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Le carré militaire français de Sidi-Fredj : discret lieu de célébration de la colonisation jusqu’à nos jours

Une contribution d’Ali Farid Belkadi – A l’écart des grands monuments et des cérémonies officielles, un carré militaire français de Sidi-Fredj perpétuait encore, lors de la visite officielle effectuée le 12 septembre 2006, la mémoire du débarquement de juin 1830.

Bizarre et étonnant.

Présenté dans le rapport du Sénat français publié le 31 octobre 2007 comme le « cimetière de la conquête », ce modeste espace funéraire ne constituait pourtant pas un lieu historiquement neutre. Il conservait, dans le territoire même où commença l’invasion, la mise en scène mémorielle des premiers morts de l’armée expéditionnaire, tandis que les combattants algériens tombés en défendant leur pays demeuraient largement absents du paysage commémoratif.

La discrétion signalée en 2006 ne doit donc pas masquer la fonction symbolique alors reconnue au site. À Sidi-Fredj, la conquête était commémorée par la conservation des tombes françaises, par l’appellation officiellement reprise dans le rapport et par un entretien qui maintenait matériellement la présence du récit colonial. Le lieu apparaissait presque effacé dans la pinède, mais cette apparente modestie lui permettait précisément d’échapper à l’examen critique qu’aurait suscité un monument plus imposant. Aucune source publique consultée ne permet cependant de confirmer qu’en 2026 le carré existe encore dans le même état qu’auparavant.

Sous le signe de Mesmar Djha, le clou de Djha, ce carré militaire, tel qu’il était officiellement décrit en 2007, peut être interprété comme l’un de ces points d’ancrage par lesquels une domination révolue conserve une prise symbolique sur la maison qu’elle a officiellement quittée.

Il ne s’agit nullement de contester le respect dû aux morts, mais de refuser que leur sépulture puisse servir, même silencieusement, à consacrer l’entreprise militaire commencée en 1830. Si le carré existe encore, la conservation des tombes doit s’accompagner d’une contextualisation algérienne du débarquement, de la résistance locale et des violences de la conquête. Sans cette mise en perspective, le dispositif décrit par le Sénat français demeure moins un lieu d’histoire partagée qu’un fragment du récit élaboré par les conquérants.

La dissymétrie des morts, ici et là-bas

Le point de départ de cette réflexion n’est pas le refus de la sépulture française, encore moins l’appel à l’abandon ou à la profanation des cimetières chrétiens d’Algérie. Toute société qui entend demeurer fidèle à une éthique de la mort protège les tombes, quelles que soient l’origine, la religion ou la nationalité de ceux qui y reposent. L’Algérie indépendante n’aurait rien à gagner à imiter les violences symboliques du système colonial, lequel classa les vivants et les morts selon des hiérarchies raciales, juridiques et politiques. La question véritable commence lorsque le respect légitime des sépultures françaises est confronté au traitement réservé, en France, aux restes mortuaires d’Algériens tués, décapités, prélevés sur les champs de bataille, transférés dans les établissements savants et incorporés à des collections anthropologiques.

En mars 2011, j’ai été le seul Algérien, à ma connaissance, à avoir tenu entre mes mains, dans les collections anthropologiques du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, ces crânes de résistants et d’Algériens morts pendant la conquête coloniale. Certains reposaient dans les collections françaises depuis plus d’un siècle et demi. Depuis leur collecte et leur entrée au Muséum au XIXe siècle, aucun Algérien ne semble avoir bénéficié auparavant d’un accès comparable à ces restes mortuaires.

Sidi-Fredj, un seuil militaire devenu sanctuaire

La comparaison révèle une dissymétrie difficile à soutenir moralement. D’un côté, des tombes françaises situées sur le sol algérien font l’objet de recensements, de plans de réhabilitation, de crédits budgétaires, de missions consulaires, de regroupements, de gardiennage et d’interventions parlementaires répétées. De l’autre, des crânes algériens ont été conservés pendant plus d’un siècle dans les réserves du Muséum national d’histoire naturelle, transformés en objets de collection et désignés par des numéros d’inventaire qui ont longtemps tenu lieu d’identité. Le scandale ne réside pas dans le soin accordé aux cimetières, mais dans le contraste entre ce soin et la lenteur opposée au retour des restes humains arrachés à l’Algérie.

