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Didier Fassin : «Les révisions de l’histoire ne font pas honneur à notre pays» 

Mohsen Abdelmoumen : Vous avez publié un essai sur Gaza intitulé Une étrange défaite. Comment expliquez-vous le consentement occidental de l’anéantissement de Gaza ?

Didier Fassin : Les raisons en sont multiples et complexes. On invoque volontiers que le monde occidental se donne comme mission de protéger l’Etat d’Israël en raison de la persécution des Juifs en Europe qui a culminé avec la Shoah. C’est ce qu’en Allemagne on appelle une «raison d’Etat», liée à son passé nazi. On sait que le gouvernement israélien joue de cet argument depuis plusieurs décennies, ce qui n’était pas le cas dans le demi-siècle après la Seconde Guerre mondiale. Dans tous les cas, il ne peut y avoir aucune justification à faire payer aux Palestiniens le prix de l’antisémitisme historique des Européens. Mais il y a d’autres explications, plus convaincantes. On peut penser notamment aux enjeux économiques considérables à la fois du complexe militaro-industriel qui nourrit les guerres d’Israël aux Etats-Unis, en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, et du marché régional promu par les accords d’Abraham signés par Israël avec plusieurs des riches pays arabes. Mais je crois qu’il y a deux autres raisons majeures, en grande partie liées, l’une géopolitique, l’autre idéologique.

D’abord, Israël a été vu, dès sa création, comme un poste avancé du monde occidental dans un monde arabo-musulman représenté comme incontrôlable et hostile. Le Premier ministre israélien en joue lorsqu’il invoque le combat de la civilisation contre la barbarie, en éludant le fait que cette civilisation est productrice de génocides. Ensuite, les Palestiniens font l’objet d’une triple stigmatisation, à la fois du racisme anti-arabe, du préjugé islamophobe bien qu’une partie d’entre eux soit chrétienne et l’assimilation au terrorisme bien que les forces israéliennes soient à l’origine de bien plus d’actes de terreur. Cette triple stigmatisation est inscrite dans une histoire longue, celle de la colonisation notamment, et dans le cas français, le parallèle avec la guerre d’Algérie et la manière dont les Algériens étaient vus et traités par le colonisateur s’imposent. Il existe d’ailleurs des différences, au sein du monde occidental, entre les pays. L’Espagne a très tôt condamné l’agression israélienne. Les Etats-Unis, au contraire, qui s’est montré un allié indéfectible d’Israël, ont été mobilisés par la nombreuse communauté évangélique et par une puissante organisation sioniste devenue la plus importante contributrice privée au financement des campagnes électorales.

Comment analysez-vous l’abdication morale de l’Occident face au génocide à Gaza ? Peut-on parler de défaite morale de l’Occident à Gaza ?

Certainement. C’est d’abord la supposée recherche de l’absolution des crimes perpétrés contre les Juifs pendant des siècles par le soutien à ceux installés en Israël pour qu’ils commettent à leur tour des crimes contre les Palestiniens, comme si l’on pouvait soulager la culpabilité d’un génocide par la participation à un autre génocide. C’est ensuite le renoncement aux principes et aux valeurs qui ont conduit à l’établissement du droit international, du droit humanitaire, du droit de la guerre et des droits humains, car dès le premier jour les responsables politiques et militaires israéliens avaient annoncé leur volonté d’éradiquer Gaza et ses habitants par les bombes et la famine. C’est enfin l’abandon d’une partie de l’humanité sans défense à l’agressivité d’un ennemi surarmé, car la vie des Palestiniens n’a jamais semblé digne d’être défendue. Cette triple abdication morale est assurément la plus grave de toutes celles dont s’est rendu responsable le monde occidental depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi vous avez ressenti le besoin de documenter les horreurs du massacre à ciel ouvert de la population de Gaza ?

