Algeriepatriotique : L’épouse de Kamel Daoud vient de rendre public un communiqué dans lequel elle se désolidarise clairement de son mari. Quel regard portez-vous sur cette prise de position ?
Jacques-Marie Bourget : L’épouse de Kamel Daoud entend sauver sa carrière de médecin en France. En mai dernier, les services de l’Etat ont confirmé que la psychiatre pouvait continuer d’exercer dans l’Hexagone. Pour elle, c’est un succès. Néanmoins, elle n’ignore pas que la procédure entamée à Oran par Saâda Arbane, la jeune femme qui atteste qu’on lui a volé son histoire pour publier un livre, Houris, risque fort de la condamner pour atteinte au secret médical. Si cette incrimination vient à rebondir en France, elle risque d’être radiée de l’Ordre des médecins.
Je suppose qu’elle a d’abord demandé à Kamel Daoud de faire une déclaration dans laquelle il aurait pris toute la responsabilité de «l’enquête» ayant conduit à la publication de son roman et à l’indignation de Saâda Arbane. On peut imaginer que celui-ci a refusé. D’où la rupture du couple et le communiqué violent d’Aïcha Dahdouh. Daoud est donc sous la menace du témoignage de sa femme.
Derrière les mots mesurés du médecin, est-ce qu’on n’assiste pas à un réquisitoire moral ? Accuse-t-elle ouvertement Kamel Daoud d’avoir volé l’histoire d’une victime pour en faire un succès littéraire ?
Il est facile de lire entre ses mots : elle laisse Daoud seul face à ses agissements et peut-être à ses mensonges. Sa situation et celle de son éditeur Gallimard deviennent fragiles. Dans l’ambiance qui est celle de l’édition, où l’on découvre des plagiaires, des écrivains dont la plume est l’IA, la mise en cause de Daoud ne ferait qu’agiter un peu plus ce petit monde. Sa prise de distance avec son mari, qu’elle accuse de ne pas avoir de respect pour les victimes, et des révélations sur la manière dont il a acquis ses informations sur Saâda Arbane auraient un effet explosif. La prise de distance est totale, même sur le plan politique et idéologique. Elle désapprouve l’écrivain – et l’homme – dans ses positions sur l’Algérie, l’islam et la Palestine. Autrement dit, elle nie tout ce qui, aux yeux des réactionnaires français, constitue son fonds de commerce, sa notoriété dans la haine.
Alors qu’elle est restée silencieuse pendant toute la tempête médiatique et judiciaire, elle décide soudainement d’écrire. Qu’est-ce qui explique ce basculement à la veille même du délibéré tribunal d’Oran prévu ce 27 octobre ?
Elle se sent prise dans un piège et, pour s’épargner, estime qu’elle peut faire appel du jugement rendu à Oran et revenir en Algérie pour voir sa famille sans risquer la prison. Son arme, c’est la possibilité qu’elle a de démolir Daoud, une idole des islamophobes et du lobby qui, en France, combat l’Algérie. Elle a en main les atouts d’un marché. C’est son opération survie.
Elle semble refuser de servir de «dommage collatéral» dans la trajectoire publique et littéraire de son mari. Que cherche-t-elle à préserver en priorité : son honneur, son métier de psychiatre en France ou son lien avec l’Algérie, d’après vous ?
Dans un premier temps, grâce à l’amitié entre Macron et son mari Daoud, la vie pour elle a été facile. Obtention de la nationalité française, accréditation comme médecin, grâce à son placement sur la liste la plus facile pour obtenir le sésame. Puis, poste à l’hôpital Pompidou. Maintenant qu’elle est solidement installée, elle s’aperçoit que cela est fragile.
L’hypocrisie de Kamel Daoud est flagrante. D’un côté, un discours public qui prône la liberté des femmes ; de l’autre, des femmes algériennes – ex-épouse, épouse actuelle, Saâda Arbane et sa mère adoptive – sacrifiées sur l’autel de sa notoriété trompeuse. Comment analysez-vous cette fracture béante entre le personnage public qu’il s’est construit et les dégâts humains qu’il laisse derrière lui ?
C’est que le combat affiché par Daoud pour le sort des femmes étonne. Il a été condamné à Oran pour avoir battu sa première épouse à coups de «bâton ferré». Il est accusé d’avoir volé la vie martyre d’une femme, Saâda Arbane, pour le bénéfice d’écrire un «roman», ce qui est insupportable pour cette victime du terrorisme islamiste, et immoral, illégal. Cette fois, il refuse de protéger sa nouvelle épouse. Drôle de comportement pour un défenseur des femmes. Ajoutons qu’au moment de sa naturalisation française, il a oublié de signaler sur ses documents l’existence de ses deux premiers enfants qui, de ce fait, auraient eu, eux aussi, cette nationalité. Cet homme n’a rien d’un humaniste et moins encore d’un philanthrope.
Vous rappelez que Kamel Daoud a qualifié la plus grande révolte populaire algérienne de «sitcom inaboutie» menée par des «opposants numériques». Comment expliquez-vous ce mépris pour les citoyens algériens de la part de quelqu’un qui est vendu en France comme la «voix du peuple» ?
Il n’a pas de mépris pour «les citoyens», il a du mépris pour tout ce qui est l’Algérie. Ne respectant rien de son histoire, s’en prenant aux combattants de la liberté et même à un homme immense comme Fanon. Il est associé à une œuvre de démolition, celle de l’histoire algérienne, et à une œuvre d’avilissement : tout ce qui vient de son pays de naissance est pourri. Combat infamant, mais payant en France auprès des racistes et des nostalgiques de l’OAS. Ne jamais oublier qu’il doit sa réputation à une fake news, celle des «viols de Cologne la nuit du premier de l’an», où il a tenté de nous faire croire que des hordes de musulmans, forcément frustrés et poussés culturellement à l’agression des femmes, avaient ravagé des femmes à Cologne. Alors que tout cela n’était pas exact.
«Révolutionnaire en peau de fennec », «parfait cireur»… Vous dressez le portrait au vitriol d’un écrivain taillé sur mesure pour plaire aux réactionnaires. Daoud est-il l’instrument pour déculpabiliser une certaine élite française face au monde arabe et à l’histoire coloniale ?
Outre l’amitié avec Macron, il possède en France une image usurpée : celle de l’Algérien qui n’a pas peur de dire la vérité, ce qui lui donne son pouvoir. Alors que sa vérité est mensonge. C’est un agent de propagande néocoloniale très utile pour une partie de la France moisie. Il a donc de solides appuis et il risque, pour ce qui est du scandale Houris, de s’en sortir par la phrase que l’on entend déjà beaucoup : «Tous les romanciers se sont inspirés d’histoires vécues.» Et Daoud restera alors à tenir son crachoir du haut des colonnes du Point.
Maintenant que le Dr Dahdouh sort de son silence, pensez-vous que cette affaire judiciaire marque enfin le début de la fin pour son immunité médiatique ?
Comme je le disais précédemment, en France, les appuis de Daoud sont si forts que sa réputation, quoi qu’il arrive, est pratiquement impossible à déboulonner. Daoud, en tant qu’Algérien qui déteste les Arabes et l’islam, est un élément important du système réactionnaire et belliqueux français, c’est un pion utile. Il vient même d’être cité comme exemple par Elisabeth Badinter dans une tribune. Il est trop essentiel au système raciste, actuellement en pleine euphorie, pour être enlevé de son piédestal.
Propos recueillis par Kahina Bencheikh El-Hocine


