Une contribution d’Ali Akika – Une pluie de dollars des entreprises américaines, qui investissent dans l’intelligence artificielle, arrose Wall Street, la Bourse de New York. L’audace des entreprises s’explique par leur certitude que la ruée vers l’or, aujourd’hui, a pour nom IA, comme hier l’électricité… Pourquoi diable les financiers américains investissent-ils de telles sommes astronomiques dans l’intelligence artificielle (IA) ? Rappelons une règle élémentaire en économie politique : tout investissement répond à des besoins réels ou potentiels en s’appuyant sur les compétences existantes en capital humain et sur un marché solvable. Leur optimisme repose sur le dollar, encore roi pour l’heure, et escompte un marché solvable de dimension planétaire… Aux États-Unis, temple du capitalisme, les investisseurs savent où puiser les dollars et où les placer pour optimiser les profits, la « religion » du système. On sait que les USA ont une dette de 40 000 milliards de dollars qui flottent dans l’air, soutenus par les bons du Trésor éparpillés dans le monde et garantis, en principe, par la puissante banque fédérale américaine, où repose le premier stock d’or du monde.
Mais pourquoi tant de milliards investis dans le seul secteur de l’IA ? Parce que presque tous les autres marchés sont inondés et concurrencés par les produits de la Chine, moins chers et surtout dorénavant de bonne qualité. Mais pourquoi ne vont-ils pas investir dans des pays où d’immenses besoins ne sont pas satisfaits ? Le sourire narquois de l’Oncle Sam regarde son interlocuteur et lui dit : « Pas folle la guêpe », je ne vais pas investir dans des pays instables et qui plus est dépourvus de pétrole et autres minerais rares. Moi, Oncle Sam, en bon pragmatique, je vais investir chez moi dans l’IA, la future industrie qui rapporte gros et assure à mon pays la première place sur le podium de la puissance…
Derrière cette certitude et cette arrogance, « notre » Américain pense à la Chine, qui a déjà envoyé un signe de sa rudesse dans son « duel » remporté par sa start-up DeepSeek face au géant américain OpenAI. Ce « duel » symbolise le champ de bataille où deux philosophies de l’intelligence artificielle s’affrontent. Les Américains ont une avance sur la vitesse du traitement des données, mais sont très handicapés sur la nature et les coûts des énergies, et surtout avec leur modèle de l’IA de nature juridique privée. Les Chinois ont choisi les énergies et la sobriété dans les centres de données, contrairement au gigantisme des Américains, et leur modèle d’IA libre d’accès partout dans le monde.
Nous sommes donc face à deux modèles économiques, sans surprise. Les Américains courant derrière le profit et dépensant de l’énergie sans compter, et au diable le sort des habitants et les dégâts de l’environnement… En Chine, en revanche, c’est un capitalisme d’État qui accepte des milliardaires qui investissent selon le primat du politique sur l’économie. Appel à toutes les énergies « sobres » pour alimenter les centres de données, vote de lois pour ne pas sacrifier le travail humain et conquête de marchés étrangers avec la gratuité des modèles de leur IA.
Ainsi, derrière la philosophie des compétiteurs, on devine celui qui tient à garder l’IA sous le contrôle de l’Homme pour ne pas provoquer une rupture anthropologique avec l’histoire de l’Humanité. L’autre, celui qui envahit la vie au présent sans limite en chantant « après moi le déluge », laissant libre cours à l’IA.
Grandeur et « décadence » de l’IA
La fascination qu’exerce l’IA sur les quidams que nous sommes est due à la grandeur de toutes les sciences qui ont concouru à sa naissance. Car l’IA a son propre langage (langage informatique), grâce aux linguistes, aux physiciens, aux mathématiciens ayant découvert les secrets de la vitesse pour doter des machines qui collectent et ensuite traitent des milliards d’informations à la vitesse de la lumière, dans des centres de données où se fabriquent des outils de l’IA.
