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Les fourbes du trône : de Bocchus Ier roi de Maurétanie à Mohammed VI satrape du Maroc

Par Ali Farid Belkadi – « Honte à qui me trompe une fois ; honte à moi si l’on me trompe deux fois. » (Proverbe).

La fidélité mise à l’épreuve du pouvoir

L’histoire politique du Maghreb ne peut être ramenée à une succession mécanique de fidélités et de trahisons, car les États, les dynasties, les tribus, les confédérations et les mouvements de résistance ont toujours évolué dans des systèmes d’alliances complexes dont les configurations changeaient avec les rapports de force. Il existe néanmoins des moments où le terme de trahison cesse d’être une simple qualification morale pour devenir une catégorie historique nécessaire, parce que l’événement lui-même procède d’une confiance rompue, d’un engagement renié ou d’une solidarité sacrifiée au bénéfice d’un pouvoir qui estime sa conservation plus importante que la parole donnée.

Le destin de Jugurtha livré aux Romains par Bocchus constitue l’un des exemples antiques les plus saisissants de cette mécanique ; l’isolement progressif de l’émir Abdelkader après la défaite marocaine d’Isly en fournit, au XIXe siècle, une nouvelle manifestation dans un contexte colonial radicalement différent ; le détournement français, le 22 octobre 1956, de l’avion transportant cinq dirigeants de la Révolution algérienne montre ensuite comment une puissance coloniale pouvait violer directement la protection accordée par Mohammed V à ses hôtes ; enfin, les révélations d’anciens responsables israéliens sur les écoutes du sommet arabe de Casablanca de 1965, puis la normalisation officielle engagée sous Mohammed VI avec Israël en contrepartie d’une avancée américaine majeure sur le Sahara occidental, replacent cette interrogation au cœur de l’histoire contemporaine.

La thèse proposée ici ne repose sur aucune idée de fatalité nationale et n’a aucun besoin de recourir à une prétendue disposition héréditaire des populations ou des dynasties. Ce qui traverse les siècles n’est pas un caractère biologique, mais une question politique universelle : jusqu’où un souverain est-il disposé à maintenir une alliance lorsque celle-ci commence à menacer son propre pouvoir ? Les réponses diffèrent selon les hommes et les époques, mais certaines structures favorisent la répétition de choix analogues. Une monarchie ancienne apprend à survivre ; elle accumule une mémoire des défaites, des invasions, des rivalités intérieures et des retournements internationaux ; elle conserve des pratiques administratives et diplomatiques ; elle transmet une conception du territoire, de la dynastie et de l’ordre politique. Cette continuité institutionnelle permet de comprendre pourquoi des dirigeants séparés par plusieurs générations peuvent privilégier de manière comparable la sauvegarde du centre lorsqu’une solidarité extérieure devient trop coûteuse.

Le Maroc offre un terrain particulièrement fécond à cette interrogation parce que l’État et la dynastie s’y trouvent historiquement liés par une représentation de la souveraineté qui dépasse largement la monarchie constitutionnelle européenne contemporaine. Le roi n’est pas seulement chef de l’État ; il est également Commandeur des croyants, détenteur d’une légitimité chérifienne et centre symbolique d’un système politique dans lequel le Makhzen a longtemps articulé administration, fiscalité, autorité territoriale, redistribution des faveurs et fidélités personnelles. Cette superposition de fonctions produit une remarquable stabilité, mais elle rend également plus aiguë la question de la responsabilité du souverain lorsque ses décisions paraissent entrer en contradiction avec les solidarités religieuses, arabes ou maghrébines dont son titre et sa diplomatie peuvent simultanément se réclamer. L’enjeu est donc de comprendre comment la raison d’État transforme une fidélité proclamée en variable politique et comment la préservation du royaume, telle que le pouvoir la définit, peut finir par absorber toutes les autres obligations.

Bocchus : le marché de la trahison

Le récit de l’historien Salluste fournit un point de départ particulièrement puissant parce qu’il décrit sans ambiguïté le passage de l’alliance au piège. Bocchus Ier (dit l’Ancien) a régné sur la Maurétanie d’environ 110 à 80 av. J.-C. Allié puis ennemi de Rome, il a capturé et livré son gendre, le roi numide Jugurtha, aux Romains en 105 av. J.-C., s’assurant ainsi la faveur de Rome et étendant son territoire.

Bocchus n’est pas initialement un adversaire de Jugurtha ; les deux souverains sont liés par des relations politiques et familiales, et Bocchus participe à la guerre contre Rome. Lorsque les représentants romains comprennent qu’ils peuvent obtenir de lui ce qu’une longue campagne militaire ne leur a pas encore permis d’obtenir, ils déplacent la guerre du champ de bataille vers la diplomatie. Le véritable objectif n’est plus seulement de battre Jugurtha, mais de convaincre son allié occidental que la continuation de cette fidélité lui coûtera davantage que sa rupture. Rome ne cherche pas nécessairement à conquérir immédiatement la Maurétanie : elle propose une transaction dans laquelle Bocchus peut fournir Jugurtha tandis que Rome peut offrir son amitié, reconnaître la sécurité du royaume maure et favoriser ses ambitions territoriales.

