comprendre les hiérarchies, les récits, les usages et les réticences des interlocuteurs.

La mission d’Abalessa n’aurait pu se déployer sans de telles médiations. Le déplacement dans le Sahara exigeait une connaissance des pistes et des ressources. L’accès aux autorités locales demandait des négociations. L’interprétation des récits concernant Tin Hinan supposait une maîtrise de la langue et des traditions. Mohamed Belaïd rendait possibles ces opérations.

Il convient néanmoins de formuler précisément son rôle. La documentation disponible ne permet pas d’affirmer sans réserve qu’il se trouvait personnellement aux côtés de Prorok au moment exact où celui-ci pénétra dans le monument funéraire. Les membres de la mission pouvaient être répartis entre plusieurs groupes. Cette prudence ponctuelle ne diminue en rien l’importance générale de Belaïd.

La découverte archéologique ne se réduit pas à la seconde spectaculaire où une chambre est ouverte. Elle est faite de renseignements recueillis, d’itinéraires déterminés, d’autorisations négociées et de traditions interprétées. Celui qui rend toutes ces opérations possibles participe à la découverte, même s’il n’est pas celui qui tient l’outil ou franchit le premier l’entrée dégagée.

Mohamed Belaïd fut ainsi l’un des producteurs du savoir élaboré par la mission. Il traduisit, contextualisa, expliqua et orienta. Ses compétences furent utilisées par plusieurs voyageurs et chercheurs. Pourtant, la postérité continua d’attribuer la découverte aux noms européens ou américains, tandis que l’Algérien demeurait qualifié de guide.

Le vocabulaire accomplit ici une opération de hiérarchisation. Prorok « découvre » ; Belaïd « accompagne ». Reygasse « étudie » ; Belaïd « traduit ». L’un produit de la science, l’autre rend un service. Or, sans la connaissance du second, les actes du premier auraient souvent été impossibles.

La reconnaissance de Mohamed Belaïd impose donc une conception moins théâtrale de la découverte. L’exploration saharienne n’est pas la rencontre soudaine entre un Européen et un territoire inconnu. Elle est la traduction institutionnelle de connaissances locales en objets de publication et de musée.

Machar Jebrine ag Mohamed et la géographie savante du Tassili

L’histoire des recherches rupestres au Tassili n’Ajjer révèle de manière encore plus nette l’inadéquation du mot « découverte ». Les peintures et les gravures n’étaient pas inconnues des populations qui parcouraient le massif. Elles se trouvaient dans des abris, des couloirs rocheux et des secteurs dont l’accès exigeait une maîtrise extrêmement précise du terrain.

Machar Jebrine ag Mohamed, dont le nom apparaît également sous la forme Jebrine ag Mohamed Machar selon l’ordre retenu, fut l’un de ceux qui rendirent possible l’exploration scientifique européenne du Tassili. Il accompagna le lieutenant Brenans lors de ses reconnaissances, puis joua un rôle déterminant auprès d’Henri Lhote.

Brenans signala, au cours des années 1930, l’ampleur des ensembles rupestres. Ses relevés et ses informations attirèrent l’attention des spécialistes. Il entra progressivement dans l’histoire comme l’un des découvreurs de l’art du Tassili. Mais il circulait avec un guide touareg qui connaissait les pistes, les abris et les points d’eau. L’officier pouvait reconnaître la valeur scientifique d’une peinture ; Machar Jebrine savait où la trouver.

La grande mission organisée par Henri Lhote en 1956 et 1957 dépendit elle aussi de cette connaissance. L’objectif était de repérer un grand nombre d’ensembles, d’en effectuer des copies et de les présenter au public européen. La mission fut guidée par Machar Jebrine ag Mohamed, dont la familiarité avec le massif facilita des découvertes majeures.

Lhote possédait les relais institutionnels. Il pouvait constituer une équipe, obtenir des financements, publier des ouvrages et organiser des expositions. Machar Jebrine possédait la mémoire géographique du Tassili. Sans l’institution, les sites seraient restés à l’écart des circuits internationaux de la préhistoire ; sans le guide, l’institution aurait été incapable de les localiser avec la même efficacité.

