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Histoire commune, «rente» mémorielle et butin de guerre : quand les mots façonnent le passé

Une contribution d’Ali Akika – Comme c’est bizarre ! Ce sont toujours les mêmes qui se permettent de faire des choses qu’ils interdisent aux autres. Ainsi, on mobilise l’Académie française pour le maintien de l’accent circonflexe dans le mot maître ou le verbe connaître ; et on interdit aux familles immigrées de payer des cours de la langue arabe à leurs enfants et on mobilise des armées de perroquets pour pleurer sur le remplacement, pas la disparition, du français par l’anglais. Se regardent-ils dans un miroir, ces jeunes et fringants « journalistes » qui aboient contre un pays qui s’est libéré des griffes d’un État colonial, à ne pas confondre avec le peuple français, sur lequel deux grands écrivains algériens, dans une langue châtiée, ont écrit de belles choses, ce peuple français dont beaucoup d’enfants, et non des moindres, ces porteurs de valises, ont apporté de l’aide aux militants combattants algériens en France.

Ces deux écrivains-poètes sont Bachir Hadj Ali, dans son poème « Nous n’avons rien contre le peuple français », et Kateb Yacine, qui a écrit une pièce de théâtre sur Robespierre, premier président de la Convention de la grande Révolution française de 1789, qui mit fin au règne de la monarchie. Un mot encore sur ces zombies qui prennent la langue dans les filets de leur malade nostalgie des temps révolus. Il faut le dire et ne jamais cesser de le répéter : une langue, c’est un des piliers du Temple d’un pays où son histoire et sa mémoire, les lumières de sa culture, alimentent la vie sociale d’un peuple. Et le devoir du Politique (l’État) est de défendre ce Temple, symbole de l’indépendance, et d’affirmer dans la Constitution le peuple comme source de légitimité.

Ça différencie la République des monarchies dont souffre en particulier le monde arabe. Ceci étant dit, je vais aborder deux notions maltraitées par certains qui oublient que le « mariage » des mots peut accoucher d’un sens quand l’histoire et les mots tournent le dos au réel. Et la maltraitance, on la retrouve dans deux notions outrageusement médiatisées au point de devenir des armes utilisées par les perroquets cités plus haut…

Les notions d’histoire « commune » et de « rente » mémorielle

Elles ont « surgi » sans qu’on puisse identifier le ou les auteurs. La notion d’histoire commune, une fois le feu de la guerre éteint, le langage diplomatique prend la relève pour mettre de l’huile dans les mécanismes de la diplomatie, pour arrondir les angles et favoriser les bonnes affaires des lendemains. Sauf que notre écrivain national Kateb Yacine, avec sa formule choc de butin de guerre, est plus près de la vérité de la guerre. Je dirai plus loin ce que butin de guerre veut dire dans l’esprit de l’écrivain. Pour l’heure, une guerre, c’est la confrontation physique de forces armées qui se battent pour atteindre des objectifs aux antipodes de ceux de l’ennemi. L’issue de la guerre est enregistrée comme un fait d’histoire dont les acteurs étaient face à face dans leurs tranchées et ne « partageaient » qu’une idée : vaincre l’ennemi en le mettant à genoux. Il faut rappeler que le mot histoire, dans la langue française, recouvre un champ sémantique plus vaste : soit un événement du passé, soit conter une histoire, et même se raconter des histoires dans le sens de fabuler. Dans la langue arabe, c’est tarikh qui n’a point besoin d’être accompagné d’un adjectif…

Comme l’article porte sur l’histoire et la mémoire, sujets ô combien complexes, associer des mots qui n’ont ni le même sens ni la même histoire n’est pas une simple affaire de grammaire. Nous sommes dans un champ de bataille où l’idéologie, les intérêts et même la géopolitique ont leurs mots à dire sur des « concepts » qui surgissent ici et là. Car les mots et les langues ont aussi leur histoire et leur usage n’est pas open bar. Et ceux qui prennent leur aise avec ces deux produits de l’histoire et de la culture alimentant la mémoire, ils en prennent pour leur grade, comme nous le verrons plus loin avec l’expression butin de guerre de Kateb Yacine. Quand bien même mots et langues ne sont la propriété de personne, ils ne sont pas pour autant orphelins : ils savent se défendre grâce à leurs capacités de nommer les choses et de décrypter le réel. Et c’est précisément leurs manières de conjuguer les mots ou de les associer, engendrant une expression, qui renseignent sur la beauté d’une langue et le talent de l’écrivain…

