Par Kamel M. – Dans un long entretien accordé à la chaîne YouTube Neutrality Studies, le chercheur allemand Jonas Tögel, spécialiste des études américaines et de la propagande à l’université de Ratisbonne, a livré une analyse inquiétante de l’évolution politique et médiatique en Europe. Aux côtés du géopolitologue Pascal Lottaz, il décrit une société allemande mentalement endoctrinée à l’idée d’un affrontement avec la Russie, à travers ce qu’il appelle une «guerre cognitive».
Auteur des ouvrages Cognitive Warfare et War Games, Jonas Tögel estime que les gouvernements occidentaux et l’OTAN utilisent aujourd’hui des techniques de communication destinées à influencer durablement les perceptions collectives. Selon lui, la «menace russe» est devenue le principal levier permettant de justifier le réarmement massif de l’Allemagne et l’augmentation des dépenses militaires en Europe.
Le chercheur affirme que cette dynamique ne se limite plus aux médias ou aux discours politiques. Il évoque des interventions de la Bundeswehr [l’armée] dans les écoles allemandes, des campagnes de recrutement ciblant les adolescents ainsi qu’une militarisation progressive de l’espace public. «Toute la société doit être mobilisée», résume-t-il, comparant cette logique aux mécanismes de mobilisation observés durant la pandémie de Covid-19.
Jonas Tögel considère également que l’Europe traverse une transformation économique majeure. La rupture avec l’énergie russe fragilise l’industrie allemande et favorise, selon lui, une reconversion vers l’économie de guerre. Il évoque notamment la possibilité de transformer certaines chaînes de production automobiles en industries d’armement.
Au fil de l’entretien, le chercheur critique durement les dirigeants européens qu’il accuse d’alimenter une logique de confrontation permanente avec Moscou. Il cite notamment Ursula von der Leyen, Kaja Kallas ou encore plusieurs responsables politiques allemands régulièrement présents dans les grands médias, expliquant que les récits dominants simplifient à l’extrême les enjeux géopolitiques en opposant systématiquement «gentils» et «méchants».
L’entretien aborde également les conflits au Moyen-Orient. Jonas Tögel dénonce l’absence de débat critique en Europe sur les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ainsi que sur le génocide israélien à Gaza. Il estime que les opinions publiques occidentales sont aujourd’hui submergées par un flot continu d’informations émotionnelles qui empêchent toute réflexion approfondie.
Pour illustrer son propos, il revient sur les campagnes de propagande de la Première Guerre mondiale, lorsque de fausses atrocités attribuées aux soldats allemands avaient servi à mobiliser l’opinion américaine. Selon lui, les méthodes actuelles reposent sur des mécanismes similaires : répétition permanente, récits simplifiés et saturation informationnelle amplifiée par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle.
Malgré ce constat révélateur, Jonas Tögel affirme voir des signes de résistance, notamment chez les jeunes générations. Il appelle à privilégier l’esprit critique, la recherche d’informations indépendantes et la préservation des liens sociaux face à ce qu’il considère comme une montée des manipulations psychologiques à grande échelle.
K. M.




La guerre cognitive est effectivement une réalité. Agir subtilement sur les cerveaux pour façonner la prise de décision sur le long terme. L’esprit humain comme un nouveau champ de bataille.