La complémentarité aurait pu conduire à une attribution partagée. Elle produisit au contraire une forte dissymétrie. Henri Lhote devint le nom associé à la révélation mondiale du Tassili. Machar Jebrine demeura celui qui l’avait conduit.

Le mot « guide » ne rend pas compte de la nature de son savoir. S’orienter dans un massif comme le Tassili n’est pas une simple compétence logistique. Il faut reconnaître les formes du relief, retenir les itinéraires, anticiper les ressources, identifier les abris et comprendre les indications laissées par les déplacements antérieurs. Dans une mission de prospection, cette maîtrise constitue une expertise de terrain.

L’histoire scientifique devrait donc distinguer plusieurs opérations. Les populations locales connaissaient l’existence des peintures. Machar Jebrine permettait de les localiser. Brenans en signala l’importance à l’administration et aux spécialistes. Lhote organisa leur reproduction et leur diffusion internationale. La découverte n’appartient pas à un seul homme. Elle est un processus à plusieurs acteurs, dont la mémoire institutionnelle n’a retenu que les signatures les plus puissantes.

Le cas du Tassili rappelle également que l’appropriation peut intervenir sans déplacement immédiat de l’objet. Une peinture rupestre demeure sur la paroi, mais son image, son classement et son interprétation peuvent être transférés vers une institution extérieure. Le relevé, la photographie et la publication deviennent alors des formes de captation symbolique.

Saïd Cid Kaoui, l’auteur que l’institution ne pouvait réduire au silence

Saïd ben Mohammed-Akli Cid Kaoui occupe une place différente dans cette histoire. Il ne fut pas seulement un collaborateur resté dans l’ombre. Il publia sous son propre nom et revendiqua explicitement une compétence de lexicographe.

Né en 1859 dans la région de Béjaïa, Cid Kaoui devint officier-interprète. Son œuvre comprend trois dictionnaires importants. Il publia en 1894 un Dictionnaire français-tamâheq, en 1900 un Dictionnaire pratique tamâheq-français, puis en 1907 un Dictionnaire français-tachelh’it et tamazir’t consacré à des parlers berbères du Maroc. Le premier ouvrage dépassait neuf cents pages.

La réalisation de tels dictionnaires exigeait un travail considérable de collecte, de comparaison et d’organisation. Cid Kaoui ne pouvait être traité comme un simple interprète reproduisant des équivalents usuels. Il développait une réflexion lexicographique et produisait des instruments destinés à l’étude des langues amazighes.

Ses dictionnaires ne furent pas tous publiés à compte d’auteur. Ils parurent notamment chez Adolphe Jourdan à Alger et chez Ernest Leroux à Paris. L’affirmation selon laquelle l’ensemble de ses ouvrages aurait été financé personnellement doit donc être nuancée. En revanche, lorsqu’il voulut répondre aux critiques de René Basset, il fut contraint de publier à ses propres frais plusieurs brochures polémiques.

La controverse entre Cid Kaoui et René Basset, de 1907 à 1909, dépasse la querelle personnelle. René Basset occupait une position dominante dans les études berbères à Alger. Il incarnait l’autorité universitaire, la formation philologique et la reconnaissance institutionnelle. Cid Kaoui possédait l’expérience linguistique, la pratique de terrain et la légitimité d’un locuteur et d’un interprète expérimenté.

Basset formula des critiques sévères à l’encontre de son travail. Cid Kaoui répondit en défendant ses méthodes et en contestant la prétention de l’École des lettres d’Alger à monopoliser la production légitime du savoir berbérisant. Dans l’une de ses brochures, il reprit avec une ironie amère l’identité que le système colonial lui assignait, se qualifiant lui-même de « petit Kabyle » afin de mettre en évidence la condescendance qui entourait la réception de son œuvre.

Le conflit révèle une frontière essentielle. L’institution coloniale acceptait l’Algérien comme informateur, interprète ou collaborateur. Elle éprouvait davantage de difficultés à le reconnaître comme auteur capable de discuter d’égal à égal avec un professeur français. Cid Kaoui ne se contentait pas de fournir la matière première d’une œuvre publiée par un autre. Il revendiquait la maîtrise de sa propre production.