La gravité de l’épisode tient aux modalités mêmes de la capture. Jugurtha ne tombe pas au terme d’une bataille décisive qui aurait consacré militairement la victoire romaine ; il est attiré dans une négociation et livré. La confiance indispensable à toute rencontre diplomatique devient l’instrument de son arrestation, tandis que l’alliance censée lui fournir une protection devient précisément le moyen par lequel Rome met fin à sa résistance. Le choix de Bocchus est pourtant politiquement rationnel : le souverain sait que Rome possède des ressources que Jugurtha ne peut indéfiniment épuiser et qu’une guerre prolongée peut finir par attirer la puissance romaine sur son propre territoire. Continuer à soutenir Jugurtha signifie accepter une incertitude croissante, tandis que le livrer ouvre la possibilité d’une stabilisation favorable ; la trahison intervient donc non malgré la raison d’État, mais à cause d’elle.

Cette constatation permet de dépasser le jugement moral sans l’abolir. Le fait qu’un acte soit rationnel pour celui qui l’accomplit ne le rend pas moins destructeur pour celui qui en subit les conséquences. Bocchus peut se considérer comme un souverain prudent ayant sauvé son royaume, tandis que Jugurtha peut voir dans le même acte la violation d’une alliance et d’une confiance ; ces deux lectures représentent les deux faces du même événement. L’épisode révèle en outre une méthode durable de domination impériale : une grande puissance peut obtenir davantage en transformant les souverains périphériques en auxiliaires ponctuels de sa stratégie qu’en administrant directement tous les territoires qui entourent son adversaire. La victoire impériale consiste alors à réorganiser les fidélités de l’espace avant même de le conquérir.

Abdelkader : quand la solidarité devient dangereuse pour le trône

L’émir Abdelkader, né le 6 septembre 1808, El Guetna, en Algérie. Décédé le 26 mai 1883 (âge 74 ans) à Damas, en Syrie, ne pouvait conduire durablement la guerre contre la conquête française en restant enfermé dans les limites mouvantes de l’Algérie colonisée. Son système politique et militaire reposait sur la mobilité, la capacité à reconstituer les forces, l’organisation des tribus, l’approvisionnement et l’existence de territoires permettant de se retirer momentanément sous la pression avant de reprendre l’offensive. L’espace marocain était donc d’une importance considérable, d’autant que la frontière occidentale de l’Algérie ne possédait pas encore la rigidité administrative et militaire que la colonisation allait progressivement lui imposer. Le sultan Abd al-Rahman soutint d’abord la résistance algérienne, ce qui interdit de transformer rétrospectivement toute la politique marocaine en hostilité précoce envers Abdelkader ; les solidarités religieuses, les liens entre tribus, la circulation des hommes et la perception de la conquête française comme menace régionale rendaient ce soutien à la fois compréhensible et populaire.

La France comprit cependant que l’émir resterait extrêmement difficile à réduire tant que le Maroc lui fournirait un arrière stratégique. La pression exercée sur le sultan augmenta jusqu’à la confrontation militaire ouverte de 1844, lorsque les bombardements de Tanger et de Mogador, puis surtout la bataille d’Isly, révélèrent brutalement au Makhzen la supériorité des forces françaises. Le problème politique changea alors de nature : continuer à soutenir Abdelkader ne signifiait plus seulement maintenir une solidarité avec la résistance algérienne, mais exposer directement le Maroc à une guerre susceptible de mettre en danger la dynastie et l’intégrité du royaume. Le pouvoir marocain privilégia finalement la conservation du royaume, et les arrangements qui suivirent Isly réduisirent progressivement la liberté d’action de l’émir.

La frontière devint alors un instrument de guerre. Là où existaient auparavant des circulations tribales, commerciales et militaires difficiles à enfermer dans une ligne, la puissance française chercha à imposer un espace contrôlé dans lequel le souverain marocain devait assumer la responsabilité des déplacements s’effectuant depuis son territoire. Abdelkader se trouva ainsi progressivement privé de ce dont toute guerre asymétrique a besoin : une profondeur stratégique. La comparaison avec Bocchus ne doit pas masquer les différences, car Abd al-Rahman fut d’abord entraîné dans une guerre contre la France en raison même de son soutien à Abdelkader ; elle permet toutefois de saisir la structure finale du choix, lorsque la survie du royaume prend le pas sur la fidélité au résistant et que l’allié devient une charge stratégique dont le coût est jugé supérieur à la valeur de la solidarité.

