Une contribution d’Ali Farid Belkadi – À Alger, l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène-Bologhine mène depuis plusieurs années des actions de sauvegarde, de restauration et de valorisation d’un vaste ensemble funéraire chrétien et juif, qu’elle présente comme un patrimoine commun à la France et à l’Algérie. Son action, qui concerne notamment des carrés militaires, des sépultures familiales, un mausolée de rabbins et un columbarium contenant plusieurs centaines d’ossements, repose explicitement sur le respect des personnes inhumées, de leurs croyances et de leur mémoire. Cette exigence mérite d’être saluée, mais elle invite aussi à poser une question de cohérence morale et historique : pourquoi une sollicitude comparable ne se manifeste-t-elle pas publiquement à propos des crânes et autres restes humains algériens conservés depuis le XIXe siècle dans les collections anthropologiques françaises, notamment au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris ? Il ne s’agit pas d’opposer une mémoire à une autre, encore moins d’établir une concurrence entre les morts, mais d’affirmer qu’un principe de dignité funéraire n’a de portée universelle que s’il s’applique également aux défunts européens d’Algérie et aux Algériens dont les corps furent déplacés, prélevés ou transformés en objets de collection. Le présent texte appelle ainsi l’ACSE à élargir la logique humaniste qu’elle revendique à cette question encore douloureuse de l’histoire coloniale et muséale.
Une association vouée à la sauvegarde de Saint-Eugène-Bologhine
L’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène-Bologhine, généralement désignée par le sigle ACSE, se présente comme une organisation consacrée à la protection, à l’entretien, à la réhabilitation, à la valorisation et à la transmission du patrimoine funéraire de l’ancien Saint-Eugène, aujourd’hui Bologhine, sur les hauteurs occidentales d’Alger. Le site qu’elle défend réunit notamment un cimetière chrétien fondé au XIXe siècle et un cimetière juif voisin, auxquels s’ajoutent des monuments commémoratifs, des carrés militaires, des sépultures familiales, des mausolées et des ensembles architecturaux qui témoignent de plusieurs strates de l’histoire urbaine et religieuse d’Alger. L’association insiste sur son indépendance à l’égard des appartenances partisanes et affirme intervenir dans le respect des personnes inhumées et de leurs croyances, avec le concours ou l’accord des autorités concernées en Algérie et en France ainsi que des instances religieuses compétentes.
Son ambition dépasse l’entretien ponctuel de quelques tombes, puisqu’elle cherche à faire reconnaître l’ensemble de la colline de Notre-Dame d’Afrique et des cimetières de Saint-Eugène comme un ensemble patrimonial majeur, susceptible de bénéficier d’une reconnaissance internationale. Dans cette perspective, elle développe une véritable politique de conservation funéraire, faite de consolidation de structures menacées, de restauration d’inscriptions, de réfection de monuments, de surveillance des dégradations et de mobilisation de financements provenant de partenaires publics ou privés. L’association emploie à plusieurs reprises un vocabulaire de la dignité, de la mémoire et de la transmission qui mérite d’être pris au sérieux, car il repose sur une idée juste : les lieux de sépulture ne sont pas de simples espaces immobiliers, mais des territoires où se rencontrent la mémoire des familles, l’histoire collective et la responsabilité des vivants envers ceux qui ne peuvent plus défendre eux-mêmes leur nom, leur tombe ni leurs restes.
Un travail de conservation qu’il serait absurde de mépriser
Il serait intellectuellement malhonnête de caricaturer cette entreprise sous prétexte qu’elle concerne principalement des sépultures européennes, chrétiennes ou juives de l’Algérie coloniale et postcoloniale. La sauvegarde d’un cimetière, quelle que soit l’identité de ceux qui y reposent, relève d’une responsabilité patrimoniale et humaine qui mérite d’être défendue. Les pierres tombales brisées, les caveaux éventrés, les chapelles détruites, les inscriptions effacées, les murs de soutènement fissurés et les monuments menacés d’effondrement constituent autant de pertes pour l’histoire d’Alger elle-même, car une ville ne choisit pas rétrospectivement les couches de son passé qu’elle accepte de conserver. Restaurer un carré militaire de 1914-1918, consolider un mausolée de rabbins ou protéger une sépulture familiale n’enlève rien à l’histoire algérienne ; ces gestes peuvent au contraire contribuer à faire du territoire national un espace capable d’assumer toutes les traces de son passé sans les confondre ni les hiérarchiser.