Son cas permet donc de dépasser l’image d’un effacement toujours silencieux. Certains acteurs algériens résistèrent à la hiérarchie savante. Ils publièrent, répondirent et contestèrent les jugements institutionnels. Leur marginalisation ne résulte pas d’une absence de parole, mais du faible pouvoir dont ils disposaient pour imposer cette parole dans la durée.

Cid Kaoui oblige ainsi à interroger l’histoire des disciplines non seulement à travers les grandes œuvres reconnues, mais aussi à travers les controverses, les exclusions et les réputations détruites. Une bibliographie ne dit pas seulement quels livres ont été écrits. Elle indique également lesquels ont été considérés comme dignes de constituer une tradition scientifique.

Des objets aux signatures

Ba Hammou el-Ansari, Mohamed Belaïd, Machar Jebrine ag Mohamed et Saïd Cid Kaoui ne représentent pas une catégorie homogène. Le premier fut un collaborateur linguistique majeur dont le travail se trouve absorbé par le nom de Foucauld. Le deuxième fut un médiateur indispensable aux missions sahariennes. Le troisième détenait la connaissance géographique sans laquelle la prospection du Tassili aurait été considérablement limitée. Le quatrième fut un auteur autonome confronté à la puissance d’une institution savante.

Leur réunion révèle néanmoins une structure commune. Le système colonial avait besoin des compétences algériennes, mais il devait préserver la représentation d’une science essentiellement française. Il reconnaissait parfois les services, rarement l’égalité intellectuelle. Il pouvait citer le guide, remercier l’interprète ou louer la fidélité d’un secrétaire, tout en réservant à l’Européen la qualité de découvreur et d’auteur.

Cette inégalité ne relevait pas toujours d’un complot explicite. Elle fonctionnait par la distribution ordinaire des rôles. La page de titre, le rapport administratif, le compte rendu académique et la notice biographique reproduisaient la même hiérarchie. L’Européen appartenait à une discipline. L’Algérien appartenait au terrain.

Or le terrain n’est pas une matière inerte. Il est composé de connaissances humaines. Celui qui sait où se trouve un site, qui comprend une langue ou qui distingue les variantes d’un récit accomplit déjà un travail de recherche. La séparation entre le savant et l’informateur masque fréquemment une division institutionnelle plutôt qu’une différence réelle d’intelligence.

La colonisation pratiqua ainsi une forme de captation de l’autorat. Elle ne s’appropria pas seulement des objets, des manuscrits et des restes humains. Elle s’attribua la signature principale de connaissances produites en collaboration avec des Algériens.

L’étude de provenance doit donc être étendue aux savoirs. Pour un objet, elle cherche à établir le lieu d’origine, les conditions d’acquisition et la chaîne des détenteurs. Pour une œuvre intellectuelle, elle doit demander qui a fourni les mots, identifié le lieu, traduit le témoignage, corrigé l’interprétation et permis la publication.

Un dictionnaire possède une provenance humaine. Une carte possède une provenance humaine. Une monographie et un inventaire possèdent eux aussi une provenance humaine. L’histoire des sciences ne peut se limiter à la succession des auteurs imprimés ; elle doit reconstituer la société complète de la connaissance.

La collecte comme économie impériale

La captation des savoirs s’accompagna d’une circulation massive d’objets. Les musées et les bibliothèques furent alimentés par des manuscrits, des stèles, des monnaies, des inscriptions, des vêtements, des armes, des bijoux, des plantes, des animaux et des restes humains provenant d’Algérie.

Les formes d’acquisition furent diverses. Certains objets furent saisis au cours des opérations militaires. D’autres furent achetés, donnés, fouillés, prélevés ou transférés entre institutions. La variété des procédures ne doit pas faire oublier l’inégalité fondamentale du contexte. Le pouvoir colonial déterminait ce qui pouvait être extrait et où il devait être conservé.

Le déplacement modifiait le statut de l’objet. Une stèle retirée d’un sanctuaire devenait une antiquité. Un manuscrit séparé de sa bibliothèque devenait un document oriental. Une parure détachée de son usage devenait un spécimen ethnographique. La science produisait une seconde vie de l’objet, mais cette seconde vie reposait souvent sur la destruction de son contexte premier.

Les institutions métropolitaines tiraient de ces déplacements un prestige considérable. Les collections permettaient les comparaisons, les expositions et les publications. Paris devenait le centre où l’humanité était classée à partir de matériaux venus de territoires dominés.