Quant à la « décadence », ce sont les détenteurs du pouvoir qui font emprunter à l’IA des chemins menant à des impasses, en provoquant et en dévastant la nature et en éliminant du travail humain, engendrant des cortèges de misère ; même l’imaginaire de l’homme risque d’en faire les frais. En vérité, cette « décadence » est due aux prétentieux et à leurs dérives, cette catégorie d’êtres qui pensent vaincre le Temps après avoir, ici, maîtrisé la nature/espace et, là, ruiné la même nature. Vaincre le temps signifie défier l’Histoire, seule à l’origine des modes de production des sociétés.
Ainsi, l’économie de l’esclavage est morte dans le grand et antique empire romain, comme le sera l’économie féodale balayée par la machine de production du capitalisme. C’est pourquoi le dessein des Américains, qui veulent demeurer les maîtres du monde, est d’imposer leur système par la domination de leur IA. Qu’ils ne délirent pas trop et ils devraient savoir que l’histoire finit toujours par tourner le dos à ceux qui veulent construire leur nouveau monde sur le dos du reste du monde.
Par exemple, la leçon que nous lègue le grand philosophe italien Antonio Gramsci, qui a vu dans le passage d’un monde à un autre un pont où « le vieux monde se meurt et le nouveau tarde à apparaître ». Et depuis que l’homme a déserté la jungle et inventé l’écriture, c’est toujours le nouveau, tardivement parfois, mais qui finit par vaincre.
Pourquoi la finance investit-elle tant dans l’IA ?
Sans doute parce qu’elle a détrôné le capitalisme industriel qui était à sa portée puisqu’elle partageait la même adresse. Mais avec la mondialisation, les intérêts et les appétits de voisins prédateurs se sont aiguisés et, en dépit du cache-sexe « des mêmes valeurs », ils se font aujourd’hui, comme jadis, la guerre.
Mais de nos jours, un danger plus grand apparaît à certains, et cet ennemi n’est autre que la Chine. L’Oncle Sam d’aujourd’hui, constatant qu’il a perdu la guerre économique avec la Chine, s’est emparé d’une autre arme qu’il pense être infaillible : l’intelligence artificielle. Comment vaincre cette intelligence artificielle avec la même intelligence humaine dont sont dotés les Chinois et les Américains ?
Avant de dresser le portrait du monde qui se meurt et celui qui traîne les pieds avant d’apparaître, je me dois de rapporter deux suggestions de personnalités qui passent pour des spécialistes de l’IA. Le premier est Bill Gates, cofondateur de Microsoft, qui prône la création un peu partout de réserves pour des hommes et des femmes intelligent(e)s pour transmettre l’intelligence humaine aux futures générations. Quelle idée aussi laide que le mouroir construit par les cow-boys, ses ancêtres, pour les Indiens autochtones.
Le deuxième, après avoir pleuré d’angoisse sur la fin de l’humanité menacée par l’IA, mobilise toute sa hargne pour éviter le danger d’une victoire de qui ?… De la Chine, car, dit-il, nos enfants parleront alors le mandarin (langue chinoise). Comment voulez-vous sauver l’humanité des dangers ou autres dérives de l’intelligence artificielle avec pareils « esprits » qui prétendent être la boussole du monde ?
L’intelligence humaine a les moyens de résister aux « folies » de l’IA
Les peurs et les angoisses provoquées par l’irruption de l’IA sont certes des réactions normales devant toute chose ou tout lieu inconnu. Mais un minimum de temps consacré à connaître le sens des mots, en aiguisant le regard pour saisir le passé, nous révèle que c’est l’ignorance qui est la mère de toutes les peurs.
Aussi, il faut savoir que la « matière première » de l’IA est constituée d’infos (mots, images, sons et musiques) existantes et toutes produites par l’homme. Le travail miraculeux des machines (produites par l’homme) est le fruit des mathématiques, de la physique, du langage informatique (1) (toujours fruits des cerveaux humains) et consiste à collecter ladite « matière première » par milliards d’informations et ensuite à les traiter en quelques secondes dans des centres de données, d’où vont émerger des modèles d’intelligence artificielle touchant tous les secteurs de la vie matérielle des sociétés ainsi que les œuvres de l’esprit…
Revenons aux peurs dont la presse a fait ces jours-ci ses choux gras. On nous dit que l’IA est en passe de dépasser l’intelligence humaine et cette possibilité provoque de l’angoisse chez l’homme. Celui-ci serait devant un choix cornélien : « tuer » l’IA ou bien prendre le risque de se faire disparaître par elle.