Le 22 octobre 1956 : l’avion des cinq dirigeants algériens

Le 22 octobre 1956 constitue l’un des épisodes les plus spectaculaires de la guerre d’Algérie sur le terrain diplomatique. Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf, Mohamed Khider et Mostefa Lacheraf se trouvent au Maroc et doivent gagner Tunis, où une conférence nord-africaine doit réunir Mohammed V, Habib Bourguiba et les représentants algériens. Une telle réunion revêt une importance considérable, car elle peut contribuer à faire sortir définitivement le conflit algérien du cadre intérieur français dans lequel Paris cherche encore à l’enfermer et favoriser l’émergence d’une position maghrébine commune autour de la reconnaissance du FLN comme interlocuteur politique. L’avion transportant les cinq hommes quitte Rabat ; le cabinet de Robert Lacoste, alerté du déplacement, fait donner à l’escale de Majorque l’ordre à l’équipage français de gagner Alger, sous la protection discrète d’avions de chasse français, et les passagers ne découvrent véritablement le détournement qu’au moment de l’atterrissage.

L’opération révèle jusqu’où l’appareil colonial français est disposé à aller pour empêcher la constitution d’un front politique maghrébin. La capture des cinq responsables vise à désorganiser la représentation extérieure du FLN et à empêcher la conférence de Tunis d’accroître sa légitimité internationale. Le bénéficiaire immédiat est donc l’appareil colonial français, et l’ordre de déroutement fut donné dans le dispositif politique français d’Algérie avant d’être couvert par Robert Lacoste et Guy Mollet. Le geste demeure cependant diplomatiquement désastreux : Alain Savary et Pierre de Leusse démissionnent en signe de protestation, tandis que l’indignation au Maroc provoque de graves violences à Meknès et ailleurs.

La réaction de Mohammed V est essentielle pour la suite de l’analyse. Le souverain considère le détournement comme une humiliation personnelle et une atteinte portée à son honneur parce que les dirigeants algériens se trouvaient sous sa protection. Les sources disponibles ne fondent pas l’idée d’une livraison volontaire par Mohammed V ; elles montrent au contraire un souverain qui estime que la confiance reçue crée une obligation et que la violation de cette protection atteint directement la parole royale. Ce contrepoint est indispensable, car il accentue la rupture qui apparaîtra moins d’une décennie plus tard sous Hassan II : en 1956, la confiance placée dans le souverain impose une protection ; en 1965, si l’on retient les témoignages israéliens, la confiance des dirigeants arabes réunis à Casablanca devient une ressource de renseignement utilisable dans une autre alliance.

Casablanca 1965 : le sommet espionné

Le sommet arabe de Casablanca de septembre 1965 se tient dans un moment où la confrontation avec Israël structure une part essentielle des relations interarabes. Les dirigeants réunis au Maroc abordent des questions de coordination militaire, d’appréciation des forces disponibles, de renseignement et de préparation à une éventuelle guerre ; la confidentialité de ces discussions constitue donc une condition de leur sincérité. Lorsqu’un chef d’État évoque devant ses pairs l’état réel de son armée, les insuffisances de ses moyens ou les divergences qui traversent son commandement, il le fait parce qu’il suppose que ces informations resteront à l’intérieur du cercle qui les reçoit. C’est précisément cette confiance qui donne toute sa gravité aux révélations publiées plusieurs décennies plus tard par la presse israélienne.

Shlomo Gazit, ancien chef du renseignement militaire israélien, expliqua que les services israéliens avaient bénéficié d’enregistrements provenant du sommet de Casablanca et que ces documents leur avaient permis de mieux apprécier l’état réel des armées arabes, leur niveau de préparation et leurs divisions. Selon les récits publiés par Yedioth Ahronoth, Ynet et The Times of Israel, Hassan II aurait autorisé ou rendu possible une opération d’écoute dont les résultats furent ensuite exploités par le renseignement israélien ; Rafi Eitan et d’autres anciens responsables israéliens ont également décrit la coopération secrète entre Rabat et Tel-Aviv comme une relation d’une importance exceptionnelle. Dans cette perspective, le rôle attribué à Hassan II dépasse le simple maintien d’un canal discret avec Israël : il aurait permis que la confiance des participants arabes soit transformée en avantage stratégique pour l’État qu’ils considéraient comme leur adversaire.

