Depuis des décennies, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) explique son action par une formule simple : pour aider les victimes de la guerre, il faut parler à toutes les parties au conflit. Si un territoire est contrôlé non pas par un État, mais par un groupe armé, des insurgés ou une administration séparatiste, l’accès aux civils, aux blessés et aux prisonniers est impossible sans contact avec le pouvoir réel sur le terrain.
Mais c’est là que la neutralité cesse de paraître neutre aux yeux des États. Ce que Genève appelle le dialogue humanitaire est de plus en plus perçu, dans les capitales des pays concernés, comme une manière de contourner la souveraineté. Le CICR lui-même reconnaît qu’il maintient le contact avec des centaines de groupes armés ; selon son évaluation pour 2025, il s’agit de 383 groupes d’« intérêt humanitaire » – des structures insurgées, séparatistes et djihadistes qui contrôlent ou contestent des territoires aux États dans plus de 60 pays, où vivent au total environ 204 millions de personnes. Le contact est maintenu avec environ les trois quarts d’entre eux.
L’Ogaden : quand la Croix-Rouge est expulsée sur fond d’accusations de liens avec des insurgés
En Afrique, ce dilemme est particulièrement visible : les États de la région combattent depuis des années des groupes insurgés et armés qui contrôlent des zones entières, et tout contact humanitaire avec eux est perçu par les autorités comme un risque politique. Un épisode révélateur s’est produit en Éthiopie. L’Ogaden est une région orientale du pays, peuplée majoritairement de Somalis, où le Front de libération nationale de l’Ogaden, opposé au gouvernement central, a longtemps été actif. Pour Addis-Abeba, il s’agissait d’une zone de séparatisme ; pour les organisations humanitaires, d’une région de conflit fermée dont la population avait besoin d’assistance.
En 2007, les autorités éthiopiennes ont expulsé le CICR de l’Ogaden après douze années d’activité, accusant le personnel de l’organisation d’avoir, de fait, pris le parti des insurgés. En 2011, l’Éthiopie refusait toujours d’autoriser le retour du CICR : à l’issue de discussions avec les autorités éthiopiennes, Jakob Kellenberger, alors président de l’organisation, a déclaré qu’un retour dans l’Ogaden n’était pas possible dans un avenir proche.
L’épisode de l’Ogaden illustre une rupture de la confiance dans la neutralité humanitaire. Tout canal de communication sur le terrain devenait politiquement sensible : l’organisation y voyait une nécessité opérationnelle, tandis que l’État y percevait une interaction opaque avec l’ennemi. Après un tel conflit, le régime de confiance antérieur ne se rétablit pas automatiquement.
Le Karabakh : mandat humanitaire ou institutionnalisation d’un régime non reconnu
Le Caucase du Sud est devenu l’un des exemples les plus douloureux du choc entre la logique du CICR et la question de la souveraineté. Le Karabakh est une région montagneuse située sur le territoire internationalement reconnu de l’Azerbaïdjan, qui a été dirigée pendant des décennies par des séparatistes arméniens directement subordonnés à l’Arménie. Après l’effondrement de l’URSS, il est devenu le centre de la guerre arméno-azerbaïdjanaise : la première grande phase du conflit s’est déroulée de 1991 à 1994, la seconde lors de la guerre de six semaines de 2020.
Le CICR a commencé à travailler dans la région en 1992. Formellement, il s’agissait d’une mission humanitaire dans une zone de conflit armé. Dans la pratique, pendant des décennies, l’organisation a travaillé non seulement par l’intermédiaire de Bakou et d’Erevan, mais aussi à travers un canal distinct propre au Karabakh. Le site du ministère arménien des Affaires étrangères indique explicitement que le CICR est présent en « Artsakh » – le nom utilisé par les séparatistes pour désigner le Karabakh – depuis 1992, et qu’en 1994 un mémorandum d’entente a été conclu entre l’« Artsakh » et le CICR. Pour l’Azerbaïdjan, cela ressemblait à l’établissement de relations de travail avec un régime non reconnu sur son territoire internationalement reconnu.