Cette contradiction oblige à dépasser les formules convenues sur le « patrimoine commun ». Un patrimoine ne devient commun que si les deux parties disposent d’une capacité comparable à le nommer, à l’interpréter et à décider de son devenir. Or les cimetières français d’Algérie sont présentés comme des lieux dont la conservation s’impose au nom de la mémoire des familles et de la dignité des morts, tandis que les dépouilles algériennes retenues dans les institutions françaises ont longtemps été placées sous le régime de l’inaliénabilité des collections publiques. Le mort français demeure une personne reliée à une famille, à une armée et à une nation ; le mort algérien, après décapitation et déplacement, devient une pièce administrativement possédée. Toute l’histoire coloniale de la différence des statuts tient dans cette opposition.

La presqu’île de Sidi-Fredj, appelée Sidi-Ferruch dans les sources coloniales, constitue le lieu où l’expédition commandée par le général de Bourmont établit sa tête de pont en juin 1830. Le débarquement commença le 14 juin et se prolongea pendant la phase d’installation des troupes, avant la bataille de Staouéli du 19 juin et la capitulation d’Alger le 5 juillet. L’expression employée par le rapport sénatorial de 2007, qui rattache le cimetière aux morts du débarquement du 15 juin, doit donc être replacée dans cette séquence : le 14 juin désigne le commencement de l’opération, tandis que les heures et journées suivantes correspondent à la consolidation du dispositif et aux premiers affrontements.

L’armée française ne débarqua pas dans un vide politique. Elle pénétra sur le territoire de la Régence d’Alger, affronta des forces mobilisées pour lui résister et transforma un incident diplomatique ancien en entreprise de conquête. Le choix de la presqu’île répondait à une logique opérationnelle : éviter les défenses immédiates d’Alger, mettre à terre les hommes, les chevaux, l’artillerie et les approvisionnements, puis progresser vers la capitale. Le carré militaire qui subsiste à Sidi-Fredj ne peut donc être séparé de cette décision stratégique. Il est la trace funéraire d’une armée venue imposer un changement de souveraineté par la force.

Avec le temps, la mémoire coloniale transforma ce point de débarquement en scène fondatrice. Les cérémonies, les récits militaires, les monuments et la toponymie convertirent l’invasion en commencement glorieux. Dans ce dispositif, les tombes apportaient la solennité du sacrifice : elles permettaient de présenter les premiers soldats morts non comme les agents d’une agression, mais comme les martyrs d’une œuvre nationale. Cette opération de transfiguration appartient au fonctionnement ordinaire des mémoires impériales, qui sacralisent leurs propres pertes tout en réduisant les morts adverses à des chiffres imprécis ou à des présences anonymes.

Le rapport du Sénat français, publié le 31 octobre 2007 à partir d’un contrôle effectué sur place le mardi 12 septembre 2006, décrit Sidi-Fredj comme un « modeste carré militaire » situé dans une pinède, à une vingtaine de kilomètres d’Alger et à quelques encablures de lieux de vacances du bord de mer. Il ne fournit cependant ni adresse, ni coordonnées géographiques, ni plan cadastral, ni photographie attribuée au carré. Le rapporteur constatait alors un entretien régulier et des dégradations fréquentes liées à cette proximité.

Lors des regroupements accomplis après l’indépendance, le Petit-Lac d’Oran avait été choisi comme grande nécropole de concentration, mais Sidi-Fredj avait été maintenu avec quelques autres sites en raison de sa charge historique. Cette présence est attestée au 12 septembre 2006 ; sa permanence jusqu’en 2026 ne peut être déduite du seul présent grammatical employé dans la publication de 2007.