La question de la trahison prend ici une netteté particulière, car le problème n’est pas de savoir si le roi du Maroc devait entretenir ou non des contacts secrets avec Israël. De nombreux États conduisent des diplomaties parallèles et ouvrent des canaux clandestins avec leurs adversaires ; la rupture intervient lorsque l’hospitalité diplomatique et la confidentialité d’un sommet sont utilisées pour obtenir des renseignements au profit d’un tiers. Un chef d’État qui accueille ses partenaires dans un cadre supposé protégé assume une responsabilité spécifique à leur égard ; si les informations confiées dans cet espace sont ensuite communiquées à un autre camp, la confiance cesse d’être une condition de la diplomatie pour devenir sa matière première. Le parallèle avec Mohammed V devient alors saisissant, car la logique attribuée à Hassan II inverse celle de 1956 : la confiance reçue n’est plus seulement une obligation, elle devient un capital que la raison d’État peut exploiter.

Juin 1967 : le poids des renseignements et la défaite arabe

Lorsque la guerre éclate en juin 1967, Israël dispose d’une préparation militaire et d’un système de renseignement particulièrement efficaces. La victoire ne peut évidemment être expliquée par un seul facteur, encore moins par un unique dossier transmis depuis Casablanca, car les causes de la défaite arabe sont multiples : désorganisation du commandement, insuffisance de la coordination interarabe, erreurs stratégiques, vulnérabilité des forces aériennes, supériorité opérationnelle israélienne et lenteur des mécanismes décisionnels. Toutefois, si l’on retient le témoignage de Shlomo Gazit et les récits israéliens, les informations recueillies à Casablanca contribuèrent à réduire l’incertitude stratégique qui entourait les capacités réelles des armées arabes et à donner aux responsables israéliens une image plus réaliste de leurs divisions.

Cette réduction de l’incertitude est l’un des effets les plus précieux du renseignement. Une armée ne cherche pas seulement à connaître le nombre de chars ou d’avions possédés par son adversaire ; elle veut savoir s’il les emploiera efficacement, si ses états-majors se font confiance, si ses unités sont coordonnées, si les dirigeants politiques partagent les mêmes objectifs et si l’apparence publique de puissance correspond à une capacité réelle. Les discussions de Casablanca auraient précisément fourni ce type d’éclairage, et la victoire israélienne de juin 1967 conduisit à l’occupation du Sinaï, de Gaza, de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et du Golan, transformant durablement l’histoire régionale.

La qualification de trahison des armées arabes devient dans cette lecture politiquement compréhensible sans qu’il soit nécessaire de faire de Hassan II l’unique responsable de leur défaite. Le problème réside dans le fait de transmettre à un adversaire les renseignements confiés par des partenaires qui croyaient pouvoir parler en sécurité. L’importance de l’acte ne dépend donc pas d’une causalité exclusive, mais de la rupture de confiance qu’il implique ; elle prend en outre une dimension historique singulière lorsque l’on considère que le fils de Hassan II, Mohammed VI, préside aujourd’hui le Comité Al-Qods chargé de défendre Jérusalem et les droits palestiniens.

Mehdi Ben Barka : raison d’État et renseignement clandestin

La même période est marquée par la disparition de Mehdi Ben Barka à Paris en octobre 1965, quelques semaines après le sommet de Casablanca.

Le dossier appartient à l’une des affaires les plus sensibles de l’histoire politique marocaine contemporaine parce qu’il relie opposition intérieure, appareils sécuritaires marocains, territoire français et coopération internationale des services. Ben Barka n’est pas un opposant périphérique : il représente une alternative politique capable de parler au tiers-monde, aux mouvements révolutionnaires et aux réseaux anticolonialistes internationaux, et son influence dépasse largement le Maroc. Pour le palais, il peut apparaître comme une menace précisément parce qu’il dispose d’une légitimité extérieure que la répression intérieure ne suffit pas à neutraliser.

Des journalistes spécialisés dans l’histoire du renseignement, notamment Ronen Bergman, ont décrit l’implication des services israéliens dans certains aspects de l’affaire, inscrivant la disparition de Ben Barka dans la relation clandestine entre Rabat et le Mossad. Cette coopération, si elle est examinée dans son ensemble, montre que la politique extérieure de Hassan II ne se limite pas à la géopolitique régionale : elle touche également à la sécurité intérieure du régime. Le partenaire étranger devient utile au palais dans sa lutte contre ses adversaires, tandis que Rabat offre en retour informations, facilités ou services. La raison dynastique et la raison diplomatique se rejoignent donc dans un même système où l’utilité d’un allié se mesure aussi à sa capacité à protéger le trône.

La guerre des Sables et l’Algérie comme rival stratégique

Le règne de Hassan II est profondément marqué par la relation avec l’Algérie indépendante.

La guerre des Sables de 1963 révèle que l’indépendance des deux pays ne produit pas la fraternité maghrébine espérée durant les luttes anticoloniales ; les différends frontaliers, les mémoires de la période coloniale et les divergences idéologiques transforment rapidement le voisinage en rivalité. L’Algérie se présente comme république révolutionnaire et tiers-mondiste, proche des mouvements de libération, tandis que le Maroc demeure une monarchie chérifienne fortement liée aux puissances occidentales ; la frontière devient ainsi également une frontière idéologique.

