Par Abdelkader S. – Les confidences de Lakhdar Brahimi sur la Syrie constituent l’un des passages les plus révélateurs de son entretien avec le journaliste libanais Sami Kleib. L’ancien diplomate algérien revient sur ses contacts avec Bachar Al-Assad, ses tentatives pour rapprocher le pouvoir et l’opposition, mais aussi sur le cas de Farouk Al-Chareh, alors vice-président syrien, dont il avait cherché à obtenir la rencontre.
Brahimi raconte qu’il avait demandé à plusieurs responsables syriens pourquoi il ne rencontrait jamais Farouk Al-Chareh. Celui-ci était déjà isolé à son domicile, mais sa mise à l’écart n’avait pas été officiellement annoncée. Brahimi a alors demandé à Bachar Al-Assad s’il pouvait lui rendre visite. Le président syrien lui a répondu qu’il ne l’en empêcherait pas, mais que des mesures seraient prises si Al-Chareh acceptait de le recevoir. Brahimi affirme avoir tenté, par des voies indirectes, de faire parvenir son message au vice-président, sans obtenir de réponse.
Cette démarche prenait un relief particulier à l’époque, car Farouk Al-Chareh était présenté, explique Brahimi, dans plusieurs milieux arabes, internationaux et turcs, comme une personnalité susceptible de contribuer à résoudre la crise syrienne. Mais Bachar Al-Assad, affirme-t-il, ne semblait envisager aucune autre solution que le maintien du pouvoir en place. Brahimi précise toutefois qu’il n’a jamais demandé directement au président syrien de démissionner. Il évoquait le changement, l’amélioration et la réforme, mais jamais la démission.
Avec le recul, Lakhdar Brahimi reconnaît surtout une erreur d’appréciation, confessant qu’il ne pensait pas que Bachar Al-Assad allait tomber. Beaucoup, dans le monde arabe et en Occident, avaient anticipé sa chute après celles de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Egypte. Les Russes, eux, avaient une analyse différente de la situation syrienne, que Brahimi juge finalement plus réaliste.
L’ancien médiateur estime par ailleurs qu’Al-Assad était parfaitement informé de ce qui se passait au sein du pouvoir. Il affirme que le président connaissait les arrestations, la torture et la corruption. En revanche, il dit ne pas savoir précisément si, dans la prise de décision, l’influence iranienne ou russe était dominante. Il considère néanmoins qu’Al-Assad était «au cœur» du pouvoir syrien.
Lakhdar Brahimi revient également sur son propre échec. Il avait tenté de réunir le gouvernement et l’opposition, mais sans parvenir à instaurer un véritable dialogue. Le pouvoir syrien avait refusé de s’asseoir avec l’opposition, à l’exception de deux rencontres organisées par lui. Il avait finalement quitté sa mission en reconnaissant ne pas avoir réussi à apporter une aide de valeur au peuple syrien.
Pour autant, il juge aujourd’hui que la fin du régime d’Al-Assad était «un bien absolu», même s’il reconnaît ce qui pouvait suivre. Il estime que ce régime devait prendre fin en Syrie. Mais il se montre prudent sur la situation actuelle, affirmant ne pas être suffisamment informé pour porter un jugement sérieux.
Au-delà de la Syrie, l’ancien ministre des Affaires étrangères livre une lecture sévère des autres crises régionales. Au Liban, il estime que la médiation américaine ne change pas le fait que Washington est totalement aligné sur Israël et appelle les pays arabes à soutenir davantage le peuple libanais.
Sur la Palestine, son message est direct : les factions palestiniennes doivent s’unir et les Arabes doivent davantage soutenir les Palestiniens. Il voit dans l’évolution de l’opinion publique occidentale, notamment chez les jeunes, une source d’espoir. Mais sans changement politique palestinien, avertit-il, il n’y aura «ni deux Etats, ni un Etat, ni aucun droit» pour les Palestiniens.
Enfin, sur l’Iran, Lakhdar Brahimi juge le risque d’un nouveau conflit armé important. Il affirme que le conflit est avant tout une guerre voulue par Israël et rappelle que les services de renseignement américains avaient conclu que l’Iran ne construisait pas de bombe nucléaire.
A. S.