Cette reconnaissance rend cependant plus forte encore la question que pose le silence entourant d’autres morts, car le problème ne réside pas dans ce que l’ACSE protège, mais dans l’universalité du principe qu’elle invoque. Lorsqu’une association affirme que les ossements d’un columbarium doivent être protégés afin qu’ils ne soient pas dispersés ou mêlés à la suite d’un effondrement, elle exprime une conception de la personne humaine qui persiste au-delà de la mort. Lorsqu’elle répare une tombe parce qu’une inscription disparaît, elle reconnaît qu’un nom effacé constitue une seconde disparition. Lorsqu’elle défend un mausolée parce qu’il abrite les restes de personnes auxquelles une tradition religieuse attache une valeur particulière, elle admet que les morts ont encore un statut dans le monde des vivants. C’est précisément cette logique, moralement solide, qui conduit inévitablement des cimetières de Bologhine aux réserves anthropologiques du Muséum national d’Histoire naturelle.
Quand le principe de dignité conduit nécessairement au MNHN
Au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris ont été conservés, durant de longues décennies, des crânes et d’autres restes humains provenant d’Algérie, entrés dans les collections au cours du XIXe siècle et parfois dans des circonstances directement liées à la conquête, aux opérations militaires, aux violences politiques, aux pratiques médicales ou anthropologiques de l’époque et aux réseaux de collecte constitués dans l’Algérie coloniale. La restitution à l’Algérie, en juillet 2020, de vingt-quatre crânes a rendu cette réalité visible au grand public, mais elle n’a pas épuisé la question des restes humains algériens présents dans les collections françaises, pas davantage qu’elle n’a clos la recherche nécessaire sur leur identité, leur provenance, les circonstances de leur prélèvement et leur statut historique.
La difficulté tient précisément au fait que ces restes ne sont pas de simples objets archéologiques détachés de toute biographie. Certains appartiennent à des individus nommés, d’autres sont associés à des lieux, à des dates, à des campagnes militaires, à des insurrections ou à des épisodes de répression, tandis que d’autres encore demeurent enfermés dans des catégories anthropologiques anciennes qui ont souvent réduit la personne à une origine géographique, à un type physique ou à une curiosité anatomique. Derrière chaque cote d’inventaire se trouve pourtant un corps qui fut vivant, une existence qui eut des parents, des contemporains, une langue, une appartenance sociale et, dans bien des cas, des rites funéraires dont le déplacement de la dépouille a interrompu l’accomplissement. La conservation scientifique ne peut donc être pensée indépendamment de l’histoire politique qui a rendu possible la constitution de ces collections.
Dans certains cas, la documentation ancienne renvoie à des têtes coupées, à des décapitations, à des prélèvements effectués sur des morts ou à des restes obtenus dans des contextes de domination militaire. Dans d’autres, les circonstances exactes restent à établir avec prudence et exigent une enquête archivistique rigoureuse, car la dénonciation légitime de la violence coloniale ne dispense jamais de distinguer ce que les sources démontrent, ce qu’elles suggèrent et ce qui demeure incertain. Cette exigence de précision ne diminue nullement la portée morale du dossier ; elle la renforce, puisque l’enjeu consiste précisément à rendre aux individus une histoire débarrassée des approximations qui les avaient autrefois transformés en spécimens.