Le caractère prétendument universel du musée dissimulait ainsi une géographie impériale de l’extraction. La richesse des collections ne provenait pas seulement de la curiosité scientifique. Elle résultait de la capacité de l’État colonial à ouvrir les territoires, à mobiliser les agents et à déplacer les patrimoines.

L’Algérie fournissait les matériaux. La France concentrait les institutions capables de les transformer en autorité scientifique.

Victor-Constant Reboud, le savant et les crânes

Victor-Constant Reboud illustre de manière particulièrement nette l’union entre recherche, administration militaire et collecte. Médecin de formation, il mena des travaux de botanique, d’archéologie et d’épigraphie. Il participa aux réseaux savants de Constantine et publia des observations sur plusieurs sites et inscriptions.

Les archives du Laboratoire d’anthropologie du Muséum national d’histoire naturelle conservent une lettre de Victor Reboud datée du 23 janvier 1880 à Constantine et explicitement décrite comme relative à un don de crânes. La cote archivistique confirme que la transmission de restes humains faisait partie de ses relations avec l’institution parisienne.

Cette lettre situe Reboud au croisement de plusieurs pratiques. L’homme qui relevait des inscriptions et participait à l’étude des antiquités pouvait également organiser le transfert de crânes. Son époque ne percevait pas nécessairement de contradiction entre ces activités. Le même idéal de collection pouvait s’appliquer à la plante, à la stèle et au corps humain.

Les restes provenant de la collection du médecin militaire Auguste-Edmond Vital furent intégrés à cette circulation. Des têtes ou des crânes de résistants algériens, conservés pendant des années à Constantine, rejoignirent les collections parisiennes. Le passage d’une collection privée ou militaire au Muséum transformait les dépouilles en spécimens scientifiques.

Le corps perdait alors sa biographie. L’individu était remplacé par une désignation ethnique, géographique ou anatomique. Le numéro d’inventaire devenait plus important que le nom. La personne appartenant à une famille, à une communauté et à une histoire de résistance était reclassée comme représentant d’un groupe humain.

Le cas de Reboud montre également comment le terrain algérien pouvait produire une carrière savante. Les plantes, les inscriptions et les objets recueillis alimentaient les communications et les publications. L’Algérie fournissait les matériaux grâce auxquels le médecin militaire devenait naturaliste, archéologue et correspondant scientifique.

La dette intellectuelle et matérielle se trouve ici réunie. La France savante recevait à la fois les connaissances produites en Algérie et les corps des Algériens transformés en collections.

Quand le trophée devient spécimen

La collecte de restes humains constitue la forme extrême de la violence savante. Certaines têtes furent prélevées après les combats ou les exécutions, parfois exposées comme preuves de victoire, puis transmises à des médecins et à des anthropologues.

Le passage du trophée militaire au spécimen scientifique ne supprimait pas la violence initiale. Il la convertissait. La tête décapitée cessait d’être montrée sur le champ de bataille pour être rangée dans une collection et soumise à la mesure. La domination changeait de langage sans changer d’objet.

L’anthropologie physique du XIXe siècle chercha à classer les populations à partir des caractères corporels. Les collections de crânes furent constituées dans plusieurs musées occidentaux. Le Muséum national d’histoire naturelle conserve aujourd’hui une collection ostéologique comprenant environ dix-huit mille crânes. L’institution reconnaît que l’anthropologie biologique s’est historiquement développée dans le cadre de collections comparatives et mène désormais des recherches de provenance afin d’éclairer les circonstances de collecte des restes extra-européens.

La transformation des morts en séries anatomiques entraînait une quadruple dépossession. Le défunt était privé de sépulture, séparé de sa communauté, réduit à un type humain et souvent effacé par un numéro. Lorsqu’il s’agissait d’un résistant, la victoire militaire se poursuivait dans le musée.

La restitution contemporaine ne peut donc être conçue comme un simple déplacement inverse. Il ne suffit pas de transférer une boîte de Paris vers Alger. Il faut reconstituer les conditions de la mort, du prélèvement, du transport et de l’entrée en collection. La provenance doit rendre au défunt son histoire.

