Une contribution de Mohamed Elbaikam(*) – Le 3 novembre, les Américains se rendront aux urnes pour élire l’ensemble des membres de la Chambre des représentants ainsi qu’une partie du Sénat. Comme à chaque élection, le débat sera dominé par des questions proches de la vie quotidienne : les prix, l’emploi, les impôts, l’immigration, les soins de santé, la sécurité publique et l’avenir des familles américaines.
Mais une élection législative aux Etats-Unis n’est pas un événement entièrement intérieur.
Lorsqu’un Américain élit un représentant ou un sénateur, cet électeur ne choisit pas seulement une personne qui votera sur les impôts, les budgets ou les lois régissant la vie quotidienne.
L’électeur confie un pouvoir politique à quelqu’un qui participera à des décisions dont les conséquences peuvent s’étendre de Washington à l’Europe, à l’Afrique, au Moyen-Orient et à l’Asie.
Il s’agit d’une responsabilité démocratique qui reste trop souvent en dehors du débat électoral.
Les Etats-Unis ne sont pas un pays ordinaire dans le système international. La taille de leur économie, la portée mondiale de leur puissance militaire, la force de leur monnaie, leur réseau d’alliances, leurs capacités technologiques et leur position au sein des institutions internationales donnent aux décisions américaines la capacité de modifier les calculs de nations entières. Une décision de financement peut changer le cours d’une guerre. Des sanctions peuvent mettre une économie à genoux. Une assistance militaire peut modifier l’équilibre des forces. Et une position diplomatique peut conférer une légitimité à une politique – ou la lui retirer.
Pour cette raison, la responsabilité d’un citoyen américain ne s’arrête pas lorsque le bulletin est déposé dans l’urne. Dans une démocratie, voter confère un pouvoir, mais implique également la responsabilité de demander des comptes à ceux qui l’exercent.
Cela ne signifie pas qu’il faille attribuer à chaque Américain la responsabilité personnelle de chaque guerre menée par le gouvernement ou de chaque décision avec laquelle un citoyen est en désaccord. Mais cela signifie qu’il faut reconnaître que, dans une démocratie, le pouvoir politique ne peut être entièrement dissocié de la source de sa légitimité. Les électeurs choisissent les membres du Congrès qui élaborent les lois, approuvent les crédits budgétaires, contrôlent l’exécutif et traitent des questions d’aide étrangère, de sanctions, de guerre et de forces armées.
La question électorale devrait donc être plus large que : que fera ce candidat pour ma communauté ?
Elle devrait également inclure une autre question : que fera cette personne du pouvoir américain lorsqu’elle en exercera une partie en mon nom ?
A notre époque, l’étiquette d’un parti ou un programme politique ne suffit plus, à elle seule, à déterminer qui mérite la confiance du public. Les partis comptent, et les programmes politiques comptent. Mais le monde est trop complexe pour qu’un manifeste électoral puisse anticiper chaque crise à laquelle un élu pourrait être confronté au cours de son mandat. Une guerre peut éclater alors qu’elle n’existait pas pendant la campagne. Une alliance peut se fissurer. Une catastrophe humanitaire peut survenir. Un membre du Congrès peut soudainement être amené à prendre position sur une question qui affecte la vie de milliers de personnes.
C’est à ce moment-là que la personne qui se trouve derrière le slogan se révèle : ses connaissances, son bilan, son indépendance intellectuelle, son respect des institutions, son intégrité, son courage moral et sa capacité à voir l’être humain derrière les cartes et les calculs stratégiques.
La politique étrangère n’est pas un échiquier dépourvu d’êtres humains.
Derrière chaque décision de faire la guerre se trouvent des familles. Derrière chaque arme financée se trouve la responsabilité de la manière dont elle pourra être utilisée. Derrière chaque gouvernement soutenu pour des raisons stratégiques se trouvent des sociétés qui peuvent subir les conséquences de ce soutien.
Les électeurs devraient donc se demander non seulement si un candidat peut améliorer les conditions de vie dans son pays, mais aussi si cette personne est capable de préserver la place et la réputation de l’Amérique à l’étranger.
Cette réputation ne repose pas uniquement sur la puissance militaire. Une grande partie de l’influence américaine s’est construite autour de l’idée que les Etats-Unis représentent un système fondé sur les institutions, l’Etat de droit, la responsabilité, la démocratie et la protection des libertés individuelles. On peut débattre de la constance avec laquelle Washington a respecté ces principes au cours de son histoire, mais il ne fait guère de doute qu’ils ont constitué une source importante du soft power américain et de sa capacité à bâtir des alliances.
La réputation dans les affaires internationales n’est pas quelque chose de superficiel.
C’est un capital stratégique.
Lorsqu’un pays est associé à des guerres inutiles, à des violations des droits humains, au soutien de politiques qui sapent la démocratie, ou lorsqu’il exige de ses adversaires qu’ils respectent le droit international tout en appliquant ce droit de manière sélective lorsqu’il s’agit de ses alliés, il perd plus que sa crédibilité morale. Il affaiblit l’un de ses instruments de puissance les plus importants : sa crédibilité.
Le Sahara Occidental offre un exemple relativement limité, mais révélateur.
