Par Rikki Bendahi(*) – Il arrive que l’histoire laisse derrière elle des témoins involontaires. Des voyageurs qui consignent ce qu’ils voient, sans imaginer qu’un siècle et demi plus tard leurs notes seraient arrachées à leur contexte pour servir un récit politique contemporain, un récit au service du mensonge et de la manipulation. Friedrich Gerhard Rohlfs, explorateur allemand du XIXe siècle, appartient à cette catégorie. Entre 1861 et 1865, il traverse le Tafilalet, le Touat et le Tidikelt, un Sahara encore fluide, où l’autorité circule par les routes, les zaouïas, les lettres de protection et les marchés.
Mais ce que Rohlfs décrit n’est pas ce qu’un falsificateur de l’histoire raconte dans un média marocain.
Dans un article récent, ce faussaire transforme ce voyage en une démonstration de souveraineté marocaine sur un «Sahara oriental» dont il ne définit jamais les contours. Le terme, volontairement élastique, lui permet de glisser d’un espace à l’autre : des oasis du sud algérien vers le Sahara Occidental, comme si 1 500 kilomètres de désert pouvaient disparaître sous un simple effet de style.
Rohlfs, lui, n’a jamais mis les pieds à Laâyoune, Smara ou Dakhla. Il ne parle ni du Rio de Oro, nom colonial de la partie méridionale du Sahara Occidental actuel, territoire côtier atlantique aujourd’hui revendiqué par le Front Polisario et occupé en partie par le Maroc, ni des tribus sahraouies concernées par l’avis de la Cour internationale de justice de 1975. Il décrit un tout autre monde.
Ce déplacement n’est pas une approximation. C’est une stratégie.
Le rédacteur s’appuie sur des éléments authentiques : tribut envoyé au sultan, prière du vendredi prononcée en son nom, lettres de protection, présence de caïds, pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Dans le Sahara précolonial, les tribus reconnaissent parfois plusieurs suzerains, comme on reconnaît aujourd’hui plusieurs Etats pour des raisons différentes : protection, commerce, religion ou alliances. L’allégeance n’est pas la souveraineté. La protection n’est pas la possession. La khutba (sermon) n’est pas un cadastre.
L’argument du falsificateur se retourne contre son propre commanditaire
Mais il y a plus grave encore : ce dernier cite lui-même, sans en mesurer les conséquences pour sa propre thèse, le passage où Rohlfs distingue deux sphères de légitimité. Dans le Tidikelt, écrit Rohlfs, on prie pour le sultan du Maroc. Plus à l’est, on prie pour le sultan des Turcs.
Le falsificateur présente cette distinction comme une preuve de l’appartenance du Tidikelt au Maroc. Mais en raisonnant ainsi, il scie lui-même la branche sur laquelle il est assis.
Car si la prière du vendredi constitue un titre de souveraineté territoriale, que fait-on du nord du Maroc actuel, placé sous protectorat espagnol jusqu’en 1956, et dont les populations ne priaient certainement pas pour le sultan chérifien sous administration de Madrid ? Que fait-on des régions orientales du Maroc historique, elles-mêmes sous influence ottomane à certaines périodes ?
Par sa propre logique, ce dernier saperait la légitimité des frontières du Maroc contemporain avant même de toucher à celles de l’Algérie. L’argument, appliqué sans discrimination, commence par détruire celui qui l’invoque.
C’est pourtant exactement ce qu’il fait, et c’est exactement cela qui définit non pas un historien, ni même un éditorialiste honnête, mais un avocaillon sans scrupules qui tord les faits pour les besoins d’une cause rémunérée.
La CIJ a tranché en 1975 sur ce territoire précis à la demande du Maroc lui-même
La Cour internationale de justice l’a rappelé en 1975 dans un avis consultatif rendu précisément sur le Sahara Occidental, saisie par l’Assemblée générale des Nations unies à la demande du Maroc lui-même.
La CIJ a examiné en détail les liens d’allégeance entre certaines tribus sahraouies et le sultan du Maroc. Elle a reconnu leur existence. Et elle a conclu, sans ambiguïté, qu’ils ne constituaient pas un titre de souveraineté territoriale suffisant pour affecter le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.
