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Kaddour Naïmi : un essai à rebours des idées reçues qui bouscule l’histoire du théâtre algérien

Par Leila Louise Hadouche Dris (*) – « Il faut toujours avoir le courage de ses propres idées et ne pas craindre les conséquences, parce que l’homme est libre uniquement quand il peut exprimer sa propre pensée, sans se plier aux conditionnements » (Charles Chaplin).

Il me faut avouer qu’avant ce 29 octobre 2024, je n’avais jamais entendu parler de Kaddour Naïmi. Ce jour-là, au département des arts, le directeur du laboratoire Archivage du théâtre algérien, sis à l’université Oran 1 Ahmed Ben Bella, organisait une matinée intitulée « Lectures ». Trois ouvrages devaient être présentés pour l’occasion, parmi lesquels Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté de Kaddour Naïmi. C’est à moi qu’incombait la responsabilité d’en proposer une lecture. M. Naïmi était assis au premier rang des personnes invitées.

Le livre en main et fidèle à mes automatismes de lectrice, je veux d’abord faire plus ample connaissance avec l’auteur, son parcours professionnel et ses productions. Pour assouvir cette curiosité, je vais donc surfer sur le Net. Et le moins que je puisse dire, c’est que je fus épatée par la richesse de la carrière de ce monsieur, au point où je me dis : « Mais c’est qu’il est balaise, le gars ! » J’apprends donc que ce natif de Sidi Bel Abbès, qui a passé de longues années à l’étranger, a été tour à tour dramaturge, producteur, cinéaste et critique. Il compte à son actif un nombre incalculable de productions théâtrales, parmi lesquelles Alhanana Ya Ouled !, Mon corps, ta voix et sa pensée, Mohamed, prends ta valise, ou encore I Canti di Moldaror et Anno Zero. Certaines de ces œuvres ont même reçu des prix. Naïmi est aussi l’auteur de nouvelles et de recueils de poèmes. Face à un curriculum vitæ aussi diversifié, la première question qui me vient alors à l’esprit est : pourquoi n’avais-je jamais entendu parler de Kaddour Naïmi, depuis près de trois décennies que j’enseignais le français au département des arts ? Les noms d’Abdelkader Alloula, d’Abderrahmane Kaki, de Kateb Yacine et de bien d’autres m’étaient familiers. J’en entendais régulièrement parler autour de moi, soit durant les colloques et autres tables rondes, soit à travers les travaux universitaires qu’il m’a été donné d’évaluer. Mais, bizarrement, je n’avais jamais rien entendu ni lu sur Kaddour Naïmi.

Je me lance donc dans la lecture du livre, un pavé, je tiens à le préciser, de près de 500 pages. Paru aux Éditions Dar El Qods en 2024, Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté est, d’un point de vue générique, un essai. Ce livre, qu’il destine aux professionnels du secteur et aux étudiants, Naïmi l’écrit pour, dit-il, « faire le bilan critique et théorique de sept années de pratique théâtrale tant sur le plan de l’écriture dramaturgique que sur celui de la mise en scène, la scénographie, le jeu, l’interprétation que celui de la formation de l’acteur » (Naïmi, pp. 9-10). Or, je perçois, en lisant les titres choisis pour nommer les quatre principaux chapitres autour desquels s’organise la rédaction — « En zone de tempête », « Écriture de l’histoire avec la gomme ou le prix du silence », « En zone (apparemment) calme » et « Retour en zone de tempête » —, que la volonté de l’auteur ne se limite pas à la transmission de connaissances. Elle ira bien au-delà. Mon intuition s’avérera très vite fondée.

Dans Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté, Kaddour Naïmi revient sur sa longue carrière au service de la création artistique. Dans un style fluide, accessible à tout un chacun possédant des rudiments de langue française — je pense essentiellement à nos étudiants, dont la formation se fait en langue arabe —, Naïmi présente son œuvre et donne méthodiquement tous les détails relatifs à l’écriture et à la réception de chacune des pièces qu’il a produites. On sent, dans la minutie de la description, la patte du pédagogue. Dans sa démarche, l’auteur adopte une posture réflexive. En créant cette distance critique à l’égard de sa conception de la création artistique, il nuance ses propos et invite le lecteur à la réflexion.

Mais ce ne sont pas là les seuls aspects intéressants de cet essai. Il y en a un qui retient particulièrement mon attention et qui fait l’originalité de Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté : l’inédit de la perspective adoptée par Naïmi. Alors que la création dramaturgique en Algérie faisait déjà l’objet de nombreuses réflexions, Kaddour Naïmi apporte un éclairage inédit en abordant les choses sous un nouvel angle. En un mot : ce que dit Naïmi renverse la donne et s’inscrit à contre-courant de conceptions établies. Il aborde ouvertement la question de la censure et se replace au centre de la création dramaturgique algérienne. Il ne fait pas dans la dentelle lorsqu’il s’en prend à ses détracteurs parmi les journalistes et les commissaires de festivals, qu’il juge incompétents et inféodés à un système politique fermé à toute critique. Pour lui, qui a toujours fait de la liberté d’expression une condition sine qua non, la création artistique ne peut être dictée par un quelconque discours idéologique. Kaddour Naïmi se dit acculé, persécuté. Il raconte, dans un chapitre entier, les raisons qui ont mené à la rupture avec Kateb Yacine et Abdelkader Alloula. Ne les ménageant guère, il répond, documents à l’appui, à chacune de leurs déclarations. Plus encore, il les accuse vertement d’avoir progressivement effacé son nom de l’écriture et de la mise en scène de pièces phares du répertoire théâtral national, d’avoir tu ses travaux, voire de se les être carrément réappropriés.

J’ai pour coutume de dire que chaque interprétation d’une problématique, à partir du moment où elle est solidement étayée, n’engage que celui qui l’émet. Libre à chacun de la partager ou, au contraire, de s’y opposer. C’est ce qui fait la richesse de la recherche scientifique. J’avais pour mission, au départ, de faire le compte rendu de Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté, mais mon objectivité habituelle m’a très vite fait défaut face au cri du cœur d’un auteur qui s’estime floué, voire dépossédé d’une partie de sa création, et qui demande réparation devant l’histoire et les hommes. Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté devrait être un incontournable de la formation universitaire en arts dramatiques dans notre pays. Ceci est une certitude. Imposer sa lecture à tout étudiant dans le domaine ne serait guère un luxe, ne serait-ce que comme modèle à respecter dans la rédaction d’un travail universitaire.

Mais l’intérêt principal de Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté réside dans son caractère novateur. Son originalité tient moins à la nouveauté du sujet abordé qu’à la perspective à partir de laquelle celui-ci est abordé. En prenant à contre-pied certaines certitudes, Kaddour Naïmi opère un déplacement du regard qui nous pousse à reconsidérer un pan de la création dramaturgique algérienne sous un angle inédit. Pour la néophyte que je suis, il en était ainsi : le gros de la création théâtrale dans notre pays était imputable à une poignée de créateurs. Au sortir de ma lecture de cet essai, mes convictions sont ébranlées, mes perspectives d’analyse renouvelées. Je dois ici faire mon mea culpa. Sans doute, à l’image de ces universitaires à qui Kaddour Naïmi reproche de reproduire, sans vérifier la véracité des affirmations qu’ils perpétuent (Naïmi, pp. 256-257), n’ai-je pas confronté mes propres certitudes à la possibilité qu’elles puissent être envisagées différemment.

L. L. H. D.

(*) Professeure, Institut des arts, Université Oran 1 Ahmed Ben Bella.

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