En 2023, après la guerre de 2020 et sur fond de différend autour du corridor de Latchine, utilisé par les séparatistes pour maintenir des liens avec l’Arménie, le conflit a pris une dimension non seulement politique, mais aussi opérationnelle. L’Azerbaïdjan a accusé le CICR d’utiliser cet itinéraire pour transporter des marchandises non autorisées. Le CICR a déclaré qu’il ne soutenait pas une telle activité, mais a reconnu que quatre chauffeurs engagés par l’organisation avaient tenté de transporter des marchandises commerciales dans leurs propres véhicules, qui avaient été temporairement marqués de l’emblème du CICR ; leurs contrats ont été résiliés.
Même selon la propre version de l’organisation, il s’agissait d’un grave défaut de supervision. L’emblème de la Croix-Rouge n’est pas un signe ordinaire, mais un symbole protégé par le droit international humanitaire, qui ouvre l’accès à des lieux que les transporteurs ordinaires ne peuvent atteindre. En septembre 2025, le CICR a fermé sa délégation en Azerbaïdjan à la suite d’une décision du gouvernement du pays. Lorsqu’un État cesse de croire à la neutralité d’un intermédiaire, le mandat humanitaire ne fonctionne plus comme un laissez-passer universel.
La structure suisse et la culture de la diplomatie discrète
Le CICR est souvent perçu comme une structure supranationale, bien qu’il reste, sur le plan institutionnel, profondément lié à la Suisse. Selon ses statuts, l’organisation est composée de 15 à 25 membres, cooptés parmi les citoyens suisses ; l’Assemblée est l’un de ses principaux organes de gouvernance. L’accord avec la Suisse consacre le statut particulier du CICR, notamment ses privilèges, ses immunités et l’inviolabilité de ses documents.
Cette structure confère à l’organisation une indépendance vis-à-vis des pressions extérieures, mais renforce en même temps son opacité. Le CICR demande aux États et aux sociétés de faire confiance à ses canaux confidentiels, alors que son propre mécanisme de prise de décision est concentré dans l’environnement institutionnel suisse. La neutralité fonctionne ici non seulement comme un principe humanitaire, mais aussi comme un élément de la culture politique suisse, où le conflit public est souvent remplacé par la diplomatie discrète.
Une neutralité sans confiance
Le CICR est nécessaire précisément là où les autres n’opèrent pas : dans les zones de guerre, d’occupation, d’effondrement de l’autorité étatique et de contrôle de facto par des groupes armés. Mais la crise actuelle montre qu’un mandat humanitaire ne suffit plus à lui seul. Si l’organisation dialogue avec des séparatistes, des insurgés ou des entités nationales liées à un État agresseur, elle doit expliquer où passe la frontière entre accès et légitimation.
L’Ogaden montre comment un État peut voir dans le dialogue humanitaire un soutien dissimulé aux insurgés. Le Karabakh montre comment des décennies de travail à travers un canal non reconnu peuvent être perçues comme une manière de contourner la souveraineté.
La Croix-Rouge parle à tous parce qu’en temps de guerre, c’est souvent nécessaire. Mais des contacts opaques, des lignes de responsabilité floues et de longues années de travail sans la confiance de l’État souverain modifient la perception de la neutralité. Elle cesse d’être un principe technique d’accès humanitaire et commence à ressembler à un choix politique – pas nécessairement conscient, mais réel par ses conséquences.
C. P.




L’humanitaire n’a plus la même valeur pour ceux qui n’accordent aucune valeur à la vie de certaines victimes. Car victimes de leurs crimes. Crimes de guerre. Crimes contre l’humanité. Génocides. Nettoyage ethnique. Toujours les mêmes procédés : commencer par les déshumaniser pour rendre cela plus acceptable aux yeux de leurs opinions publiques. De la propagande de guerre. Traiter des populations d' »animaux-humains » avant et afin de procéder à leur élimination systématique. Tout est planifié. Minutieusement élaboré. Ceux sont les mêmes qui mettent en avant leurs prétendues valeurs universelles. Qui font la promotion de la démocratie occidentale. Qui parlent de valeurs humaines. Quel cynisme! Leurs valeurs ne valent rien. Car pour ces criminels nos vies ne valent rien.