Depuis toujours, d’abord comme médecin puis comme anthropologue, je me suis intéressé aux inégalités et aux injustices, notamment dans la manière dont on traite les vies humaines. Or, rarement avons-nous été confrontés à un tel niveau d’inégalité entre les vies des Israéliens et des Palestiniens, non seulement par le nombre de morts civiles qui est de plusieurs centaines de fois plus élevés parmi ces derniers, mais aussi par la façon dont politiciens, élites et médias les ont ignorés alors qu’on les massacrait, qu’on les affamait, qu’on les mutilait. Et il n’y a peut-être pas plus grande injustice que de ne pas même permettre aux survivants d’honorer, d’enterrer et de pleurer leurs morts, puisque les Israéliens ont enfoui les cadavres sous les gravats et les ont écrasés avec leurs bulldozers, ont creusé des fosses communes, ont éventré les cimetières, et même ont enlevé des corps de leurs victimes en refusant de les rendre à la famille.

Ne pensez-vous pas que dans ces moments où une grande violence se manifeste sous divers aspects, on a besoin des voix justes d’intellectuels honnêtes et intègres tels que vous ? N’a-t-on pas besoin d’une parole apaisée face à une violence multiforme qui agresse quotidiennement ?

Nous sommes dans un moment où la vérité n’est pas bonne à dire, où celles et ceux qui s’y essaient sont dénoncés, stigmatisés, sanctionnés, parfois même arrêtés et condamnés, et dès lors la plupart se résignent en se taisant pour ne pas devoir subir ce sort de la part de leurs autorités politiques, académiques, professionnelles, ce qui peut se comprendre. Moment de censure et d’autocensure, donc. Par conséquent, la parole de celles et ceux qui ne renoncent pas à parler est précieuse. Elle n’arrête malheureusement pas la guerre, elle ne sauve pas les victimes, elle ne console pas leurs proches, mais au moins s’élève-t-elle comme une résistance face à la violence, à ses commanditaires, à ses exécutants, à ses soutiens. Le livre que j’ai écrit, je l’ai voulu comme un témoignage de ce qui s’est passé au cours des six premiers mois alors que je voyais déjà se profiler un négationnisme visant à transformer les discours tenus et les faits accomplis pour contester qu’un génocide ait été réalisé et qu’il ait bénéficié de l’appui occidental.

Le thème de la guerre d’Algérie revient souvent dans les débats politiques et médiatiques en France. A votre avis, pourquoi certains cercles proches de l’extrême-droite n’ont-ils jamais admis que l’Algérie ne soit plus un département français mais un Etat indépendant ?

Pour une partie des Français, et notamment de leurs politiciens et même de leurs gouvernants, l’histoire coloniale ne semble pas terminée non seulement en Algérie, mais également ailleurs en Afrique. Ils ne comprennent pas qu’il faut tourner ces pages noires de notre passé, non pour les oublier ou pour les nier, mais pour ne plus les reproduire aujourd’hui. Les rodomontades de certains députés et plus encore de ministres à l’encontre de l’Algérie, les menaces de sanctions, les révisions de l’histoire ne font certainement pas honneur à notre pays.

Selon vous, est-ce une fatalité que l’Histoire soit toujours réécrite par les vainqueurs, comme on le voit avec Gaza ou avec mon pays l’Algérie, où nos peuples ont été écrasés par l’occupation et un colonialisme génocidaire ? Ces cas ne montrent-ils pas que les damnés de la Terre, comme disait Fanon que vous avez étudié, peuvent un jour écrire l’Histoire ?

L’historien Reinhart Koselleck a écrit que l’histoire est d’abord écrite par les vainqueurs mais qu’avec le temps la vérité des vaincus finit par s’imposer. C’est ce qui s’est passé au fil des siècles avec l’histoire de l’esclavage ou l’histoire de la colonisation, notamment. On voit aujourd’hui comment s’impose le récit du génocide des Juifs d’Europe et le rejet des crimes des Nazis, mais il faut dire que ces derniers ont finalement été vaincus. Cette évolution n’est cependant pas systématique et le génocide des Roms et Tziganes au même moment est loin de bénéficier de la même reconnaissance, tant le racisme à leur égard demeure. Dans le cas de la Palestine, la situation est complexe car les Israéliens, vainqueurs triomphant sur les cadavres des habitants de Gaza, demeurent soutenus par la plupart des pays occidentaux.