La restitution matérielle doit être accompagnée d’une restitution documentaire. Les lettres, les registres, les fiches et les rapports sont indispensables pour comprendre la chaîne de dépossession. Ils permettent de distinguer les personnes, les circonstances et les responsabilités.

Le musée ne conserve pas seulement des os. Il conserve les traces administratives et scientifiques d’une violence historique.

La métropole comme machine à consacrer

La production coloniale du savoir fonctionnait selon une division géographique. L’observation, la collecte et l’enquête avaient lieu en Algérie. La consécration s’effectuait généralement en France.

Les objets rejoignaient le Muséum, le Louvre ou les grandes bibliothèques. Les inscriptions étaient intégrées aux corpus. Les communications étaient présentées aux académies. Les savants du terrain obtenaient des titres, des décorations ou des postes grâce aux matériaux recueillis dans la colonie.

Cette division impériale du travail attribuait à l’Algérie le rôle de terrain et à la métropole celui de centre de validation. La colonie produisait les faits ; Paris leur conférait le statut de science.

Les Algériens se trouvaient doublement éloignés de cette consécration. Ils étaient rarement reconnus comme auteurs des informations qu’ils avaient fournies et disposaient de peu d’accès aux institutions capables d’en fixer la valeur. Même lorsqu’ils publiaient, comme Cid Kaoui, ils demeuraient confrontés à une hiérarchie qui plaçait l’universitaire français au-dessus du praticien autochtone.

La science coloniale pouvait ensuite présenter ses propres collections et publications comme les preuves de la mission civilisatrice. Elle oubliait que la richesse scientifique de la métropole provenait en partie du territoire colonisé. La France se félicitait d’avoir étudié l’Algérie sans reconnaître combien l’Algérie avait contribué à former ses chercheurs.

Cette économie de consécration produit encore ses effets. Les bibliographies continuent de privilégier les auteurs européens. Les noms des guides et des interprètes sont difficilement retrouvés. Les fonds d’archives sont classés selon les producteurs institutionnels plutôt que selon les acteurs locaux ayant fourni les connaissances.

Décoloniser l’histoire des sciences ne signifie donc pas seulement ajouter quelques noms algériens à une liste française. Il faut modifier la manière dont la production scientifique elle-même est conçue. Le savoir doit être analysé comme le résultat d’un rapport social, politique et institutionnel.

Ni rejet global ni célébration naïve

La critique de la science coloniale ne doit pas conduire à nier la valeur documentaire de tous les travaux réalisés pendant cette période. De nombreux relevés, descriptions et catalogues demeurent indispensables. Des inscriptions disparues sont connues grâce aux copies effectuées par les chercheurs du XIXe siècle. Des manuscrits ont été préservés. Des sites furent documentés avant leur destruction.

Une histoire exigeante doit refuser deux simplifications opposées. La première consiste à célébrer les savants coloniaux comme des héros désintéressés ayant seuls révélé l’Algérie. La seconde prétendrait que leurs travaux seraient dépourvus de toute valeur parce qu’ils furent produits dans un cadre de domination.

Il faut distinguer la validité d’une observation, les conditions de sa production et les usages politiques auxquels elle fut soumise. Une inscription peut avoir été correctement copiée dans le contexte d’une colonisation injuste. Un monument peut avoir été protégé par une institution coloniale qui en retirait simultanément la maîtrise à la société locale.

Les trajectoires individuelles sont elles-mêmes contradictoires. Berbrugger put sauver des manuscrits et contribuer à leur mise sous tutelle. Reboud put produire des travaux botaniques ou épigraphiques utiles et participer à l’envoi de crânes. Foucauld put accomplir un effort lexicographique considérable tout en bénéficiant d’une attribution qui minorait les collaborateurs touaregs.

La rigueur historique consiste précisément à maintenir ensemble ces réalités. Elle ne distribue pas mécaniquement les rôles entre savants entièrement coupables et informateurs entièrement passifs. Elle reconstruit les rapports de pouvoir, les dépendances et les collaborations.

Le problème central n’est pas que les Français aient étudié l’Algérie. Il réside dans la prétention à transformer une production collective et souvent contrainte en œuvre exclusive de la France.

