Par Mehenna H. – Trois textes consacrés au Maroc, publiés le même jour dans El Pais, posent une question qui dépasse largement les choix éditoriaux d’un quotidien : quel récit le journal espagnol entend-il installer au moment où Madrid affronte une crise majeure avec Rabat autour de Ceuta ?
Le 19 septembre, le grand quotidien madrilène publiait une information sur l’entente entre le Maroc, les Etats-Unis et Israël, un éditorial intitulé «La force du Maroc» et une tribune du sujet servile du Makhzen, Tahar Ben Jelloun, consacrée aux relations hispano-marocaines. L’éditorial souligne notamment le prétendu poids géopolitique croissant de Rabat et présente l’alliance avec Washington et Tel-Aviv comme l’un des leviers de cette supposée influence.
La simultanéité interpelle, tant elle intervient quelques jours seulement après une résolution du Parlement européen sur la crise de Ceuta. Adopté le 17 septembre, le texte exprime son soutien et sa solidarité à Ceuta et Melilla, condamne l’instrumentalisation de la migration irrégulière comme «outil de guerre hybride» menée par le régime de Rabat et rappelle que toute remise en cause de l’intégrité territoriale d’un Etat membre est incompatible avec les obligations d’un pays partenaire. Le Parlement européen envisage également de conditionner les avantages accordés au Maroc à une coopération effective en matière de contrôle des frontières et de réadmission.
Dans ce contexte, le gouvernement de Pedro Sanchez continue pourtant de maintenir une ligne de prudence à l’égard de Rabat. Le chef du gouvernement a déclaré qu’il n’existait pas de preuve solide permettant d’attribuer aux autorités marocaines l’organisation de l’afflux massif vers Ceuta, malgré les éléments contenus dans un rapport policier faisant état d’une attitude inhabituellement passive des forces marocaines.
El Pais lui-même rapportait en août que le gouvernement avait envisagé, par l’intermédiaire d’un ministre, une intervention du roi Felipe VI auprès de Mohammed VI afin de contribuer à l’apaisement de la crise. Le quotidien soulignait alors que l’exécutif espagnol avait évité d’accuser directement le Maroc et insisté sur le rôle des réseaux sociaux et des trafiquants.
Faut-il dès lors voir dans les trois publications du 19 septembre une simple coïncidence éditoriale, ou le reflet d’une volonté plus large de réinstaller le Maroc comme interlocuteur du gouvernement espagnol ? La proximité temporelle entre la crise de Ceuta, le vote européen et cette mise en avant simultanée du poids de Rabat mérite d’être interrogée.
Un autre élément rend cette question particulièrement sensible : l’affaire Pegasus. Pedro Sanchez et plusieurs membres de son gouvernement avaient été ciblés par le logiciel espion en 2021. Le Parlement européen a relevé que ces intrusions étaient intervenues pendant une période de crise diplomatique avec le Maroc. La question demeure donc entière : alors que le Parlement européen vient de durcir le ton sur la crise de Ceuta, pourquoi le principal quotidien espagnol consacre-t-il, le même jour, trois textes à la pseudo-puissance du Maroc, à sa soi-disant influence internationale et à la nécessité de repenser les relations avec Rabat ?
Ce qui est en jeu n’est pas seulement la ligne éditoriale d’El Pais, mais la stratégie de Madrid face à un voisin que le journal espagnol veut démontrer qu’il serait central par une «influence diplomatique, migratoire et sécuritaire» imaginaire. Entre la fermeté affichée par les institutions européennes et la complaisance de l’exécutif espagnol, le contraste est désormais suffisamment marqué pour susciter une question légitime : jusqu’où Pedro Sanchez entend-il aller dans la recherche de l’apaisement avec Rabat, et à quel prix politique ?
M. H.