Mais il est possible que le génocide soit un jour officiellement établi par la Cour internationale de justice, que les mandats d’arrêt du Tribunal pénal international contre les criminels israéliens soient appliqués, que des procès se fassent contre les gouvernants complices des actes commis à Gaza, et du reste en Cisjordanie et à Jérusalem Est. Dans tous les cas, les chercheuses et les chercheurs disposent de tous les éléments et de tous les documents pour révéler et pour expliquer les horreurs commises par les Israéliens pendant la guerre et les souffrances subies par les Palestiniens. Alors l’histoire des vaincus s’imposera – sans victimisation, sans diabolisation, sans romantisme, mais avec le souci de la vérité. Le risque est cependant que la domination du vainqueur et de ses alliés reste telle que cette vérité ne change rien à la condition sociale et politique des Palestiniens, privés d’un État et privés de droits.

Pour comprendre le monde, ne faut-il pas penser la violence ?

C’est ce qu’ont fait de grands penseurs comme Walter Benjamin, Simone Weil, Franz Fanon, Hannah Arendt, Edward Saïd, Veena Das, Achille Mbembe, et bien d’autres. C’est ce que j’ai, modestement, essayé de faire, d’abord, à propos de Gaza, avec le livre Une étrange défaite, ensuite, de manière plus générale, dans mes Leçons de ténèbres.

Entretien réalisé par M. A.

Didier Fassin est un anthropologue, sociologue et médecin de renommée internationale. Il est professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire «Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines», et à l’Institute for Advanced Study de Princeton, aux Etats-Unis. Il est également directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris. Il mène des recherches sur les enjeux sociaux, politiques et moraux dans les sociétés contemporaines. Il a conduit des recherches au Sénégal, en Afrique du Sud, en Equateur, et plus récemment aux Etats-Unis et en France. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages traduits en douze langues.

10 Commentaires

  1. Mais il n’y a absolument rien qui fasse honneur à la france , puisque ce mot a depuis très longtemps disparu des codes sociaux en france , remplacé par le mot tolérance sur lequel jonche le chevalier philosophonique front national. La france est un pays qui n’existe déjà plus et qui n’arrivera jamais à savoir ce qu’il est , c’est à dire une œuvre inconnue tetrapack

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    • Dommage que Fassin, mette parmi les grands penseurs, un Achille Mbembé qui s’est totalement discrédité en se vendant à Macron, entre autres en acceptant de rédiger un rapport qui cocotte le néocolonialisme à plein nez, sur la relation entre la France et l’Afrique.La France Afrique ce sont aussi certaines élites africaines qui la maintiennent et pérennisent. Mettre au même niveau Fanon, Edward Saïd, ou l’anti fasciste W. Benjamin qui n’ont jamais pactisé avec les dominants, est excessif.

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      • La france ne procure que du furtif mr galoufa , et c’est certainement un hôtel de passe ou une mairie marianophile ou plutôt marianophile. Au delà de la secte ringarde et régressive, il domine dans ce pays un net attrait pour les labyrinthes moraux

