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Problème linguistique en Algérie : connaissance et respect

Une contribution de Kaddour Naïmi – Prémisses pour clarifier la situation de l’auteur de ce texte.J’ai obtenu mes baccalauréats en arabe et en français, ensuite, à l’université d’Oran, dans les deux langues, un Certificat d’études littéraires générales. Au lycée, appelé alors «franco-musulman» de Tlemcen, j’eus également l’opportunité d’étudier le latin (malheureusement pas le grec, car il fallait choisir une seule de ces deux langues). Enfin, en autodidacte, j’ai appris l’anglais, l’italien et le chinois élémentaire.

Au lycée, j’ai également étudié les philosophies arabe et occidentale. C’est dire l’ouverture mentale qui me fut offerte et qui, jusqu’à aujourd’hui, guide mon existence.

Ma première pièce de théâtre, en 1964, Le cireur, fut présentée en arabe algérien, amélioré comme langue dramatique. Jamais l’arabe algérien ne constitua pour moi un problème, tout au contraire : un plaisir créatif et une satisfaction de communiquer avec le peuple dans sa langue.

Mais ce langage, depuis l’indépendance nationale et jusqu’à aujourd’hui, fut et reste considéré généralement comme un problème [1]. Auquel s’est ajoutée tamazight, dont le sort est différent. Limitons-nous au langage que je maîtrise : l’arabe algérien.

Connaissance et respect contre ignorance et mépris

Voilà quelques années, j’ai décidé de comprendre, sans être linguiste mais dramaturge et citoyen, pourquoi l’arabe algérien est généralement, de la part des «élites» nationales, arabophones et francophones, l’objet non pas de connaissance et de respect, mais de mépris, donc ignoré. Pourtant, chez un intellectuel, l’ignorance devrait exiger l’effort de connaissance, et le mépris devrait s’éviter au bénéfice du respect.

L’impératif de respect et de connaissance me porta à savoir comment les langues arabe, française et anglaise, objets de promotion en Algérie, furent constituées en instruments linguistiques à part entière, autrement dit de culture et de science.

Grande fut ma surprise !

La langue arabe, comme toutes les langues européennes actuelles, dont le français et l’anglais, fut d’abord un dialecte populaire, de même nature que l’arabe parlé algérien. L’arabe classique se constitua à partir des dialectes pratiqués dans la Péninsule arabique et s’affirma dans le texte sacré du Coran.

A la fin du Moyen-âge européen, la langue de la culture et de la science était le latin, pratiqué par les castes gouvernantes et cléricales. Les langues populaires étaient stigmatisées, d’une part, comme «vulgaires», incapables d’émancipation comme langues de culture et de science, et, d’autre part, comme menaces contre la religion chrétienne, dont les textes étaient rédigés en latin.

Cependant, dans toutes ces nations d’Europe, une toute petite minorité d’intellectuels (dans le cas de la France, François Ier a considérablement favorisé l’essor du français comme langue officielle du royaume) eut l’intelligence et le courage, les deux étant nécessaires, d’émanciper leurs dialectes populaires nationaux respectifs en langues de culture et de science.

Aujourd’hui, en Algérie, la situation de la langue arabe parlée ressemble étrangement à celle des langues européennes lors de leur constitution en langues à part entière. Identiques, les accusations et les motifs de rejet.

Les uns accusent les défenseurs de la langue arabe parlée algérienne de vouloir remettre en question la langue sacrée du Coran, par conséquent d’attaquer la religion. Or, des millions de pratiquants de l’islam dans le monde ne parlent pas l’arabe coranique, ce qui ne les prive pas de leur foi musulmane. Quant aux partisans de la langue française, ils évoquent un «trésor de guerre» pour justifier l’usage du français. Or, les promoteurs des langues européennes n’employèrent pas cette expression pour justifier le maintien du latin. Enfin, une troisième tendance affirme que l’anglais est la langue par excellence de la science et que, par conséquent, il faut l’adopter. Or, certaines nations anglophones demeurent sous-développées en matière de culture et de science.

A l’exception d’une infime minorité [2], aucun des membres de l’«élite» algérienne francophone, arabophone et anglophone n’évoque la langue arabe populaire. Cette «élite» ignore-t-elle le processus de formation des langues à part entière ? Méprise-t-elle la langue parlée algérienne et, au-delà, le peuple qui la pratique, au point de ne pas se poser de question sur cet idiome populaire ?

Pour ma part, la question linguistique n’apparaît pas soudainement chez moi en 2018. Elle est préparée par toute ma pratique théâtrale des années 1964-1973/2012, et par ma conception du théâtre populaire.

Le problème n’est-il pas d’abord et essentiellement politique ?

Les langues aujourd’hui considérées comme officielles ont historiquement été, elles aussi, des idiomes populaires transformés en langues à part entière en un processus historique et politique. Pourquoi ignorer ou refuser ce processus en ce qui concerne l’arabe populaire algérien, surtout quand on se proclame patriote et fier du legs révolutionnaire de l’indépendance nationale ?