Le columbarium de Bologhine et les réserves parisiennes : une même question humaine
Le site de l’ACSE attire particulièrement l’attention sur le risque d’effondrement d’un grand columbarium du cimetière juif de Bologhine, long de plusieurs dizaines de mètres et contenant les ossements de centaines de personnes. L’association redoute que la dégradation de la structure n’entraîne le mélange des ossements et sollicite l’intervention des autorités religieuses compétentes afin de prévenir cette atteinte à l’intégrité des défunts. La préoccupation est parfaitement compréhensible, et c’est précisément pourquoi elle produit un effet de miroir avec la situation des restes humains algériens conservés en France. Si le mélange d’ossements identifiés ou localisés dans un cimetière constitue une atteinte suffisamment grave pour justifier une mobilisation institutionnelle, que dire de dépouilles retirées de leur territoire, transportées vers une métropole coloniale, inventoriées dans des collections scientifiques et séparées pendant parfois plus d’un siècle de tout lieu de sépulture ?
La comparaison ne vise pas à assimiler des situations historiquement différentes, car un columbarium menacé d’effondrement n’est évidemment pas une collection anthropologique constituée dans le contexte colonial. Elle sert seulement à éprouver la cohérence d’un principe. Dans les deux cas, des restes humains sont en cause ; dans les deux cas, leur intégrité, leur identification et leur relation avec une communauté de mémoire comptent ; dans les deux cas, les vivants se reconnaissent une obligation envers ceux qui sont morts. La différence historique des situations ne peut donc justifier une différence ontologique entre les défunts, comme si certains restes appelaient naturellement le recueillement tandis que d’autres pourraient demeurer indéfiniment enfermés dans la neutralité apparente d’un classement muséal.
Cette question devient plus sensible encore lorsque l’on se souvient que la conquête de l’Algérie a produit une violence dans laquelle la décapitation, l’exposition de têtes, le prélèvement de restes et leur circulation comme trophées, pièces anatomiques ou matériaux anthropologiques ne relèvent pas d’une pure reconstruction rétrospective. Les archives du XIXe siècle, les registres de collections et les correspondances savantes montrent que les frontières entre guerre, médecine, anthropologie physique et collecte muséale furent parfois poreuses. Cela impose aujourd’hui une responsabilité spécifique : ne pas traiter l’inventaire comme un écran administratif, mais comme le point de départ d’une enquête destinée à retrouver, derrière la cote, l’individu et les circonstances dans lesquelles son corps est devenu objet de science.
Ne pas opposer les morts aux morts
La réponse la plus médiocre à cette question consisterait à dresser les morts les uns contre les autres, comme si la restauration d’une tombe européenne à Alger devait être dénoncée tant que tous les restes algériens conservés en France ne seraient pas restitués, ou comme si la défense d’un cimetière juif ou chrétien constituait nécessairement une entreprise de nostalgie coloniale. Une telle logique reproduirait exactement ce qu’il faut dépasser, à savoir la hiérarchisation des morts selon l’identité nationale, religieuse ou politique que leur attribuent les vivants. Le respect d’une sépulture chrétienne à Bologhine et la restitution d’un résistant algérien décapité ne sont pas des causes rivales ; elles procèdent, lorsqu’on les examine au niveau le plus élémentaire, d’une même anthropologie de la dignité humaine.
Les sociétés méditerranéennes ont presque toutes développé des systèmes complexes destinés à séparer les morts des vivants sans les expulser de la communauté. La tombe, le nom, le rite, la mémoire familiale, le sanctuaire, la visite funéraire et le respect des ossements composent un ensemble de pratiques par lesquelles les vivants reconnaissent que le mort reste un sujet de relation. Retirer une dépouille de cet ordre rituel pour la faire entrer dans une collection savante ne constitue jamais un geste neutre, surtout lorsqu’il intervient dans un contexte de conquête où le pouvoir de prélever le corps de l’autre prolonge le pouvoir exercé sur son territoire. La science du XIXe siècle ne peut être jugée comme si elle avait travaillé dans un espace abstrait, séparé des rapports de domination au sein desquels elle obtenait parfois ses matériaux.
C’est pourquoi l’universalisme ne consiste pas à effacer les différences historiques, mais à les traiter à partir d’une même exigence de dignité. Les morts de Saint-Eugène ont droit à leurs noms, à leurs tombes et à la conservation de leurs monuments ; les morts algériens conservés dans les réserves du MNHN ont droit à une identification aussi complète que possible, à la connaissance des circonstances de leur prélèvement, à la consultation des archives qui les concernent et, lorsque les conditions historiques, scientifiques et juridiques le permettent, à une restitution qui rende possible leur réinhumation. L’un n’annule pas l’autre, et toute tentative de les opposer ne ferait que transformer la mémoire en comptabilité funéraire.