Rendre aux savoirs leur provenance

La recherche contemporaine doit étendre aux connaissances la méthode appliquée aux objets patrimoniaux. Pour une stèle, il faut établir le lieu de découverte, les circonstances de l’extraction, les déplacements et les propriétaires successifs. Pour un savoir, il faut reconstituer les interlocuteurs, les traducteurs, les guides, les secrétaires et les détenteurs de traditions.

Qui connaissait l’emplacement du site ? Qui a conduit l’expédition ? Qui a fourni les mots du dictionnaire ? Qui a expliqué la généalogie ? Qui a traduit le récit ? Qui a corrigé les erreurs ? Qui a rédigé le texte final ? Qui a obtenu le droit de signer ?

Ces questions transforment l’histoire des disciplines. Elles montrent que la science française produite en Algérie fut souvent une science franco-algérienne dont la structure coloniale empêcha la reconnaissance équilibrée.

La notion de coauteur doit être maniée avec précision, mais elle ne peut être réservée à celui qui tient la plume. Dans les sciences de terrain, la production d’une information pertinente constitue déjà un acte intellectuel. Ba Hammou el-Ansari ne fut pas un dictionnaire vivant interrogé par Foucauld. Mohamed Belaïd ne fut pas une simple voix de traduction. Machar Jebrine ne fut pas un moyen de transport humain entre deux abris rupestres.

La restitution de l’autorat ne signifie pas que toutes les contributions seraient équivalentes. Elle demande que chaque rôle soit décrit selon sa nature réelle. Le rédacteur, le locuteur, le guide et l’interprète n’accomplissent pas nécessairement le même travail, mais aucune hiérarchie raciale ou institutionnelle ne doit déterminer à l’avance lequel mérite d’entrer dans l’histoire.

Cette démarche exige de relire les correspondances privées, les carnets de terrain, les remerciements, les dossiers administratifs et les marginalia. Les collaborateurs effacés apparaissent souvent dans ces documents plus clairement que dans les publications définitives. Les archives privées révèlent parfois une dépendance que la page de titre dissimule.

La provenance des savoirs constitue ainsi un chantier historique majeur. Elle ne relève pas de la réparation symbolique seulement. Elle modifie la compréhension même des œuvres.

Sortir de 1830-1962

La mise au jour de ces mécanismes oblige à revenir au problème initial de la périodisation. Enfermer l’Algérie entre 1830 et 1962 permet à la France de demeurer le sujet principal du récit. Tout commencerait avec la colonisation et s’achèverait avec le départ de la puissance coloniale.

Une histoire algérienne autonome doit replacer la colonisation dans une temporalité beaucoup plus longue. L’Algérie ne fut pas créée par l’occupation française. Elle possédait des structures politiques, des traditions intellectuelles, des langues, des villes, des réseaux commerciaux et des formes d’archivage.

La colonisation transforma ces réalités, les détruisit parfois, les réorganisa souvent et en captura une partie. Elle ne les fit pas surgir du néant.

Sortir de la parenthèse ne signifie pas minimiser l’importance des cent trente-deux années de domination française. Cette période bouleversa les structures foncières, démographiques, culturelles et politiques. Elle produisit des violences, des déplacements et des ruptures dont les conséquences demeurent sensibles.

Il s’agit de refuser qu’elle absorbe la totalité du temps algérien. L’histoire de la colonisation doit être intégrée à l’histoire de l’Algérie, et non l’histoire de l’Algérie réduite à celle de la colonisation.

Ce changement modifie également l’histoire de France. Lorsque l’Algérie cesse d’être un décor colonial, elle apparaît comme un acteur de la formation française. Elle contribua aux doctrines militaires, aux pratiques administratives, aux sciences de l’homme et aux collections nationales.

L’empire ne fut pas une périphérie de l’histoire de France. Il fut l’un des lieux où la France moderne se construisit.

L’Algérie créancière

Dire que l’Algérie fit la France ne relève pas d’une inversion rhétorique destinée à remplacer un narcissisme par un autre. La formule désigne une réalité historique précise.

L’Algérie forma des officiers qui appliquèrent ailleurs les méthodes acquises dans la colonisation. Elle procura aux administrateurs un laboratoire de gouvernement. Elle fournit aux médecins des terrains d’observation, aux botanistes des flores, aux archéologues des villes, aux épigraphistes des milliers d’inscriptions et aux linguistes des langues vivantes.