Historiquement et dans toutes les nations du monde, la langue officielle constitue un pouvoir, soit de domination sur le peuple, soit d’affirmation créative de ce peuple, par l’intermédiaire d’authentiques défenseurs de ses intérêts, pour autogérer son existence sociale. Mon essai Défense des langues populaires : le cas algérien [3] examine le problème de manière explicite : comment transformer la langue arabe parlée algérienne en langue à part entière, de culture, de science et de communication officielle, à l’exemple des langues d’autres nations ?

Pourquoi stigmatiser la langue arabe parlée algérienne comme un «charabia vulgaire», incapable de promotion en instrument linguistique de culture et de science, au lieu de considérer cet idiome dans le cadre d’une situation historique et politique, donc susceptible d’amélioration jusqu’à la constitution de ce dialecte populaire en langue à part entière nationale ? Qu’est-ce qui empêche l’arabe parlé algérien de devenir une langue de culture, de science et d’administration, à l’égale des langues arabe et européennes ? Les faits historiques de formation des langues nationales montrent clairement la réponse : elle est essentiellement sociale et politique, et non technico-linguistique.

Voici le processus socio-politique : langue prestigieuse = accès privilégié au savoir = privilège social = reproduction de la domination. Inversement : langue du peuple = accès au savoir = culture = promotion sociale. Par conséquent, la langue est soit un instrument de domination, soit de libération du peuple.

L’enjeu n’est pas seulement d’écrire des romans en algérien, que ce soit en caractères latins ou arabes ; il est de promouvoir cet idiome algérien en instrument d’accès à la culture et à la science.

La langue arabe parlée algérienne est acceptée dans certains domaines – poésie, théâtre, cinéma, chanson –, mais on lui refuse le statut linguistique complet. C’est une contradiction qu’on pourrait résumer ainsi : on accepte l’algérien pour chanter et plaisanter, mais pas pour produire le savoir. Pourquoi ne pas aller jusqu’à la conséquence logique : promouvoir ce parler arabe algérien en langue de culture et de science ? N’est-ce pas l’unique solution pour s’affranchir de l’aliénation linguistique coloniale et néocoloniale, par la promotion de la langue parlée nationale, tout en accordant son importance à d’autres langues complémentaires, sans ignorer – mépriser – la langue populaire nationale ?

On a contesté que le parler arabe algérien diffère d’une région à l’autre. Ce fut également le cas de l’arabe antéislamique et des langues européennes nationales ; ce fait n’empêcha pas de constituer une langue nationale commune par l’intégration harmonieuse des dialectes régionaux.

Pour un 1er Novembre de libération linguistique

Durant la guerre de Libération nationale, la fierté algérienne s’exprimait par «Tahya Al-Jazaïr !» Deux mots de l’arabe algérien. Aujourd’hui, elle se proclame par «One Two Three Viva l’Algérie !» Trois mots anglais, un mot espagnol et un mot français. N’est-ce pas là une grave régression linguistique, conséquence d’un dangereux appauvrissement mental ? Dans quelle nation les citoyens vantent-ils leur patrie avec des mots étrangers à leur langue, surtout des mots d’ex-nations coloniales ?

La fameuse fierté algérienne n’exige-t-elle pas, pour être réellement méritée, qu’une minorité (oui, une simple minorité, mais bien formée et fermement résolue, comme ce fut le cas des langues européennes) de l’«élite» intellectuelle nationale se mette à réfléchir sur l’émancipation de l’idiome arabe algérien en une langue de culture et de science ? N’est-ce pas ainsi que cet idiome connaîtra son indépendance et son affirmation nationales ? On dispose de l’exemple significatif : le groupe des six qui, un 1er Novembre 1954, déclencha la lutte pour l’indépendance du pays, et cela malgré le scepticisme ou l’hostilité de la majorité de l’élite nationale, francophone et arabophone, qui accusa ce groupe d’«aventurisme».

Certes, la minorité qui décidera d’agir pour la promotion de la langue arabe parlée sera victime d’un ostracisme total et d’une hostilité féroce de la part des privilégiés [4] : ils verraient menacés leurs intérêts particuliers de caste. Ils évoquent la question linguistique pour cacher, en réalité, la situation matérielle qu’elle leur offre. Ce fait ne prouverait-il pas que le problème linguistique est d’abord et avant tout une question de statut social ?

Pour savoir où aller, il faut savoir d’où l’on vient.

K. N.

[1] A de très rares exceptions près. A ce sujet, consulter les IA chinoise DeepSeek et états-unienne GPT.

[2] Voir note 1.

[3] Editions Electrons Libres, 2018, librement disponible en PDF ici : https://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits_langues_populaires.html Depuis sa parution, cet essai est invisibilisé, ignoré, malgré plusieurs articles publiés pour le signaler.

[4] La proposition d’introduction de la langue arabe parlée à l’école primaire par une ex-ministre de l’Education nationale fut rejetée par une certaine opposition.

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