Une association franco-algérienne de mémoire ne peut ignorer cette histoire
L’ACSE affirme vouloir préserver un patrimoine commun à la France et à l’Algérie, formule qui possède une portée plus vaste qu’il n’y paraît. Un patrimoine réellement commun n’est pas seulement constitué des monuments dont les deux pays peuvent contempler ensemble l’architecture ; il comprend aussi les objets de conflit, les traces de domination, les absences, les déplacements de corps et les blessures héritées d’une histoire qu’aucune restauration de pierre ne peut suffire à apaiser. La mémoire partagée n’est crédible que lorsqu’elle accepte de regarder ce qui dérange autant que ce qui rassemble, et la conservation patrimoniale perd une partie de sa force morale lorsqu’elle sélectionne silencieusement les morts auxquels elle accorde son attention.
Dans cette perspective, une prise de position de l’ACSE sur les restes humains algériens du MNHN aurait une valeur symbolique considérable, précisément parce qu’elle viendrait d’une association attachée à la sauvegarde des sépultures européennes d’Alger. Elle montrerait que la défense de Saint-Eugène n’est pas une nostalgie fermée sur une communauté disparue, mais l’expression d’un principe applicable à tous les morts de cette histoire. Elle donnerait également un contenu concret à la notion de patrimoine franco-algérien en reconnaissant que la relation entre les deux pays ne se résume ni aux monuments européens laissés en Algérie ni aux collections algériennes conservées en France, mais qu’elle engage un devoir réciproque de connaissance, de conservation, de transparence et, lorsque cela s’impose, de réparation.
Il ne serait même pas nécessaire que l’association adopte une position juridique détaillée sur chaque restitution, domaine qui relève des États, des institutions scientifiques, des commissions spécialisées et des procédures prévues par le droit. Une déclaration de principe suffirait déjà à rompre un silence devenu difficilement compatible avec les valeurs affichées sur son propre site. L’ACSE pourrait demander que les inventaires soient poursuivis et rendus intelligibles, que les archives associées aux restes algériens soient pleinement exploitées, que les identifications historiques soient conduites avec méthode, que les circonstances violentes des collectes soient reconnues lorsqu’elles sont documentées et que les demandes légitimes de restitution soient examinées sans inertie administrative. Une telle démarche ne diminuerait en rien son action à Bologhine ; elle lui donnerait au contraire une cohérence morale beaucoup plus forte.
De la conservation patrimoniale à la responsabilité historique
La question des restes humains issus de contextes coloniaux a profondément transformé, depuis plusieurs décennies, la réflexion des musées et des institutions scientifiques à travers le monde. Les collections anthropologiques ne sont plus envisagées exclusivement comme des ensembles de matériaux destinés à la recherche biologique ou historique ; elles sont également étudiées comme le produit de relations de pouvoir, de pratiques scientifiques datées, de hiérarchies raciales anciennes et de situations politiques dans lesquelles le consentement des personnes concernées ou de leurs communautés n’avait souvent aucune place. Cette évolution ne signifie pas qu’il faille condamner indistinctement toute collection ni renoncer à la recherche, mais qu’une institution moderne ne peut plus séparer la valeur scientifique d’un reste humain de l’histoire de son acquisition.
Dans le cas algérien, cette exigence est d’autant plus forte que la conquête militaire et l’organisation coloniale ont fourni le cadre dans lequel médecins, militaires, administrateurs, naturalistes et anthropologues ont pu accéder à des corps qui, dans d’autres circonstances, auraient été protégés par les rites funéraires, les familles ou les communautés locales. Les catégories administratives et scientifiques de l’époque ont ensuite achevé la transformation de la personne en échantillon, parfois en réduisant un individu à une origine géographique sommaire, à une appartenance ethnique supposée ou à un caractère anatomique. La restitution contemporaine ne consiste donc pas seulement à déplacer matériellement un crâne d’une réserve vers un cimetière ; elle renverse symboliquement le processus ancien en rendant à l’être humain ce que la collection avait parfois effacé, c’est-à-dire un nom, une histoire et une place parmi les siens.