Cette rivalité renforce l’intérêt du Maroc pour des partenaires capables de compenser sa faiblesse relative face à Alger. Israël possède alors un double intérêt : il est un fournisseur potentiel de renseignement et de technologies, mais aussi un acteur qui partage avec Rabat la méfiance envers plusieurs régimes arabes révolutionnaires. Lorsque le conflit du Sahara Occidental éclate dans les années 1970, cette rivalité devient structurelle. L’Algérie soutient le Front Polisario, tandis que le Maroc considère le Sahara comme partie intégrante de son territoire ; dès lors, la diplomatie du royaume s’organise de plus en plus autour de la recherche de soutiens capables de neutraliser l’influence algérienne et de consolider la position marocaine.

Le Sahara Occidental : quand le territoire devient trône

Après les tentatives de coup d’État de 1971 et 1972, Hassan II se trouve dans une situation de vulnérabilité profonde.

La Marche verte de 1975 intervient dans ce contexte et permet au souverain de transformer la question du Sahara en cause nationale autour de laquelle il peut reconstruire son autorité. Le procédé est politiquement remarquable : une revendication territoriale devient un instrument de cohésion intérieure, tandis que le roi se présente comme celui qui restaure l’unité historique du royaume. La monarchie se fond progressivement avec la cause saharienne, de sorte que contester la position officielle sur le territoire peut être présenté comme une atteinte à l’intégrité nationale.

Cette fusion entre trône et territoire produit des effets durables. La politique étrangère du Maroc s’organise de plus en plus autour de la recherche de soutiens sur le Sahara, tandis que l’Algérie soutient le Front Polisario ; la rivalité bilatérale absorbe une part considérable des relations maghrébines. Hassan II comprend que la bataille ne se gagnera pas seulement militairement : elle se joue dans les capitales occidentales, dans les organisations internationales et dans la capacité à convaincre les grandes puissances que la stabilité du royaume sert leurs propres intérêts. Le partenariat avec les États-Unis, les liens privilégiés avec la France et les contacts clandestins avec Israël prennent alors une valeur supplémentaire, parce que chaque relation peut contribuer à renforcer le royaume dans son principal conflit régional.

Mohammed VI : l’héritage transformé en doctrine

Lorsque Mohammed VI succède à Hassan II en 1999, il hérite d’un système consolidé mais également d’une question saharienne non résolue. Les premières années du règne sont marquées par des inflexions intérieures, mais la politique territoriale demeure d’une remarquable continuité : le Sahara reste au centre de la légitimité monarchique. Sous Mohammed VI, cette priorité devient plus explicite encore lorsque le souverain affirme que la question du Sahara constitue le prisme à travers lequel le Maroc évalue ses relations internationales. Cette formulation transforme une priorité diplomatique en doctrine, car les partenaires ne sont plus appréciés seulement selon leur proximité historique, leur poids économique ou leur appartenance culturelle, mais selon leur position sur le territoire revendiqué.

Cette doctrine produit une diplomatie très transactionnelle. Le Maroc multiplie les ouvertures de consulats dans les territoires qu’il administre, recherche des reconnaissances officielles et réévalue ses relations avec les États qui lui paraissent ambigus ou hostiles sur la question. L’intérêt du système réside dans sa cohérence : une monarchie qui associe son prestige à un territoire précis ne peut accepter que ce territoire soit traité comme un dossier secondaire. Toute la politique extérieure est donc progressivement organisée pour convertir les ressources du royaume en soutiens diplomatiques, et cette logique atteint son expression la plus spectaculaire en décembre 2020.

2020 : la normalisation comme transaction territoriale

La normalisation annoncée en décembre 2020 constitue l’expression la plus spectaculaire de cette politique. Les États-Unis reconnaissent alors la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental tandis que le Maroc rétablit ses relations officielles avec Israël ; les deux décisions sont liées dans leur chronologie et dans leur logique politique. Pour Rabat, la reconnaissance américaine représente une victoire majeure, car une grande puissance occidentale adopte une position que le royaume recherchait depuis des décennies ; pour Israël, la normalisation avec un nouvel État arabe constitue un gain important dans le cadre des accords d’Abraham ; pour Washington, l’accord renforce une architecture régionale favorisant le rapprochement entre Israël et plusieurs États arabes.

Le caractère transactionnel de l’opération ne doit pas être masqué par le vocabulaire de la paix. Chaque partie obtient quelque chose de précis : le Maroc reçoit une reconnaissance territoriale, Israël une normalisation et les États-Unis un succès diplomatique majeur. La cause palestinienne ne bénéficie d’aucune contrepartie équivalente, et c’est dans cet écart que se situe la question de la trahison dans une lecture critique. Le Maroc ne rompt pas seulement avec une doctrine arabe ancienne qui conditionnait la normalisation à un règlement de la question palestinienne ; il obtient en échange un avantage directement lié à ses propres intérêts territoriaux. Ce qui relevait sous Hassan II de la discrétion des services et des intermédiaires devient sous Mohammed VI un partenariat institutionnel assumé.