Nous avons l’exemple de l’atome et de la physique nucléaire civile et militaire. Nous savons comment et pourquoi les Américains les ont utilisés au Japon. On sait aussi que la physique nucléaire civile dans la médecine fait des miracles dans la guérison, notamment du cancer. Parce que cette maladie est connue depuis longtemps et l’homme a fini par comprendre qu’elle est provoquée par la qualité des produits consommés, les pollutions que l’on respire, ainsi que les stress et fatigues de la vie moderne.
De nos jours, les travaux des grands médecins depuis l’Antiquité sont collectés à côté des découvertes modernes, traités et calculés par l’IA, qui ont concouru à la guérison de certains cancers, et ces progrès sont de bons augures pour l’avenir…
Pour échapper au choix cornélien, deux citations de deux grands esprits peuvent nous y aider. Le premier est le savant chimiste Lavoisier, qui nous dit : « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. » Le second, c’est Rabelais, philosophe pour qui « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Le philosophe qui associe la conscience à l’âme signifie qu’il est aussi un grand écrivain, ce qui le différencie de ces écrivains qui remplacent la pauvreté de leur pensée par l’utilisation abusive des oxymores.
Ces deux citations nous apprennent que la conscience ne peut exister en dehors du corps de l’homme et que c’est dans la vie sociale et grâce à la pratique du travail, à la fois physique et intellectuel, un apanage de l’être humain, que l’homme a pu acquérir une conscience sociale et/ou historique et se situer dans le temps et l’espace.
Il faut dire que la peur de l’IA a été suscitée par l’inventeur de l’IA, qui a alerté, devant un parterre de savants, que son invention peut s’avérer un danger pour l’humanité, mais n’a rien dit sur le pourquoi et le comment du dit danger ! Quand je l’ai entendu parler, j’ai pensé aux polémiques entre savants sur l’utilisation du nucléaire, dont on connaît les capacités de faire sauter et de transformer notre belle planète en poussière.
Car c’est l’existence d’une conscience universelle qui s’est exprimée à travers ces scientifiques qui a poussé les politiques à rédiger le traité de non-prolifération des armes nucléaires ? En revanche, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces patrons que rien n’arrête pour augmenter leurs profits. Oui, pensent-ils, pourquoi ne pas doter les robots d’une puce IA qui remplacerait les ouvriers dans les usines ? Plus de salaires à payer, plus de grèves des ouvriers, augmentation de la productivité grâce à ces robots que l’on peut amortir pour les remplacer à chaque nouvelle technologie, finie la lutte entre le capital et le travail, le petit rêve du petit patron rêvant de devenir grand…
Heureusement que l’Histoire est là pour tracer des chemins où des rêves plus grands attendent les hommes dans leurs ports d’attache.
A. A.
P.-S. : J’ai soumis un texte sur l’Iran et la Palestine, pour vérifier la nature de l’idéologie de l’IA de Google. J’ai vite su que l’IA a d’autres ports d’attache quand elle m’a fait remarquer que le fait colonial en Palestine n’est pas une notion appropriée s’agissant d’Israël.
1) On sait que l’ordinateur a été créé par un savant qui étudia le cerveau de l’homme, à partir duquel fut créé l’Internet. On sait aussi que la fameuse machine allemande Enigma, qui protégeait les messages de l’armée allemande, était dotée d’un code/langage inviolable dont le secret a été éventé par les Anglais. En vérité, l’IA actuelle est une enfant de ces pères fondateurs de l’ordinateur et de son langage informatique. Un film anglais fut réalisé sur la base des travaux d’un mathématicien et cryptologue britannique, Alan Turing, qui perça les secrets d’Enigma.