C’est ici que le langage de l’ACSE prend une résonance particulière. Réhabiliter, préserver et transmettre sont des verbes qui conviennent aussi à ce chantier. Il faut réhabiliter l’identité des personnes réduites à des numéros, préserver les archives qui permettent de reconstruire leur parcours et transmettre aux générations futures une histoire qui ne dissimule ni les violences de la conquête ni les transformations de la science anthropologique. Mais il faut y ajouter un quatrième verbe, sans lequel les trois autres risquent de demeurer incomplets : reconnaître. Reconnaître ce qui fut fait, reconnaître les conditions dans lesquelles certains corps furent acquis, reconnaître la valeur funéraire de restes que la science avait parfois désacralisés et reconnaître enfin le droit des sociétés contemporaines à interroger l’héritage matériel d’une domination ancienne.
Le cas emblématique des restes algériens
Le dossier algérien possède une force particulière parce qu’il ne relève ni d’une histoire lointaine dépourvue de noms ni d’une controverse abstraite sur la muséologie. Les recherches conduites dans les inventaires ont fait apparaître des individus associés aux résistances du XIXe siècle, à des régions frappées par les opérations militaires et à des collectes effectuées par des médecins ou des acteurs de la conquête. La restitution de 2020 a précisément montré que ce qui avait longtemps été présenté comme une série anthropologique pouvait aussi être compris comme un ensemble de destins historiques, avec des noms, des appartenances et des événements auxquels les sociétés algérienne et française demeurent encore sensibles.
Il importe toutefois de ne pas transformer cette cause en récit simplifié où chaque crâne algérien conservé en France serait automatiquement celui d’un combattant décapité par l’armée française, car une telle généralisation affaiblirait la démonstration au lieu de la renforcer. Les collections sont hétérogènes, les provenances différentes, les conditions d’acquisition parfois bien documentées et parfois obscures, tandis que le vocabulaire des anciens catalogues doit lui-même être interprété avec prudence. La tâche historique consiste précisément à établir des distinctions, à croiser les registres, les correspondances, les dossiers militaires, les archives médicales et les sources locales, afin de déterminer ce qui peut être affirmé avec certitude. La force du dossier ne repose pas sur l’exagération, mais sur l’accumulation de faits vérifiables qui révèlent une pratique ancienne de collecte des corps dans un contexte de domination coloniale.
Cette rigueur rend d’autant plus légitime l’appel adressé à une association de sauvegarde funéraire comme l’ACSE. Il ne lui est pas demandé d’endosser toutes les interprétations historiques ni d’adopter un discours de culpabilité collective, mais simplement de reconnaître qu’un reste humain algérien, surtout lorsqu’il provient d’un contexte de guerre ou de prélèvement colonial, mérite une sollicitude comparable à celle qu’elle manifeste pour les ossements menacés de Bologhine. La demande n’est pas excessive ; elle est exactement proportionnée au principe que l’association affirme déjà défendre.
Un geste qui pourrait transformer le dialogue des mémoires
Une prise de position publique en faveur de l’identification, de la transparence documentaire et de la restitution des restes humains algériens concernés pourrait avoir une portée qui dépasserait largement l’ACSE. Elle introduirait dans le débat franco-algérien un geste rare, parce qu’il ne partirait ni d’une institution d’État ni d’un affrontement diplomatique, mais d’une association de mémoire attachée à un patrimoine européen situé en Algérie. Elle signifierait que la conservation des traces françaises en Algérie et la restitution des dépouilles algériennes conservées en France ne sont pas deux revendications incompatibles, mais les deux versants d’une même politique de respect des morts et de connaissance du passé.