Intéressons-nous aux deux associations de mots dans les notions d’histoire commune et de rente mémorielle. Demandons-nous si ces notions cernent mieux le réel d’un passé ou bien souffrent-elles de la pesanteur d’une quelconque idéologie. La référence à l’idéologie est un passage obligé puisque ces deux notions « parlent » de l’Algérie dans la langue française. Et comme ces deux notions jouent un rôle dans le contentieux issu de la colonisation, elles sont devenues une sorte de fantassins dans la guerre de l’information dans la société française, jusqu’aux sphères médiatiques, politiques et gouvernementales.

Pourquoi histoire « commune » et « rente » sont anhistoriques

La notion d’histoire commune est donc une banale formule du langage diplomatique quand des États qui se rabibochent par intérêt et nécessité utilisent un vocabulaire pour fermer les yeux sur un contentieux du passé et lui préférer des bribes réelles ou fantasmées… Quant à la notion de rente mémorielle dont on use ici et là, elle souffre de l’association des mots qui passe au-dessus de la jambe de l’histoire. Dans cette association, c’est la vulgaire rente, une notion très connue en économie puisqu’elle fut théorisée par les fondateurs de l’économie de marché qui se sont penchés sur les secrets d’un système émergent appelé capitalisme, dont la rentabilité est une de ses pièces maîtresses. Ainsi, la noble mémoire qui « réside » dans la conscience d’un peuple est ravalée au stade d’un simple adjectif pour focaliser la lumière sur la rente, élevée au rang de substantif.

Pour toutes ces raisons, ces deux formules sont trafiquées pour leur octroyer le statut de notion et, pire encore, de concepts. Pareille opération entre dans le registre d’une vision anhistorique des faits ou des événements, car elle fait exploser la dynamique de l’histoire en créant un minable pschitt alors que leurs auteurs attendaient un feu d’artifice royal. Elles sont donc à ranger dans le registre des formules anhistoriques s’agissant de l’Algérie. Car l’Algérie et la France ont chacune leur propre et longue histoire. Quand ils se sont rencontrés et confrontés, ces deux pays le firent durant un laps de temps équivalent au poids d’un grain de poussière au regard de leur histoire. Celui qui a « inventé » ou suggéré histoire « commune » a dû mesurer l’histoire et peser la mémoire le nez dans le guidon ou bien en regardant son nombril…

Quant à la notion de « rente » mémorielle, nous ne sommes pas devant un contrat pour l’achat d’un champ agricole dans une terre fertile et bien arrosée par une pluviométrie généreuse d’une région. Voir la noble mémoire ravalée au rang d’adjectif aux côtés de la vulgaire notion de « rente » est le signe d’une pauvreté intellectuelle qui met sur le même plan un avorton d’une activité économique et une étoile qui éclaire l’histoire d’un pays.

Les mots, amis de la poésie et/ou mercenaires de la manipulation

Oui, les mots sont pétris de la pâte de l’histoire et ils sont croustillons et savoureux quand ils sont maniés avec l’élégance du poète. Ils peuvent aussi tomber dans les mains de mercenaires. C’est hélas le paradoxe de leur existence : être des matériaux indispensables à la pensée, mais aussi être fragiles dans un environnement qui impose ses dogmes. Au poète, ils offrent la possibilité de nommer et de colorier la vie, le réel, et au savant de résumer la complexité de ce réel en concepts. Leur force et leurs multiples fonctions ne les mettent pas, hélas, à l’abri des fureurs de l’histoire où leurs sens sont inversés, comme l’a montré George Orwell dans son roman 1984. Ou bien J.-P. Sartre dans son roman Les Mots, qui peuvent façonner l’être à l’image de son milieu social et dont on ne peut se libérer que par une nécessaire rupture avec la famille.

Le point de vue de ces deux grands écrivains sur le pouvoir des mots et ce que peut la littérature (essai de J. P. Sartre), nous le retrouvons chez Kateb Yacine, qui a été meurtri par la tragédie de sa mère avec qui il ne pouvait plus parler dans sa langue maternelle. Il relate sa douleur insupportable dans Le Polygone étoilé : « Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables – et pourtant aliénés » ! Le double exil de Kateb, la perte de sa mère et de sa langue, est sans doute la source à l’origine de sa notion « la langue française, un butin de guerre ». Cette expression butin de guerre est détournée par certains dans le but de servir un discours politique qui n’est certainement pas celui de Kateb.

