Par Abdelkader S. – La France brûle, étouffée par la colère sociale et terrassée par une dictature de la finance qui broie ses services publics et précarise ses citoyens, mais le spectacle doit continuer. Pour masquer les flammes d’une révolte populaire légitime, le complexe médiatico-politique a sorti de son chapeau son épouvantail favori : Eric Zemmour. C’est la recette éprouvée de la diversion de masse. Quand le peuple gronde contre l’oligarchie, on lui jette en pâture l’éternel bouc émissaire identitaire pour détourner les regards.
Sur les plateaux des chaînes de Bolloré et de Bouygues – ces milliardaires qui détiennent les véritables leviers du pouvoir en France et façonnent l’opinion à leur guise –, le polémiste déroule un discours aussi biscornu qu’excentrique. Sa dernière trouvaille pour frapper les esprits et sidérer le télévisuel ? L’Algérie aurait «colonisé» la France. Une inversion historique grotesque, un délire sémantique qui ferait rire s’il n’était pas martelé avec le sérieux papal des prophètes de malheur. On croit rêver devant tant d’audace révisionniste, orchestrée pour saturer le temps de cerveau disponible et saturer l’espace médiatique.
La cible de cette panique morale ? La présence de drapeaux algériens dans les manifestations françaises. Pour l’extrême-droite et ses parrains milliardaires, c’est la preuve irréfutable du «grand remplacement» et de l’invasion. Quelle effroyable malhonnêteté. La vérité est pourtant d’une simplicité limpide, accessible à quiconque ouvre un livre d’histoire : le calendrier social a tout simplement coïncidé avec la commémoration des massacres du 17 octobre 1961. Ce jour-là, des dizaines de manifestants algériens pacifiques furent jetés dans la Seine par la police parisienne. Brandir ce drapeau dans les cortèges actuels n’est pas une provocation souverainiste, mais un double symbole de convergence : la mémoire d’une tragédie, d’un côté, et la solidarité des opprimés face à la brutalité systémique, de l’autre.
Mais de cela, Zemmour n’en parle jamais. L’histoire ne l’intéresse que lorsqu’elle sert sa fiction de guerre de civilisations. Evoquer le 17 octobre 1961 obligerait à parler de crime d’Etat, de justice et de luttes populaires – des concepts rigoureusement proscrits par les oligarques qui le salarient. Tant que les Français s’écharperont sur l’Algérie, ils ne regarderont pas les poches de ceux qui les dépouillent. La diversion a fonctionné hier ; le système prie pour qu’elle fonctionne encore aujourd’hui.
A. S.


