Par Kahina B. H. – L’intégration des médecins franco-algériens formés hors d’Europe est devenue un sujet brûlant pour l’hôpital public français. Alors qu’Emmanuel Macron a récemment déploré la précarité de leur statut, les médecins algériens s’interrogent sur la valeur accordée à leurs compétences.
19 000 médecins diplômés à l’étranger exercent en France. Les médecins algériens en représentent 37%. Ils font tourner les hôpitaux publics français et pourtant, leurs diplômes restent souvent non reconnus, témoignant d’une forme de déconsidération envers les universités du Sud.
Invités sur Radio Orient, les docteurs Salima Kalla, médecin oncologue, cheffe du pôle cancérologie à l’hôpital Forcilles de la Fondation Cognacq-Jay, et Jamil Rahmani, médecin réanimateur à l’hôpital Bichat, partagent leur expérience et décryptent le quotidien des services hospitaliers.
«Il y a une exploitation systématique d’un prolétariat médical depuis des décennies», accuse d’emblée le Dr Jamil Rahmani. Et de renchérir : «Ce n’est pas normal que les médecins hors Union européenne passent par toutes les galères. Il y a un ostracisme et un mépris de ce qui ne vient pas d’Europe. Un vrai parcours du combattant.»
Pour le Dr Salima Kalla, «c’était mieux avant, le système ne se dégradait pas pour nous, les médecins à diplômes étrangers», a-t-elle affirmé, expliquant que l’intégration «était effectivement longue, mais elle était claire et plus précise. Avec ce qui se passe aujourd’hui, les médecins étrangers sont victimes de lourdeurs administratives, professionnelles et sociétales, et même de problèmes d’éthique, pour pouvoir exercer».
Tous les deux ont attesté avoir reçu l’autorisation de pratiquer après dix années d’attente.
Le constat du Dr Kalla est amer : «Malgré un diplôme délivré par l’université française, il n’est pas reconnu. En fait, c’est l’institution elle-même qui le délivre, sans pour autant le reconnaître. C’est tout le drame : nous sommes des médecins spécialistes, sans être spécialistes», s’est-elle indignée.
Le Dr Ayoub Mdhafar est un médecin anesthésiste-réanimateur exerçant à Marseille. Il préside le syndicat Fédération des praticiens de santé. Il a indiqué être en négociations permanentes avec les pouvoirs publics depuis trente ans, juste pour instaurer un parcours d’équivalence pour ces médecins. Il a révélé que ces pourparlers ont commencé à l’époque de Simone Veil qui, selon ses dires, «était estomaquée de voir un tel nombre de médecins qui travaillent dans les hôpitaux français, qui sont sous-payés et sans aucun statut».
Le Dr Ayoub a révélé que, suite à un audit réalisé il y a déjà plusieurs décennies, 50% des gardes dans les hôpitaux publics français étaient assurées par des médecins diplômés à l’étranger alors qu’ils n’avaient aucune équivalence. «Tous les hôpitaux de proximité sont tenus par des médecins à diplômes étrangers», viendra appuyer le Dr Kalla, qui a précisé que «c’est un total paradoxe» de la politique de santé française. «Il y a un manque de médecins flagrant, tout le monde en est conscient, et d’un côté, on retarde les qualifications et les autorisations d’exercice pour les médecins étrangers qui travaillent sur place», a-t-elle fait remarquer.
Pour le Dr Ayoub, que les médecins étrangers passent par une phase de réévaluation pour s’intégrer est tout à fait normal, et «aucun d’entre nous ne s’y oppose». Ce qui est inadmissible, selon lui, c’est que ces praticiens se retrouvent sous-payés et relégués à des statuts dévalorisants, alors même qu’ils occupent des postes clés à l’hôpital.
Pour le Dr Kalla, ce blocage est une exception française qui dure depuis trop longtemps. Elle compare la situation avec les modèles américain, britannique ou canadien, où la réussite aux examens d’équivalence garantit une intégration complète et un exercice médical de plein droit. Face aux promesses du président Macron, elle oppose un constat désabusé : voilà 35 ans qu’elle vit personnellement cette situation sans qu’elle évolue.
Le Dr Ayoub déplore que la politique de santé française peine autant à évoluer. Face à des besoins constants, l’hôpital a continué à recruter des médecins étrangers, quitte à flirter parfois avec l’illégalité. Il rappelle que la France a elle-même provoqué cette pénurie de médecins, en grande partie à cause des réformes successives touchant l’entrée en spécialité.
Le Dr Kalla appelle à revoir de fond en comble le système d’intégration des médecins étrangers. Son exigence ? Aligner leur statut sur celui des diplômés de l’Union européenne. Elle pointe du doigt une incohérence : certains médecins européens exercent en France sans maîtriser le français, alors qu’il n’existe aucune preuve scientifique ou médicale que les formations européennes surpassent celles dispensées en Algérie, en Tunisie ou ailleurs. Elle réclame donc un système d’évaluation équitable pour tous les diplômes extra-européens.
K. B. H.