Autrement dit, la CIJ a fait exactement ce que ce dernier refuse de faire. Elle a examiné les faits : les tributs, les prières, les lettres de protection et les caïds, puis elle a conclu : tout cela existe, et tout cela ne suffit pas. Pas en droit international. Pas au sens d’une souveraineté territoriale opposable.
Ce dernier ne peut pas ignorer cet avis. Il a été rendu à la demande du Maroc. Il porte précisément sur les arguments qu’il ressort aujourd’hui. Et il les a rejetés il y a cinquante ans.
Ce rappel, ce falsificateur marocain ne le fait jamais. Il ne peut pourtant pas l’ignorer.
La carte n’est pas un traité
Ce dernier ne dit pas non plus que la carte jointe au livre de Rohlfs est une carte d’itinéraire, et non une carte administrative. Elle montre un trajet, pas une frontière. Elle relie des routes, pas des Etats.
La transformer en «frontière tracée à l’encre noire» relève de la pure falsification, et ce dernier s’y connaît en falsification : il en est passé maître, comme l’ensemble de son corpus le démontre.
C’est confondre réseau et territoire, circulation et souveraineté. C’est comme affirmer que Venise possédait tout le bassin méditerranéen parce que ses marchands y commerçaient. C’est comme dire que la route de la soie faisait de la Chine la souveraine de l’Asie centrale.
L’anachronisme politique
Le faussaire marocain va plus loin encore. Il parle de «spoliation du Sahara marocain par l’Algérie française». L’expression est un anachronisme politique délibéré.
Ce n’est pas «l’Algérie française» qui a spolié le Maroc ; c’est la France coloniale qui a fixé les frontières internes de son empire selon ses propres intérêts.
L’Algérie indépendante a hérité de ces frontières selon le principe de l’uti possidetis juris, reconnu par l’OUA et l’ONU, et appliqué à l’ensemble des Etats africains issus de la décolonisation.
Faire porter à l’Algérie contemporaine la responsabilité des décisions françaises coloniales revient à réécrire l’histoire pour fabriquer un grief moderne, une technique que ce dernier maîtrise parfaitement, comme le démontre l’ensemble de son corpus.
Ce que Rohlfs dit et ce que le falsificateur en fait
Ce que le «juriste» marocain, répondant au nom de Karim Serraj, présente comme une «souveraineté uniforme» n’existe tout simplement pas dans les textes qu’il cite ; il l’a inventée. Ce qu’il appelle «une frontière tracée à l’encre noire» n’est qu’une ligne rouge dessinée par un explorateur pour indiquer son chemin. Ce qu’il décrit comme une «évidence marocaine» est une construction littéraire, non une archive juridique.
Rohlfs, lui, ne plaide rien. Il observe. Il note les routes, les marchés, les hommes et les protections dont il dépend. Il décrit un monde où l’autorité est un faisceau, non un territoire. Un monde où l’on prie derrière le sultan à l’ouest et derrière le sultan ottoman à l’est. Un monde où les caravanes relient Fès, le Touat, le Tidikelt et le Soudan sans que personne y voie une frontière intangible et définitive.
Ce que ce faussaire fait de ce monde n’est pas de l’histoire. C’est une instrumentalisation. Une tentative de transformer un récit ancien en acte de propriété. Une manière de faire dire à un voyageur allemand de 1865 ce qu’il n’a jamais dit : que ses notes constitueraient aujourd’hui une preuve territoriale opposable en droit international.
Plus ce Marocain insiste sur la neutralité de Rohlfs, plus il révèle sa propre absence de neutralité. Plus il affirme que l’explorateur «ne plaide pas une cause», plus il plaide lui-même. Plus il invoque la spontanéité de l’Allemand, plus il trahit la construction de son propre récit.
Rohlfs n’est pas un témoin de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental. Il n’est pas un juriste. Il n’est pas un diplomate. Il est un voyageur.
Et son livre, précieux pour comprendre un monde disparu, ne peut être transformé en preuve juridique d’un conflit contemporain, et encore moins en preuve d’une souveraineté sur un territoire qu’il n’a jamais traversé.
Entre ce que Rohlfs voit et ce que le faussaire veut faire croire, il y a un gouffre : celui qui sépare l’histoire de son détournement, le témoignage de son instrumentalisation, la recherche de la vérité de la fabrication du mensonge.
R. B.
(*) Juriste