Du Comité Al-Qods à l’alliance stratégique avec Israël

Après 2020, la relation s’approfondit rapidement. Les accords de défense conclus entre le Maroc et Israël portent sur le renseignement, les technologies militaires, l’industrie de défense et les acquisitions d’équipements ; cette coopération dépasse donc largement la présence d’ambassades ou les échanges commerciaux ordinaires. Le renseignement constitue un domaine particulièrement sensible parce qu’il touche au cœur de la souveraineté. Lorsqu’un État partage des informations stratégiques ou achète des systèmes de surveillance sophistiqués à un partenaire, il établit un niveau de confiance bien supérieur à celui d’une relation diplomatique classique. Cette profondeur rend la question palestinienne plus problématique, car le royaume affirme maintenir son soutien à un État palestinien et à Jérusalem-Est comme capitale tout en développant une relation militaire avec Israël.

La présidence du Comité Al-Qods par Mohammed VI rend cette contradiction institutionnelle particulièrement visible. Le comité appartient à l’Organisation de la coopération islamique et sa mission est directement liée à Jérusalem, à son statut et aux droits palestiniens ; le souverain se trouve ainsi simultanément à la tête d’un organisme dénonçant les politiques israéliennes à Jérusalem et à la tête d’un État développant une coopération stratégique avec Israël. La réponse officielle consiste à présenter le Maroc comme un médiateur capable de parler à toutes les parties, position qui lui permet d’entretenir des relations avec Israël tout en conservant une légitimité dans le monde musulman grâce au Comité Al-Qods et à ses actions humanitaires. Cette double position peut cependant être lue comme l’organisation méthodique d’une contradiction : à l’extérieur, la coopération stratégique sert les intérêts du royaume ; dans le monde musulman et à l’intérieur du Maroc, la présidence du Comité permet de maintenir le discours de solidarité avec les Palestiniens.

Quel Commandeur des croyants lorsque la raison d’État l’emporte ?

La fonction de Commandeur des croyants ajoute à cette contradiction une dimension plus profonde encore. Le souverain marocain revendique une légitimité religieuse particulière et préside les institutions officielles de l’islam au Maroc ; le titre n’est donc pas purement décoratif, puisqu’il structure une partie du système politique et de la légitimité dynastique. La question devient dès lors inévitable : quelle substance conserve cette fonction lorsque les choix stratégiques du royaume s’éloignent des solidarités religieuses que le titre semble symboliser ? Le pouvoir peut répondre que le Commandeur des croyants est le souverain des Marocains et non le chef politique de l’ensemble du monde musulman, distinction juridiquement cohérente mais qui conduit précisément à reconnaître que la fonction religieuse est nationale et dynastique avant d’être universelle.

Dès lors, lorsque les intérêts du royaume entrent en contradiction avec une solidarité islamique extérieure, l’intérêt national défini par le palais prévaut. Le titre de Commandeur des croyants renforce la légitimité du souverain à l’intérieur du Maroc, mais il ne limite pas véritablement sa liberté diplomatique ; la fonction religieuse accompagne donc la raison d’État au lieu de la contrôler. Cette hiérarchie constitue le cœur de la contradiction contemporaine : la monarchie peut condamner certaines politiques israéliennes, envoyer de l’aide aux Palestiniens et présider le Comité Al-Qods tout en maintenant une coopération militaire avec Israël, parce que les deux registres répondent à des usages politiques distincts.

L’« autoroute Trump » : la gratitude inscrite dans le territoire

La voie express Tiznit-Dakhla, longue d’environ 1 055 kilomètres, a pris à l’été 2026 une dimension politique particulière lorsque Donald Trump a publié une vidéo la présentant sous l’appellation « President Donald J. Trump Highway » et a remercié Mohammed VI pour ce qu’il qualifiait de grand honneur. Plusieurs médias marocains ont présenté l’axe comme rebaptisé, tandis que Le Desk soulignait qu’aucune autorité marocaine n’avait encore confirmé formellement la nouvelle dénomination plus de vingt-quatre heures après la publication. Cette précision ne diminue pas la portée symbolique de l’épisode : Trump, dont la décision de 2020 a constitué l’une des victoires diplomatiques majeures du Maroc sur le Sahara Occidental, associe publiquement son nom à une infrastructure traversant le sud du royaume et le territoire disputé.

