Par Mehenna H. – Il ne s’agit plus d’une coïncidence éditoriale. En l’espace de quarante-huit heures, Le Point a publié deux longs articles consacrés à l’Algérie. L’un présente le pays comme une puissance militaire disproportionnée, absorbée par une logique d’armement. L’autre transforme la détention de l’agent de la DGSE Christophe Gleizes en chronique sarcastique où l’ironie remplace l’analyse. Pris ensemble, ces textes posent une question : pourquoi cette focalisation obsessionnelle sur l’Algérie par les Pinault ?
Les faits rapportés sont, pour une large part, exacts. Les chiffres du SIPRI existent. Christophe Gleizes est bien emprisonné. Le problème ne réside pas dans les faits, mais dans leur mise en récit. Le journalisme ne consiste pas seulement à rapporter des informations ; il consiste aussi à choisir lesquelles raconter, lesquelles rapprocher et quel sens leur donner.
Dans le premier article, les dépenses militaires deviennent le symptôme d’un «régime» présenté comme en quête de légitimité. Les explications géopolitiques sont réduites au minimum alors que l’Algérie partage plus de 6 000 kilomètres de frontières avec certaines des régions les plus instables du continent africain. La dégradation sécuritaire du Sahel est évoquée sans être réellement intégrée à l’analyse. Le lecteur est ainsi conduit vers une conclusion implicite : l’Algérie s’armerait d’abord pour des raisons politiques internes.
Le second texte abandonne entièrement le registre journalistique pour celui de la dérision. La prison de Christophe Gleizes devient le prétexte d’une succession de plaisanteries sur la canicule, la cellule, les codétenus et même les performances des Fennecs à la Coupe du monde. Le pince-sans-rire est un procédé éditorial légitime. Mais lorsqu’il est exclusivement dirigé contre un même pays, il finit par fabriquer une représentation plus qu’une information.
Ce qui frappe surtout, c’est la répétition. Depuis plusieurs années, l’Algérie apparaît régulièrement dans les pages du Point sous un angle exclusivement conflictuel : tensions diplomatiques, immigration, mémoire coloniale, armement, libertés publiques. Chacun de ces sujets mérite d’être traité. Mais leur accumulation produit un effet de cadrage. A force d’être présentée sous l’angle de la crise, de la menace ou de l’autoritarisme, l’Algérie cesse d’être un objet complexe pour devenir un personnage éditorial.
Cette évolution intervient dans un contexte politique français où les questions identitaires, migratoires et sécuritaires occupent une place croissante dans le débat public. Pour une partie de la presse française d’extrême-droite – la droite n’existant plus –, l’Algérie est devenue le point de convergence de ces thématiques. Elle concentre les tensions mémorielles, les controverses diplomatiques et les invectives visant l’immigration. Elle constitue donc un sujet éditorial à fort rendement médiatique.
La véritable question n’est donc pas de savoir si l’Algérie doit être critiquée. Bien sûr qu’elle peut l’être, comme n’importe quel autre pays. La question est de savoir pourquoi les mêmes procédés narratifs – dramatisation, ironie, personnalisation du pouvoir, généralisation – reviennent avec une telle constance dès qu’il est question de l’Algérie.
A ce stade, le doute est permis. Le Point décrit-il l’Algérie telle qu’elle est, ou l’Algérie telle qu’une partie de son lectorat issue du Rassemblement national et des Républicains version Bruno Retailleau s’attend désormais à la voir décrite ? Lorsqu’un média cesse de surprendre son lecteur pour confirmer systématiquement ses représentations, il prend le risque de transformer l’information en confirmation de ses propres présupposés. Dès lors, la crédibilité de son discours s’effondre.
François Pinault et Vincent Bolloré, le patron de l’exécrable CNews, appartiennent tous deux au cercle restreint des grands groupes familiaux français, ces conglomérats contrôlés par des dynasties industrielles qui se transmettent le capital et le pouvoir économique sur plusieurs générations. Ce groupe très fermé occupe une place centrale dans l’économie française, non seulement par le poids de ses investissements, mais aussi par son influence sur des secteurs stratégiques comme les médias, la culture ou l’édition. Leur position ne repose pas seulement sur la performance financière, mais aussi sur des réseaux d’influence et une présence discrète mais structurante dans les rouages de l’Etat français.
M. H.


