De Paris, Saliha Fayez – L’Algérie occupe une place centrale dans la réflexion d’Ariella Aïsha Azoulay. Lors d’un entretien accordé au Centre arabe de recherche et d’études politiques de Paris (CAREP) pour la sortie de son livre Les bijoutiers de la Oumma, cette historienne et théoricienne politique, qui s’est déjà exprimée dans les colonnes d’Algeriepatriotique, a rappelé ses origines. Ce travail est né d’un déclic tardif : après la mort de son père, l’autrice a découvert dans des documents officiels que sa grand-mère paternelle portait le prénom Aïsha. Elevée dans l’ignorance de son identité maghrébine par un père qui s’était assimilé au modèle colonial, elle a choisi la forme d’une correspondance posthume avec lui pour lui poser cette question : «Pourquoi ne m’as-tu pas appelée Algérie ?». Fille d’ancêtres algériens arabophones et amazighophones, elle refuse le terme colonial de juifs d’Algérie. Elle lui préfère celui de juifs algériens, une nuance essentielle pour réancrer cette communauté dans son histoire et son territoire d’origine. Pour l’autrice, la séparation actuelle entre juifs et musulmans n’a rien de naturel. Elle résulte directement des politiques coloniales.
Ariella Aïsha Azoulay conteste la méthode des historiens traditionnels, notamment celle de Benjamin Stora. Selon elle, aborder le passé maghrébin sur le ton d’«il était une fois» contribue à figer et à enterrer définitivement la mémoire d’une coexistence pourtant séculaire. L’autrice regrette que son père, qui parlait pourtant couramment arabe, ait adopté l’idée coloniale que cette langue appartenait désormais au passé pour les juifs, la laissant naître sans l’arabe dans la bouche. Elle défend à l’inverse une histoire potentielle. Ce concept postule que le monde juif musulman n’est pas mort, mais qu’il survit à travers les corps, les traumatismes et les revendications des descendants.
L’historienne dénonce l’introduction des concepts occidentaux de laïcité et de confessionnalisation en Afrique du Nord. Avant la colonisation française, l’islam et le judaïsme n’étaient pas des religions séparées de la vie publique. La France a transformé ces modes de vie en simples confessions pour diviser la population. En assimilant les juifs pour en faire des citoyens français, le pouvoir colonial les a poussés à abandonner leurs langues, leurs coutumes et leur identité locale.
Pour reconstituer ce passé, Ariella Aïsha Azoulay s’appuie sur la culture matérielle et les métiers. Au Maghreb, les juifs étaient d’abord définis par leur rôle économique : ils étaient bijoutiers, tanneurs ou sabotiers. Le titre de son ouvrage, Les bijoutiers de la Oumma, illustre ce lien social. Les artisans travaillaient des métaux et des pierres précieuses, comme le corail, qui possédaient une forte dimension symbolique commune dans la Torah et le Coran.
Cette proximité se vérifiait également dans l’usage des langues. L’autrice critique la vision occidentale qui sépare strictement l’arabe et l’hébreu. Ses ancêtres parlaient le judéo-arabe et écrivaient l’arabe en caractères hébraïques. Les influences mutuelles avec l’araméen ou le perse étaient courantes. Au-delà de la langue, juifs et musulmans partageaient des chants, vénéraient les mêmes saints et pratiquaient des rites funéraires similaires, notamment l’enterrement à même la terre dans des linceuls.
En choisissant de s’appuyer sur ses propres archives plutôt que sur les sources occidentales, Ariella Aïsha Azoulay livre un manifeste mémoriel. Elle lance un appel aux communautés musulmanes pour réinvestir cet héritage commun. Selon elle, retrouver cette mémoire partagée est indispensable pour contrer les logiques de division et d’apartheid contemporaines.
S. F.



Au trace de son histoire, à la recherche de ses origines. À la croisée des chemins de son identité singulière. Aïsha Azoulay.