Une contribution du Dr Abderrahmane Cherfouh – Jusqu’où peut aller l’impudence éditoriale sous couvert de «liberté de création» ? La question n’est plus esthétique. Elle touche désormais à la déontologie journalistique la plus élémentaire et au respect de la dignité humaine. En l’espace de quelques mois, «l’écrivain» Kamel Daoud s’est retrouvé au centre d’une double controverse qui lève le voile sur un système de prédation textuelle et visuelle. Du pillage de l’intimité d’une rescapée du terrorisme au détournement sauvage de l’image d’une actrice populaire, un procédé récurrent s’impose : l’annexion brutale de la vie des femmes algériennes, converties en vulgaires matières premières pour le marché médiatique français.
Ce phénomène dépasse le cadre de la simple bévue. Il révèle une certitude d’impunité, un sentiment de «supériorité» d’un auteur qui s’approprie le réel sans filtre, comptant sur la complicité d’un appareil médiatique étranger dévoué à sa cause et sur la mansuétude technique de tribunaux français. Face à cette industrie de la confiscation, la résistance s’organise là où on l’attendait le moins : par la voix de femmes innocentes qui refusent de laisser confisquer leur image, leur corps et leur histoire.
Hanaa Mansour : le visage de l’insoumission face au hold-up visuel
La dernière illustration de cette appropriation sans scrupule a éclaté sur les réseaux sociaux algériens le 2 octobre 2026, provoquant un tollé légitime. L’actrice Hanaa Mansour, figure montante du cinéma et de la télévision nationale, a découvert avec stupéfaction que son propre visage barrait les colonnes du site internet du magazine français Le Point. Sa photographie d’art avait été capturée sans son accord préalable pour servir d’appât visuel à une chronique d’opinion de Kamel Daoud intitulée «Monologue imaginaire d’une Franco-Algérienne».
Ici, l’intrusion est totale : l’image d’une femme réelle, avec sa carrière et sa notoriété, est détournée pour illustrer des propos idéologiques qui ne la concernent ni de près ni de loin. Refusant d’être le faire-valoir muet d’une ligne éditoriale dont elle rejette les amalgames, la comédienne a immédiatement brisé le silence par un communiqué public et cinglant sur ses comptes numériques : «Je dénonce l’utilisation de mon image, sans mon autorisation, dans le cadre d’un article publié par un média français portant sur l’Algérie. […] Je refuse que mon image soit associée, de quelque manière que ce soit, au contenu ou à la ligne éditoriale de cet article.»
En enfonçant le clou, Hanaa Mansour a publiquement précisé qu’elle n’avait rien à voir ni avec l’article ni avec Kamel Daoud. Soutenue par son agence artistique et une vague massive de solidarité numérique, la comédienne a exigé le retrait de son portrait. Face au scandale grandissant, la direction du média parisien a été contrainte de capituler en retirant précipitamment le cliché de son site internet. Mais le geste initial trahit une mentalité profondément ancrée chez l’auteur : celle de considérer les traits des Algériennes comme un gisement gratuit, libre d’accès pour les besoins de ses tribunes d’exilé.
L’affaire Houris : la chair des victimes comme fonds de commerce
Ce hold-up visuel n’est qu’une répétition, à plus petite échelle, d’un procédé bien plus destructeur : le scandale entourant le roman Houris, couronné par le Prix Goncourt. Derrière les lauriers parisiens se cache la dépossession totale subie par Saâda Arbane, une survivante miraculée des massacres de la décennie noire. Cette Oranaise de 32 ans accuse l’auteur d’avoir littéralement vampirisé sa chair et ses traumatismes pour bâtir son héroïne de fiction, Aube.
L’intrusion dénoncée par la victime touche au sacré de la déontologie médicale. Saâda Arbane affirme que ses secrets thérapeutiques les plus intimes ont été captés à son insu par l’épouse de l’écrivain, qui exerçait comme sa psychiatre traitante à Oran. Lors de ses interventions publiques, la rescapée a rappelé les faits avec clarté : l’écrivain et sa conjointe l’avaient approchée pour obtenir son accord afin de romancer son calvaire, ce qu’elle a expressément et systématiquement refusé.
Malgré ce refus explicite, ses mutilations physiques uniques – notamment sa canule trachéale et la cicatrice consécutive à sa tentative d’égorgement par les hordes terroristes à l’âge de 5 ans – ont été étalées au centimètre près dans le livre. Ses confidences et ses secrets médicaux les plus douloureux ont ainsi été jetés en pâture au public européen pour faire tourner les rotatives des grands éditeurs occidentaux.
Le bouclier de la complaisance : la mansuétude en partage
Comment un tel mépris du consentement et de l’éthique peut-il s’afficher sans crainte ? La réponse réside dans la complicité systémique d’un appareil médiatique et judiciaire occidental dévoué à la protection de l’auteur. Le 8 septembre 2026, le tribunal correctionnel de Paris a choisi la carte de la mansuétude technique en prononçant la relaxe de Kamel Daoud dans le volet lié à la diffamation. La justice française a estimé que, l’auteur n’ayant pas nommé expressément Saâda Arbane lors d’une interview accordée au journal Le Figaro, la plaignante n’était pas légalement «identifiable» au sens technique de la loi sur la presse.
Cette décision laisse un goût d’injustice, d’autant que le tribunal correctionnel a lourdement condamné la victime pour procédure abusive. Cependant, ce verdict technique ne ferme nullement l’arène judiciaire. Le cœur du scandale – à savoir l’action civile pour atteinte à la vie privée, exploitation de données médicales confidentielles et violation du secret professionnel – reste pleinement ouvert devant le tribunal judiciaire de Paris, où Saâda Arbane réclame de lourds dédommagements.
Ce traitement de faveur judiciaire fait écho à un blindage médiatique parisien quasi unanime. Erigé en icône intouchable par les cercles de presse qui l’emploient, l’écrivain bénéficie d’un blanc-seing pour s’approprier le réel. Ce double standard permet d’effacer le cri des victimes réelles sous prétexte de célébrer la «liberté de création».
En opposant une résistance publique, déterminée et courageuse, Hanaa Mansour et Saâda Arbane viennent de gripper cette mécanique d’exploitation transfrontalière. Leurs voix rappellent que l’histoire, les traumatismes et les visages des femmes algériennes n’appartiennent à aucun label éditorial étranger. Ils appartiennent à elles seules, et leur dignité n’est pas une marchandise.
A. C.
(Canada)