Les Nations unies continuent de considérer le Sahara Occidental comme un territoire non autonome. En 1975, la Cour internationale de justice a conclu que les liens qui lui avaient été présentés n’établissaient pas une souveraineté territoriale de nature à écarter l’application du principe d’autodétermination. En 1991, les Nations unies ont créé une mission chargée d’organiser un référendum destiné à permettre à la population du territoire de déterminer son avenir politique.
Ce référendum n’a jamais eu lieu.
En décembre 2020, Washington a rompu avec plusieurs décennies de politique en reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental, dans le contexte d’un accord ayant permis le rétablissement des relations entre le Maroc et Israël. A mon avis, il est difficile de considérer ce changement comme résultant uniquement d’un intérêt national américain clairement défini. Il était lié à un accord diplomatique plus large ainsi qu’à des réseaux de pression, d’alliances et d’intérêts politiques opérant à Washington en faveur de cette orientation.
C’est ici que la question dépasse largement le seul Sahara Occidental. Lorsque les droits d’un peuple, ou un principe du droit international, peuvent devenir négociables dans le cadre d’un accord géopolitique, la question n’est plus simplement de savoir qui a remporté l’accord et qui l’a perdu. La question plus profonde est de savoir si la politique étrangère américaine est encore capable de distinguer l’intérêt national à long terme des intérêts plus étroits des groupes de pression, des alliés et des transactions politiques à court terme.
Les Sahraouis ont payé le prix de décisions dans lesquelles ils n’avaient aucune voix. Un peuple divisé entre le territoire et les camps de réfugiés a vu sa cause devenir un élément d’une équation qui ne concernait pas principalement son propre avenir. Si la politique étrangère américaine cherche à défendre un ordre international fondé sur le droit, elle ne peut pas demander au monde de respecter les règles tout en permettant que certaines de ces règles deviennent négociables chaque fois que des intérêts politiques interviennent.
Il ne s’agit pas d’une demande visant à ce que les électeurs américains fondent leurs choix sur un conflit sahraoui lointain. Il s’agit de défendre un principe unique : la politique étrangère ne devrait pas être prise en otage par des influences privées au détriment de l’intérêt public, et les droits des peuples ne devraient pas devenir des monnaies d’échange dans des accords auxquels ils ne sont pas représentés.
Le monde n’a pas besoin d’une Amérique faible. Le retrait des Etats-Unis des affaires mondiales ne produirait pas nécessairement non plus un ordre international plus juste. Les vides de pouvoir sont souvent comblés par d’autres puissances dont la conception de la liberté, du droit et de la démocratie peut être très différente.
Mais le monde a besoin d’une Amérique qui comprenne que la plus grande épreuve de la puissance n’est pas la capacité à l’utiliser, mais la capacité à la contenir lorsque son utilisation serait injuste.
Cela aussi relève de l’intérêt américain.
Une guerre malavisée ne tue pas uniquement à l’étranger. Elle vide les caisses du Trésor américain, blesse les soldats américains, divise la société et crée de nouveaux ennemis. Une alliance inconditionnelle peut procurer un avantage à court terme, mais elle peut également faire des Etats-Unis le partenaire de politiques qu’ils devront ensuite défendre politiquement et moralement. Fermer les yeux sur les abus commis par des alliés fournit aux adversaires de l’Amérique leur argument le plus puissant pour accuser Washington de pratiquer deux poids, deux mesures.
La protection des droits humains et du droit international n’est donc pas une charité que l’Amérique offre au monde. Elle fait partie de la protection de l’intérêt national américain à long terme.
Lorsqu’un citoyen américain entre dans l’isoloir, il ne devrait pas attendre la perfection d’un candidat. Les démocraties ne produisent pas de dirigeants infaillibles, et la politique étrangère ne peut pas être menée uniquement à partir de principes.
Mais les électeurs peuvent rechercher la compétence, l’indépendance, la connaissance, l’intégrité, l’humilité face à la complexité du monde et la capacité à imposer des limites à l’utilisation du pouvoir.
Ils peuvent se demander si un candidat est prêt à demander des comptes à un président appartenant à son propre parti. S’il posera des questions difficiles avant de financer une guerre. Si les droits humains sont considérés comme un principe universel ou simplement comme un instrument politique utilisé de manière sélective. Si le candidat est capable de faire la distinction entre alliance et dépendance, entre leadership et domination, et entre l’intérêt national à long terme et un intérêt servant un groupe de pression, un allié ou une conjoncture politique passagère.
A l’ère de la polarisation, la petite lettre inscrite à côté du nom d’un candidat – républicain ou démocrate – peut devenir plus puissante que toutes ces questions. Mais la démocratie s’affaiblit lorsque la loyauté partisane remplace le jugement politique et moral porté sur les individus auxquels le pouvoir est confié.
L’Amérique a besoin de partis et de programmes politiques. Mais elle a également besoin d’hommes et de femmes qui comprennent l’ampleur de l’autorité qu’ils détiennent et reconnaissent que certaines de leurs décisions toucheront des personnes qui n’ont pas le droit de vote aux élections américaines.
L’électeur américain élit quelqu’un pour le représenter. Mais, en raison de la place de l’Amérique dans le monde, cet électeur participe également au choix des personnes qui contribueront à déterminer comment l’une des plus grandes puissances de l’histoire exercera son pouvoir.
Le monde ne vote pas aux élections américaines. Mais il en subit souvent les conséquences.
M. E.
(*) Porte-parole des associations du secteur de la pêche et de l’agriculture au Sahara Occidental



