Par Mehenna H. – Il serait illusoire, et surtout dangereux, de considérer les bouleversements qui secouent aujourd’hui le Moyen-Orient comme une succession de crises indépendantes les unes des autres. Guerre après guerre, affrontement après affrontement, déplacement des alliances après déplacement des lignes de front, c’est un ordre régional tout entier qui est en train de se fissurer.
L’analyse de Rudolf El-Kareh, développée dans l’interview publiée par ailleurs, doit être entendue non comme une vérité à accepter en bloc, mais comme un avertissement. Elle invite à regarder au-delà des événements immédiats pour mesurer ce qui pourrait être en train de se jouer : non pas seulement une nouvelle guerre, ni même une nouvelle crise palestinienne, mais une tentative de remodelage durable des équilibres territoriaux, politiques et stratégiques de toute la région. Et l’Algérie est loin d’être épargnée.
La question du projet du «Grand Israël» s’inscrit dans cette inquiétude et le danger est justement de ne prendre conscience de cette dynamique qu’au moment où elle sera devenue irréversible.
C’est pourquoi les capitales arabes, musulmanes et, plus largement, les Etats de la région doivent sortir d’une lecture fragmentée des événements. Chacun peut continuer à défendre ses intérêts nationaux, ses alliances et ses choix politiques. Mais aucun ne devrait se croire à l’abri d’un bouleversement régional dont les conséquences dépasseraient ses frontières.
L’une des illusions les plus dangereuses serait également de croire qu’une protection durable peut être garantie par une puissance extérieure. Les événements récents devraient au contraire conduire les dirigeants de la région à s’interroger sérieusement sur la nature de leurs dépendances stratégiques. Une présence militaire étrangère peut procurer un sentiment de sécurité, mais elle ne garantit aucunement que les intérêts des peuples concernés coïncident avec ceux de la puissance qui assure cette protection.
La véritable question est donc celle de la capacité des Etats de la région à prendre eux-mêmes en charge leur sécurité et leur avenir. Cela ne signifie ni effacer les divergences entre Arabes, Turcs, Iraniens, Pakistanais et autres peuples de cet espace, ni prétendre qu’ils partageraient spontanément les mêmes intérêts. Ils ne les partagent pas. Leurs régimes, leurs visions politiques et leurs stratégies diffèrent profondément. Mais il existe une différence entre désaccord et impuissance.
Une région peut être traversée par des rivalités tout en reconnaissant certaines menaces communes. Elle peut organiser des mécanismes de dialogue et de sécurité collective sans devenir politiquement uniforme. Elle peut défendre sa souveraineté sans nier la souveraineté de ses voisins.
L’alternative est autrement plus inquiétante : laisser les rivalités internes, les calculs à court terme et les dépendances extérieures créer les conditions d’une recomposition décidée ailleurs. L’histoire montre qu’une région divisée ne cesse pas d’être convoitée parce qu’elle est divisée, mais qu’elle devient au contraire plus vulnérable.
L’heure n’est donc plus aux illusions, ni à l’attentisme. Il s’agit de regarder lucidement les rapports de force qui se mettent en place et de comprendre que certaines transformations, une fois engagées, ne se corrigent pas facilement.
La Palestine, qui est au cœur de cette tragédie, est le révélateur d’un bouleversement beaucoup plus vaste. Ce qui est en jeu dépasse donc les frontières d’un seul pays, d’un seul peuple ou d’un seul conflit. C’est la capacité des peuples de la région à rester maîtres de leur destin qui est posée.
La lucidité commande de prendre cette menace au sérieux avant qu’elle ne devienne une réalité impossible à inverser.
M. H.


