Algeriepatriotique : Face à ce flux historique de dizaines de milliers de Marocains franchissant la frontière de Ceuta en l’espace de 24 heures, quelle a été votre première lecture de cet événement ? Est-on face à un drame migratoire spontané ou à un acte géopolitique délibéré ?
Jacob Cohen : Tout indique que c’était un acte politique délibéré. D’abord, le Maroc collaborait étroitement avec l’Union européenne en général et l’Espagne en particulier pour contrôler les flux migratoires. C’est un problème très important en Europe, et le régime marocain voulait montrer combien il y était sensible. Donc tout était fait pour maîtriser les débordements migratoires. Et on connaît l’efficacité des services de sécurité marocains. Par ailleurs, quelques centaines auraient pu tromper leur vigilance, les prendre par surprise, mais des dizaines de milliers, au même moment, cela ne peut être le fait du hasard. D’autant plus qu’on a vu des vidéos montrant des camions déversant des hordes de jeunes sous le regard bienveillant des douaniers marocains.
Rabat se plaint de ce que «le bon voisinage n’est pas à sens unique». Concrètement, de quel partenariat parle le Makhzen ? Faut-il comprendre que le récent rapprochement diplomatique et énergétique entre Madrid et Alger est perçu par le pouvoir marocain comme une trahison irréparable ?
Cela me parait être un prétexte bidon, comme on a l’habitude dans les relations diplomatiques. Le ministre marocain des Affaires étrangères utilise une formule bateau dans laquelle on peut mettre ce qu’on veut. Franchement, le régime marocain serait particulièrement ingrat vis-à-vis des pays européens – et en particulier de l’Espagne – qui ont pris des positions récemment en faveur de la position marocaine d’autonomie, laquelle, avec le temps et la matérialisation des faits accomplis, aurait rendu pratiquement irréalisable un référendum d’autodétermination au Sahara et donc son indépendance. Même le rapprochement entre Madrid et Alger n’aurait pas dû être de nature à inquiéter les autorités marocaines. En poussant la logique, cela aurait pu être considéré positivement par le Maroc dans le sens d’un apaisement des tensions dans un cadre légitimant en quelque sorte les positions marocaines. Et après tout, le Maroc ne s’est pas énervé contre l’Allemagne qui a reçu dignement le président algérien. Il y a donc d’autres raisons.
En qualifiant à demi-mot ces flux de levier de pression, le Maroc n’a-t-il pas franchi le pas vers ce que l’UE appelle désormais la guerre hybride ? A partir de quel moment la frontière entre négociation diplomatique et chantage migratoire devient-elle définitivement caduque aux yeux de Bruxelles ?
Je pense que le Maroc a commis une erreur majeure dans cette aventure. Ou peut-être qu’elle a mal tourné pour lui. Tous les chefs d’Etat ne peuvent avoir le talent d’Erdogan, qui a su exploiter le problème des réfugiés passant par la Turquie et en collectant au passage quelques milliards. L’opération autour de Ceuta était trop grossière et a suscité immédiatement des réponses cinglantes des Européens, notamment de l’Allemagne. Et d’ailleurs, la très grande majorité des «réfugiés» marocains ont déjà rebroussé chemin. Et le régime marocain a beaucoup perdu de sa crédibilité, en tant que facteur de stabilité dans la région. Ces images du chaos resteront gravées dans les mémoires. On est loin de la guerre hybride qui demande intelligence, ruse, machiavélisme et réalisme.
Les observateurs – et vos écrits vont parfois dans ce sens – notent que le Maroc sert de proxy pour des intérêts extérieurs, notamment américains et israéliens, afin d’exercer du chantage sur l’Espagne et l’Europe. Partagez-vous ce constat ? Jusqu’où cette instrumentalisation de sa propre jeunesse peut-elle aller ?
Avec cette affaire, on découvre des prises de position, vidéos et communications officielles, des Américains (département d’Etat et médias influents) des institutions sionistes mondiales et même une vidéo de Netanyahou, appelant à une campagne de «libération des dernières colonies au Maroc». Ces prises de position ont déjà commencé il y a quelques mois. Donc l’opération Ceuta a été longuement pensée et préparée. Et le régime marocain n’a absolument rien à refuser à ses parrains yankees et sionistes. L’ironie de l’histoire, c’est d’entendre parler de décolonisation dans leur bouche lorsqu’on pense à la Palestine et au Sahara Occidental. Sans compter Gibraltar qui est toujours «occupée» par la Grande-Bretagne. Au vu des images de ces hordes, je doute que le régime marocain tentera de nouveau d’instrumentaliser une jeunesse généralement assez bien éduquée mais sans grandes perspectives de logement, de travail et de soins.
La caution américaine sur le Sahara Occidental et le pacte avec l’entité sioniste ont-ils délivré au Makhzen un chèque en blanc diplomatique ? A trop jouer sur les nerfs de l’Europe, le Maroc ne surestime-t-il pas dangereusement la valeur de ses nouveaux parrains ?
Le Maroc se sent pousser des ailes. Imaginez ! Avoir l’Amérique et le régime sioniste comme protecteurs, aurait pu lui faire croire qu’il bénéficiait de l’impunité et de l’invincibilité. On avait même craint que cela le pousse à une aventure militaire dans la région. Vous voyez ce que je veux dire. Mais le régime chérifien devra déchanter. La guerre contre l’Iran est passée par là, et on a vu la déconfiture de ces deux puissances «invincibles». La peur a même changé de camp. Je me demande si toute «normalisation» avec le régime sioniste puisse subsister à l’avenir.
Le soutien espagnol à la cause palestinienne a-t-il transformé Ceuta et Melilla en cibles de représailles pour l’axe Washington-Tel-Aviv ? Assiste-t-on à une tentative délibérée de piétiner la souveraineté espagnole sur ses propres frontières ?
Le tandem américano-sioniste cherchait le moyen de punir l’Espagne pour son positionnement courageux en faveur des Palestiniens. Il a cherché un point faible, ou son talon d’Achille. Il a pensé le trouver du côté de Ceuta. Mais l’échec de la tentative semble patent. Peut-être essaiera-t-il autre chose.
En poussant des milliers de citoyens vers les grilles d’une enclave européenne, quel est le coût diplomatique et image pour le Maroc sur le long terme, tant à l’égard de l’UE que du monde arabe ?
Une opération se juge à ses résultats. On peut dire que celle-ci a été catastrophique. Le gouvernement espagnol n’a pas été ébranlé, au contraire. La reprise en main a été rapide. Pratiquement tous les «envahisseurs» sont repartis pacifiquement. Les raisons véritables de l’opération ont été dévoilées, ce qui ajoutera au discrédit de gouvernements jugés intouchables. Les Européens se réunissent mardi pour renforcer leur cohésion et prévenir ce genre d’incidents. Et le Maroc aura besoin de temps et d’énergie pour retrouver la crédibilité dont il avait joui jusque-là.
Interview réalisée par Kahina Bencheikh El-Hocine