L’infrastructure possède évidemment une utilité économique et stratégique propre, puisqu’elle améliore les liaisons vers le sud et s’inscrit dans la politique d’intégration territoriale du royaume. Mais l’appellation revendiquée transforme la route en monument diplomatique, car le président américain qui a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara voit son nom attaché à l’axe qui matérialise précisément cette souveraineté. La reconnaissance devient ainsi inscription géographique et gratitude politique. Le Sahara demeure, une nouvelle fois, la mesure ultime du partenariat : l’allié qui a accordé le soutien le plus spectaculaire reçoit la visibilité symbolique la plus spectaculaire.

Ceuta : l’autre géographie du royaume

À l’autre extrémité du Maroc, Ceuta offre une image radicalement différente. À la fin de juillet 2026, un afflux massif de migrants en provenance du Maroc a submergé l’enclave espagnole ; Reuters a rapporté qu’environ 60 000 personnes avaient tenté ou réussi à franchir la frontière au plus fort du mouvement, tandis que les autorités espagnoles évoquaient ensuite environ 72 000 entrées, avec plus d’un millier de mineurs non accompagnés encore présents quelques jours plus tard. L’agence a également décrit le rôle des difficultés économiques, du chômage des jeunes et de rumeurs circulant sur les réseaux sociaux dans le déclenchement de ce mouvement, tandis que le bilan humain atteignait plusieurs dizaines de morts, principalement par noyade.

Ce phénomène ne signifie pas que le Maroc serait un pays sans croissance ou sans modernisation ; il possède des infrastructures importantes, des secteurs industriels dynamiques et une capacité réelle d’attraction des investissements. Le problème réside dans la distribution des perspectives, car un État peut progresser économiquement tout en laissant une partie de sa population dans le sentiment de l’exclusion. Lorsque des jeunes acceptent de risquer leur vie pour franchir une frontière, leur geste exprime aussi une rupture de confiance dans la possibilité d’améliorer leur situation à l’intérieur du pays. Le contraste avec la politique de prestige est alors saisissant : au sud, le royaume matérialise sa souveraineté et l’alliance avec une grande puissance ; au nord, une partie de sa jeunesse cherche à partir, exposant la distance qui peut séparer la réussite géopolitique du régime de l’expérience sociale de certains de ses sujets.

Le Makhzen, la richesse du centre et l’inégalité perçue

La concentration du pouvoir autour du palais possède également une dimension économique. Les critiques du Makhzen, de Gilles Perrault dans Notre ami le roi aux enquêtes consacrées aux intérêts économiques royaux, ont souvent insisté sur la proximité entre autorité politique, grandes fortunes et accès privilégié aux ressources. La question la plus pertinente n’est pas de produire une comptabilité spectaculaire et invérifiable des palais ou des propriétés, mais de comprendre ce que représente une richesse monarchique considérable dans une société où une fraction importante de la jeunesse connaît le chômage, le sous-emploi ou l’émigration. Une société peut accepter des différences importantes de richesse lorsque les règles apparaissent équitables ; elle les supporte beaucoup plus difficilement lorsqu’elle estime que la proximité du pouvoir détermine l’accès aux opportunités.

C’est ici que les résidences royales, les holdings liées au palais et la puissance économique du sommet acquièrent une signification politique. Le problème n’est pas l’existence abstraite d’un patrimoine royal, mais le rapport entre la concentration de ce patrimoine et la fonction d’un souverain qui prétend incarner l’ensemble de la nation. La visibilité des écarts devient un symbole de l’inégalité et nourrit la conviction que les règles ne valent pas de la même manière pour tous. Le Makhzen apparaît alors moins comme une simple administration que comme un système d’accès différentiel aux ressources, aux carrières et aux protections, et cette perception contribue directement à la crise de confiance dont les mouvements sociaux et migratoires constituent certaines manifestations.

Demain, un autre Abdelkrim al-Khattabi ?

C’est dans ce contexte que la figure d’Abdelkrim al-Khattabi retrouve une force politique particulière. Le chef de la résistance rifaine appartient à l’histoire du Maroc, mais aussi à une mémoire de la rupture avec le pouvoir central et avec la domination étrangère. Son nom évoque une région périphérique capable de produire une organisation politique autonome, une armée efficace et une légitimité suffisamment forte pour inquiéter simultanément les puissances européennes et le Makhzen. L’idée d’un « nouvel Abdelkrim » ne doit donc pas être comprise comme une prophétie, mais comme l’expression d’une attente qui apparaît lorsque les institutions sont perçues comme incapables de se réformer suffisamment pour absorber les frustrations sociales et territoriales.