Une telle démarche pourrait également contribuer à sortir les débats mémoriels de la logique stérile des accusations réciproques. L’Algérie a la responsabilité de préserver les cimetières et monuments qui appartiennent à son histoire, même lorsqu’ils sont issus de la période coloniale, tandis que la France a la responsabilité d’examiner avec transparence les collections humaines constituées dans le cadre de la conquête et de l’empire. La réciprocité ne signifie pas que les situations soient symétriques, car la puissance coloniale et la société colonisée n’occupaient évidemment pas la même position historique ; elle signifie seulement que le respect contemporain du patrimoine et des morts doit pouvoir franchir les frontières nationales et les appartenances communautaires.
Cette attitude aurait enfin le mérite de rappeler que la mémoire n’est pas condamnée à être un champ clos où chacun protège exclusivement ses propres morts. Les morts européens d’Alger et les morts algériens conservés à Paris appartiennent à des histoires différentes, parfois opposées, mais ils se trouvent aujourd’hui placés sous la responsabilité des mêmes générations de vivants. Celles-ci peuvent choisir de prolonger les anciennes séparations ou d’inventer une éthique commune qui ne gomme rien de la violence du passé tout en refusant d’en reproduire les hiérarchies.
Conclusion — La dignité n’a ni nationalité ni confession
On aimerait donc que l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène-Bologhine, précisément parce qu’elle accomplit un travail réel de sauvegarde et qu’elle sait ce que signifie protéger des tombes, des noms et des ossements, fasse entendre sa voix à propos des restes humains algériens encore conservés dans les collections françaises. Cette demande ne relève ni de la polémique gratuite ni d’une volonté de mettre en accusation ceux qui restaurent les cimetières européens d’Alger ; elle découle directement du principe de dignité funéraire que l’association revendique elle-même et qu’il serait souhaitable de voir appliqué sans frontière mémorielle.
Lorsqu’un columbarium menace de s’effondrer à Bologhine, la perspective que des ossements puissent être dispersés ou mélangés provoque à juste titre l’inquiétude et la mobilisation. Lorsqu’un mausolée se fissure, on recherche des financements, on consolide les murs et l’on restaure les inscriptions afin que ceux qui y reposent ne soient pas abandonnés une seconde fois. La même sensibilité devrait pouvoir s’exprimer devant des crânes algériens sortis de leur terre au XIXe siècle, conservés dans des collections anthropologiques et parfois associés à des épisodes de guerre, de répression ou de décapitation. Leur retour éventuel ne menace aucune mémoire ; il restitue simplement aux morts la possibilité de sortir du statut d’objet scientifique pour retrouver celui de personne humaine.
La véritable grandeur d’une association de mémoire ne se mesure pas seulement à la fidélité avec laquelle elle protège les siens, mais à sa capacité de reconnaître la dignité de ceux qui appartiennent à une autre histoire. Il serait donc particulièrement fort que l’ACSE, tout en poursuivant son œuvre nécessaire à Saint-Eugène-Bologhine, affirme publiquement que les restes humains algériens conservés en France doivent faire l’objet d’une identification complète, d’une transparence documentaire et, lorsque leur histoire et le droit le justifient, d’une restitution digne. Elle montrerait ainsi qu’entre Alger et Paris il peut exister autre chose qu’une concurrence des souvenirs : une même obligation envers les morts.
La formule pourrait alors devenir un principe commun, suffisamment simple pour traverser les appartenances et suffisamment exigeant pour résister aux sélections mémorielles : aucune tombe ne doit être profanée, aucun ossement ne doit être traité avec indifférence, aucune dépouille humaine ne doit être privée d’histoire lorsque cette histoire peut être retrouvée, et aucun mort ne devrait perdre son droit à la dignité sous prétexte qu’il repose du mauvais côté de la Méditerranée.
Source de présentation de l’ACSE
La présentation de l’association, de ses objectifs, de ses réalisations et de ses projets est fondée sur les informations publiées par l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène-Bologhine sur son site officiel, notamment les pages consacrées à sa mission patrimoniale, au columbarium du cimetière juif, aux restaurations de monuments et à la sauvegarde des cimetières de Bologhine.
A.-F. B.
Auteur, historien, anthropologue



La dignité des morts et l’indispensable devoir de mémoire.