Butin de guerre signifie simplement une prise de guerre du vainqueur sur un champ de bataille. Cette métaphore ne signifie certainement pas une quelconque dépendance ou quelque dû à la France, d’autant que toute langue n’a pas de propriétaire, mais ne s’interdit pas d’échanger avec d’autres langues et d’adopter leurs mots. Il y a une autre raison de l’utilisation d’une langue par un écrivain, c’est le cas de Kateb Yacine et de Jean Genet. L’Algérien, à travers une langue française si belle et si audacieuse (un écrivain doit violer une langue pour approcher la vérité, avait-il écrit), s’adressait au colonisateur de son pays. Quant au Français Jean Genet, dans une langue classique et sublime, il s’adressait à ses geôliers qui l’ont emprisonné pour des broutilles. À la lecture de ses œuvres, l’administration de la justice « jugea » que la puissance et la beauté de sa littérature ne pouvaient être réduites par le silence des murs de sa prison. C’est cette même admiration de la puissance de la littérature qui a fait dire à De Gaulle, à propos de J. P. Sartre : « On ne met pas Voltaire en prison. »

La place de la langue dans une société

La langue, une boussole, des racines, une étoile, une âme, une eau fraîche qui étanche la soif de l’amour : autant de mots, d’images et de métaphores composés de mots que l’on peut piocher dans l’arsenal des langues. Un arsenal sans cesse enrichi par de grands écrivains qui font écho aux bruits du monde, aux fureurs de l’histoire, des écrivains qui choisissent parfois différents exils pour écrire et rapporter le quotidien des hommes et des femmes, le bouillonnement des sociétés, les luttes des peuples. Voilà donc les secrets de la langue, des langues et le paradoxe de leur statut : ce sont les assauts qu’elles subissent par des faux amis qui se servent d’elles pour des intérêts médiocres, de noirs desseins. Heureusement que la langue, les langues ont de courageux et nobles défenseurs en la personne de ces « exilés » dans leur pré carré de l’écriture, cisaillant des mots pour en faire des armes pour se libérer des prisons que d’aucuns se plaisent à construire.

L’histoire a rencontré ces exilés dans la quiétude et le silence du désert, ou bien fait le choix du vacarme de l’agitation pour rester à l’écoute du monde. Ainsi, Kateb Yacine, l’Algérien, et Jean Genet, le Français, ont mis la beauté de leur langue d’écrivain pour ouvrir la porte de leur prison. Pour Kateb Yacine, c’était libérer le pays de l’occupation ; ailleurs, en France, c’est Jean Genet qui ouvrit la porte de sa vraie prison où il était enfermé, victime d’une justice obsédée par sa vision de l’ordre au nom d’une morale archaïque prisonnière des ténèbres.

En guise de résumé, le secret d’une langue réside dans son statut d’enfant de l’histoire, sa longévité et son rayonnement dans l’intelligence de la société qui la pratique et ses intellectuels et artistes qui l’enrichissent, et enfin sa capacité à intégrer les mots d’autres langues. Ce sont là ses meilleures défenses. Quant au statut des langues étrangères dans un pays, là aussi, c’est l’histoire qui le décide. Ainsi, la langue anglaise est, de nos jours, omniprésente car elle reposait sur un empire où le soleil ne se couchait jamais et eut la chance d’avoir le renfort d’un nouveau venu qui s’autoproclamait le Nouveau Monde.

La langue française, qui était la langue de la diplomatie, a perdu de son rayonnement, qui se mesure de nos jours par la puissance économique qui fait d’ores et déjà trembler ceux qui redoutent la Chine, comme je l’ai signalé dans l’article sur l’Intelligence artificielle. Il en est de même pour la langue arabe, qui s’est répandue par le biais de l’islam, et des langues comme le turc et l’iranien contiennent un vocabulaire conséquent de la langue arabe. En un mot comme en mille, une langue se meurt quand on cesse de la nourrir, quand on tourne le dos à l’histoire et qu’on lui préfère la vision folklorique des guezanat (*) bien de chez nous…

A. A.

 (*) Voyantes

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