Dans les sociétés où les institutions apparaissent bloquées, la transformation politique tend souvent à être imaginée sous la forme d’un homme providentiel. Plus la réforme paraît impossible par les voies ordinaires, plus la mémoire cherche un précédent capable d’incarner la rupture ; l’attente devient alors presque messianique, non parce qu’un sauveur serait historiquement programmé, mais parce qu’un individu ou un mouvement est imaginé comme celui qui donnera une forme politique à des colères jusque-là dispersées. Abdelkrim possède précisément cette valeur symbolique parce qu’il fut capable de transformer une résistance locale en projet politique, mais un nouvel Abdelkrim ne surgirait pas du néant : il ne deviendrait possible que si les conditions sociales, politiques et territoriales rendaient à nouveau possible une telle convergence.

L’image du Messie permet ainsi de comprendre la psychologie de cette attente. Lorsqu’une société cesse de croire que ses institutions peuvent corriger leurs propres défauts, elle transfère son espérance vers une figure extérieure au système, censée incarner l’intégrité, le courage, la proximité et l’indépendance à l’égard des réseaux de faveur. L’homme attendu devient moins une personne qu’une projection collective des frustrations et du désir de justice. Pour tout pouvoir, cette attente constitue un signal inquiétant, car elle signifie que la légitimité ordinaire ne suffit plus ; une mémoire historique jusque-là commémorative peut redevenir politiquement active si elle fournit à la société un modèle crédible de résistance et de rupture.

Conclusion : le trône avant la solidarité

L’ensemble du parcours étudié conduit à une conclusion générale : la force historique du système monarchique marocain réside dans sa capacité à conserver le centre tout en modifiant constamment les relations qui l’entourent. Les alliances changent, les partenaires changent et les discours changent, tandis que le trône demeure ; cette permanence constitue une réussite politique exceptionnelle, mais elle révèle également la hiérarchie réelle du système. Lorsque la solidarité et la conservation dynastique entrent en conflit, la solidarité devient négociable. Bocchus livre Jugurtha parce que Rome lui offre une sécurité supérieure ; Abd al-Rahman réduit son soutien à Abdelkader après Isly parce que la continuation de la guerre menace le Maroc ; Hassan II, selon les témoignages israéliens, transforme la confiance du sommet arabe en ressource de renseignement ; Mohammed VI transforme la normalisation avec Israël en instrument d’une victoire diplomatique sur le Sahara Occidental.

Les formes diffèrent, mais la logique demeure celle d’une hiérarchie où l’intérêt du centre l’emporte. La trahison étudiée ici n’est pas une maladie morale d’un peuple ni une caractéristique héréditaire d’une dynastie ; elle est une possibilité permanente de la raison d’État lorsqu’un pouvoir considère que sa survie ou son objectif stratégique ultime justifie la rupture d’une fidélité antérieure. Cette définition permet de relier des épisodes très différents sans les confondre : Jugurtha est livré physiquement, Abdelkader est isolé, les dirigeants arabes de Casablanca auraient vu leurs secrets transmis, tandis que les Palestiniens voient une solidarité ancienne subordonnée à une transaction territoriale. Dans chaque cas, le pouvoir qui agit dispose d’une justification, mais cette justification n’abolit pas le coût imposé à celui qui est sacrifié.

La monarchie marocaine a montré une capacité remarquable à convertir les contradictions en instruments de pouvoir. Le royaume peut être simultanément membre du monde arabe et partenaire d’Israël, défenseur officiel d’Al-Qods et allié militaire de l’État sioniste, monarchie religieuse et acteur pragmatique de la diplomatie occidentale, État africain et partenaire stratégique de Washington. Cette multiplicité constitue une méthode du Makhzen : elle permet de ne jamais dépendre entièrement d’un seul espace politique et offre au souverain une grande liberté d’action. Mais elle impose également une question morale et historique permanente : quelle valeur conserve une fidélité lorsqu’elle est toujours subordonnée à un intérêt supérieur défini par celui qui détient le pouvoir ?

C’est pourquoi l’attente d’un autre Abdelkrim al-Khattabi peut réapparaître comme une attente messianique. Elle exprime moins le désir naïf d’un chef providentiel que l’épuisement d’une confiance dans la capacité du système à se transformer lui-même. Lorsque la société commence à attendre celui qui rompra l’ordre établi, cela signifie que cet ordre n’est plus seulement jugé imparfait, mais qu’il est perçu comme incapable de se corriger. À ce moment, la mémoire cesse d’être un simple patrimoine et redevient une possibilité politique, tandis que le vieux proverbe placé en exergue retrouve toute sa portée : la première tromperie peut être imputée à celui qui trahit, mais la répétition oblige aussi celui qui accorde sa confiance à interroger le système qui rend possible sa propre désillusion.

« Et si tu crains vraiment une trahison de la part d’un peuple, dénonce alors le pacte avec eux d’une manière franche et équitable, car Dieu n’aime pas les traîtres. » (Coran, sourate Al-Anfāl, 8/58).

A. F. B.

Auteur, historien, anthropologue

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