  2. L Exception qui confirme la Règle dans le territoire français Gouverné par la Secte Crifienne . Un Homme Libre ( parmi une extrême minorité) qui assume son Analyse et sait que cette intégrité intellectuelle lui vaudra de viles attaques .
    Ceci dit , quand il dit « …pour une partie des français …… » , je reste dubitatif sur le choix des mots . Les Français de ……..France n ont connu de la colonisation que l envoi de leurs enfants en Algérie pour tenter de contrer les Algériens dans leur Lutte de Libération du pays .
    Ceux qui cultive et entretiennent la Haine , le Racisme Hargneux , envers l Algérie ne sont pas les Français de ……..France . Ce sont les Rejetons de Repris de justice , de Criminels exilés, des Gueux de toute l Europe , qui ont été RECRUTÉS pour les objectifs de PEUPLEMENT et donc de GRAND REMPLACEMENT du peuple algérien appelé à disparaître de l Histoire de l Humanité .
    Ajoutez à cela la manœuvre criminelle de Cremieux , grand Ami de Herzl , et vous avez le Parfait conglomérat d irréductibles voyous cupides , criminels dans l âme , Racistes crasseux , Cretins irrécupérables , Psychopathes Congénitaux qui «  représentent » cette « ……partie des français… »

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  3. Deux réflexions. les exactions de Tsahal sont connues de tous ..
    Par ailleurs vous dites une bonne partie des français….
    95 % des français ne connaissent rien a ces histoires coloniales et la guerre d Algérie
    Leur problème c est l immigration
    Et c’est de la d ou vient leur rejet de l autre
    Et Non du fait colonial

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    • On s’en fout de leurs problèmes.
      Notre problème c’est qu’ils passent leur temps à glorifier les crimes qu’ils ont commis chez nous, et il y en a marre de leur trouver des excuses bidon.
      99% des Algériens vivent en Algérie, ne demandent même pas de visas pour passer un week-end en France, ne sont aucunement concernés par la France et ses fantasmes migratoires
      et eux, ils passent leur temps à diffamer le peuple Algérien, c’est inacceptable et intolérable point barre.

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  4. Les occidentaux vantent leur modèle démocratique en dénonçant les régimes qu’ils présentent comme autoritaires alors qu’eux-mêmes se comportent dans les faits comme des états tyranniques.
    Ils se dressent en moralisateurs et donneurs de leçons en mettant en avant des notions nobles et universelles comme les droits de l’homme et les principes de liberté alors qu’objectivement ils sont loin de les respecter.
    Le génocide à Gaza a enterré définitivement les prétentions de cet occident arrogant et cynique.

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  5. Le sionisme est une idéologie de mort comme l’était le nazisme. En tant que doctrine coloniale, il porte en lui les germes du génocide. L’horreur à Gaza en est la conséquence. Et de rappeler qu’il faut savoir différencier la lutte contre l’antisémitisme et l’antisionisme. Ce n’est pas la même chose quoi qu’en disent certains idéologues malhonnêtes qui instrumentalisent la question intentionnellement. Le comportement de ceux qui s’en revendiquent explique donc en partie l’inhumanité dont ils font preuve sur le terrain contre le peuple palestinien. Les bourreaux et ses victimes. Des victimes innombrables. Gaza a été martyrisé de manière méthodique. Tout était organisé, planifié. Les faits étaient délibérés, prémédités. Et la même chose pour ceux qui s’en réclament, en occident ou ailleurs, pour des raisons idéologiques, religieuses et/ou stratégiques. Des génocidaires et leurs complices. Une faillite morale aux yeux des peuples et des nations du monde. Tous témoins. L’échec du modèle démocratique à l’occidental.

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  6. Le genocide à Gaza ne se fait qu’avec la permission des occidentaux Je vois mal un état fantoche pouvoir défier la communauté internationale sans un minimum de complicité c’est dire qu’un arabe ne vaut rien pour un occidental regardez le nb de juifs azkenaze qu’ils échangent pour 50 ou 100 palestiniens ,Même la monnaie d’échange, la parité n’est pas égale en matière d’humanité ils ont cette arrogance de dire qu’ils ont plus de valeur qu’un autre homme juste parceque sa peau ou sa foi est différente et en plus dans un cynisme effroyable l’appeler terroriste en.quand ils luttent pour sa survie .

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