Elle donna aux musées des objets et des restes humains. Elle donna aux revues savantes leurs sujets. Elle donna à des hommes arrivés comme soldats, médecins ou fonctionnaires la possibilité de devenir des spécialistes reconnus.

Cette contribution ne fut pas librement consentie. Elle s’effectua dans un rapport de domination. La dette française ne saurait donc être ramenée à une circulation harmonieuse des connaissances. Elle repose sur une asymétrie fondamentale : les ressources et les savoirs algériens furent mobilisés au profit d’institutions qui ne reconnaissaient que rarement les Algériens comme partenaires égaux.

La France transforma cette dette en titre de propriété intellectuelle. Elle présenta les savoirs acquis en Algérie comme les preuves de ce qu’elle aurait apporté à l’Algérie. Elle convertit l’apprentissage en enseignement, la dépendance en supériorité et la collecte en générosité scientifique.

L’inversion est remarquable. Les Algériens fournissaient les mots, les lieux et les objets. La puissance coloniale prétendait ensuite leur révéler leur propre culture.

L’histoire rendue à tous ses acteurs

La réécriture de cette histoire ne consiste pas à supprimer les noms de Berbrugger, Foucauld, Reygasse, Prorok, Brenans, Lhote, Basset ou Reboud. Elle consiste à les replacer dans les réseaux humains et institutionnels qui rendirent leurs travaux possibles.

Berbrugger doit être étudié avec les lettrés, les interprètes et les informateurs qui nourrirent la Revue africaine. Foucauld doit être associé à Ba Hammou el-Ansari et aux locuteurs qui contribuèrent à ses travaux. La mission d’Abalessa doit intégrer Mohamed Belaïd comme médiateur intellectuel. L’histoire du Tassili doit reconnaître Machar Jebrine ag Mohamed comme détenteur d’une connaissance décisive du terrain. L’œuvre de Cid Kaoui doit être réévaluée dans le contexte d’une lutte pour le droit de produire un savoir amazigh autonome.

Cette restitution des noms n’est pas une faveur accordée rétrospectivement. Elle relève de la méthode historique. Une science qui omet une partie de ses producteurs décrit mal sa propre genèse.

La reconnaissance des acteurs algériens ne diminue pas les apports européens. Elle met fin au privilège qui confondait la capacité de publier avec le monopole de découvrir.

L’histoire complète est toujours plus complexe que la célébration nationale. Elle montre des collaborations, des conflits, des dépendances et des résistances. Elle révèle que la science coloniale fut simultanément productrice de connaissances et instrument de domination.

Cette double nature doit être assumée sans simplification. Les archives coloniales ne sont ni des monuments intouchables ni des rebuts inutilisables. Elles sont des documents à interroger, y compris contre les catégories de ceux qui les ont produites.

Conclusion

La France coloniale prétendit avoir fait entrer l’Algérie dans l’histoire. Elle affirma avoir révélé ses antiquités, fixé ses langues, classé ses populations et organisé ses patrimoines. Cette prétention demeura l’un des fondements intellectuels de la domination.

L’examen des conditions réelles de production des savoirs conduit à une conclusion différente.

L’Algérie possédait une histoire avant 1830. Elle possédait également des langues, des traditions, des mémoires, des lettrés et des connaissances du territoire. La France n’arriva pas devant un espace vide. Elle entra dans un monde qu’elle dut apprendre à comprendre avec l’aide de ceux qu’elle dominait.

Dire que l’Algérie contribua à faire la France savante ne signifie donc pas prononcer une formule de circonstance. Cela signifie rétablir une relation historique occultée. La France se transforma elle-même grâce à l’Algérie, à ce qu’elle y apprit, à ce qu’elle y recueillit, à ceux qu’elle y forma et à ceux dont elle utilisa les connaissances.

A.-F. B.

Auteur, historien anthropologue

1 Commentaires

  1. Que ceux qui vivent vivent dans l’inimitié envers la France ; et que ceux qui meurent emportent cette inimitié avec eux dans la tombe.

    من عاش فليعش بعداوة فرنسا، ومن مات فليحمل معه هذه العدواة إلى القبر

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