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Un expert tchadien : «Le pays a besoin d’une opposition forte et d’un pouvoir ouvert»

Par Kahina B.-H. – Au Tchad, le président Mahamat Idriss Déby a gracié par décret Succès Masra, opposant politique et ex-Premier ministre, qui purgeait une peine de 20 ans de réclusion depuis plus d’un an. Cette mesure, qui annule totalement les peines de prison des condamnés, s’applique également à huit autres dirigeants de l’opposition.

Bien que le geste soit présenté par le pouvoir comme un signal d’apaisement, la lecture des analystes et des acteurs politiques demeure prudente, beaucoup y voyant une manœuvre pour apaiser les tensions tout en maintenant la chefferie de l’opposition hors du jeu électoral.

Sollicité par Algeriepatriotique, Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion des conflits et président du Centre d’études pour le développement et la prévention de l’extrémisme (CEDPE), a salué cette grâce présidentielle laquelle peut, selon lui, «constituer un geste politique très important». «Cette grâce permet de réduire momentanément la tension et peut ouvrir un espace pour l’apaisement du climat politique», a-t-il indiqué, notant toutefois que cette décision a ses limites. Selon l’analyste, il ne faudrait pas confondre grâce et réconciliation politique. «La question fondamentale reste celle des conditions permettant une véritable décrispation durable de la vie politique tchadienne».

Pour étayer ses dires, il s’appuie sur l’inéligibilité d’opposants tchadiens. «L’enjeu est d’autant plus important que plusieurs figures majeures de l’opposition demeurent frappées d’inéligibilité», a expliqué le président du CEDPE, précisant que «cela crée une situation paradoxale : certains leaders sont libérés ou bénéficient d’une mesure de clémence, mais restent exclus du jeu électoral. Leur influence politique peut donc être maintenue dans la société sans qu’ils puissent nécessairement la traduire directement dans les urnes».

L’expert a estimé que l’incapacité des chefs historiques à se présenter va redistribuer les cartes de l’opposition. «Cette situation va profondément modifier la scène politique tchadienne et risque d’abord d’affaiblir les partis traditionnels de l’opposition en les obligeant à se réorganiser autrement, peut-être autour de nouvelles figures», a-t-il anticipé, tout en pointant l’existence d’un risque. Pour lui, si l’inéligibilité de plusieurs leaders est perçue comme une exclusion durable du jeu politique, elle pourrait «nourrir la frustration et pousser une partie de l’opposition à considérer que les voies institutionnelles restent insuffisantes».

«Dans ce cas, et dans un pays qui a besoin de stabilité, il est donc essentiel que la compétition politique puisse se dérouler dans un cadre crédible, inclusif et transparent», a-t-il conseillé, rappelant que «la grâce présidentielle peut être le début d’une décrispation, mais elle ne peut pas à elle seule régler la question de la confiance entre le pouvoir et l’opposition».

D’après cet ancien conseiller du médiateur de la République du Tchad, la grâce accordée à Succès Masra n’est qu’un premier pas symbolique. L’avenir politique du Tchad dépendra des prochaines actions concrètes du pouvoir pour réintégrer pleinement l’opposition et garantir des élections équitables. «La véritable question est désormais de savoir si cette ouverture sera suivie d’autres mesures permettant de restaurer progressivement la confiance et de donner à tous les acteurs politiques des garanties suffisantes pour participer à la vie publique», s’est-il interrogé.

Ahmat Yacoub Dabio a soutenu que l’avenir du Tchad repose sur un véritable débat démocratique, exigeant une opposition réellement influente face à un pouvoir prêt à accepter la contradiction. «En définitive, je crois que le Tchad a moins besoin d’une opposition simplement autorisée à exister que d’une opposition capable de jouer pleinement son rôle institutionnel et d’un pouvoir suffisamment sûr de sa légitimité pour accepter une véritable contradiction politique». Avant de conclure : «C’est à cette condition que la grâce présidentielle pourra dépasser le simple geste politique et devenir un élément central et une ouverture à un processus plus large de réconciliation nationale.»

K. B.-H.

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