L’histoire exacte du cimetière exige toutefois une enquête que les documents publics disponibles ne permettent pas encore d’achever. Il faut distinguer les inhumations originelles, les sépultures réorganisées, les transferts éventuels, les cénotaphes et les simples inscriptions commémoratives. Une stèle ne prouve pas à elle seule que le corps repose sous elle, surtout lorsque le lieu a connu plusieurs restaurations. La liste nominative des hommes concernés, leurs unités, les causes de leur décès et les mouvements ultérieurs de leurs dépouilles doivent être établis à partir des journaux de marche, des registres militaires, des états de pertes et des dossiers des sépultures de guerre.

Mesmar Djha : le clou laissé dans la maison

La parabole de Mesmar Djha éclaire la persistance de certains dispositifs mémoriels après la fin d’une domination. Djha vend sa maison mais conserve la propriété d’un clou fixé dans un mur. L’objet paraît dérisoire, si bien que l’acquéreur accepte la clause sans mesurer sa portée. Or la possession du clou donne à Djha un motif pour entrer dans la demeure, revenir à toute heure et suspendre ce qu’il souhaite jusqu’à rendre la maison inhabitable. La force de l’histoire vient de ce déplacement : ce qui semblait être un reste insignifiant devient l’instrument d’une emprise durable.

Appliquée au domaine mémoriel, cette image ne signifie pas que chaque tombe française serait une intrusion illégitime. Elle invite plutôt à examiner les droits symboliques, les discours et les interventions politiques qui s’attachent aux vestiges de la colonisation. Un cimetière peut être un lieu de recueillement familial ; il peut aussi devenir, lorsqu’il reste encadré par le vocabulaire de la conquête, le support d’une souveraineté narrative persistante. Celui qui conserve le pouvoir de nommer le site, de déterminer exclusivement ceux qui méritent d’y être commémorés et d’imposer le récit explicatif garde quelque chose de plus important qu’une parcelle de terrain : il conserve une prise sur l’interprétation du passé.

Le clou de Sidi-Fredj réside donc moins dans les croix ou les pierres que dans le maintien d’une appellation et d’un récit colonial. Parler sans distance critique de « cimetière de la conquête » revient à accepter que la conquête demeure la catégorie organisatrice du lieu. Les défenseurs algériens disparaissent alors une seconde fois : d’abord parce que leurs noms furent rarement conservés par l’archive militaire française, ensuite parce que le paysage commémoratif continue de raconter l’événement à partir des seuls morts du corps expéditionnaire français. Une contextualisation algérienne ne supprimerait pas les tombes ; elle retirerait au vieux clou son privilège de commander seul la mémoire de la maison.

Les cimetières chrétiens : une politique suivie et financée

Les chiffres disponibles interdisent de présenter l’entretien des cimetières français comme une préoccupation marginale. Une question publiée au Sénat français en 2009 rappelait que 523 cimetières civils français avaient été recensés en Algérie et qu’ils contenaient environ 209 000 sépultures.

À la suite de la visite d’État effectuée en Algérie en 2003 par le président français, un plan d’action et de coopération fut engagé avec les autorités algériennes afin d’assurer l’entretien et la réhabilitation des cimetières français, tandis que, lorsque la restauration des sépultures n’était plus matériellement possible, des opérations de regroupement des tombes et des restes mortels furent organisées dans des sites préservés. Ces interventions, conduites par circonscriptions consulaires, mobilisèrent les services de l’État français en relation avec les collectivités algériennes, les associations concernées et les familles, ce qui montre qu’une politique administrative, diplomatique et financière cohérente pouvait être mise en œuvre lorsqu’il s’agissait de préserver la dignité des morts et la mémoire des sépultures françaises en Algérie.

Rien de comparable ne fut entrepris, durant la même période et avec la même détermination institutionnelle, pour les restes mortuaires algériens conservés au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, parmi lesquels se trouvent des crânes provenant de combattants, de résistants, de prisonniers, de décapités et d’individus prélevés au cours ou dans le prolongement de la conquête coloniale. Alors que des moyens furent mobilisés pour identifier, restaurer, déplacer et protéger les sépultures françaises établies sur le sol algérien, ces restes humains algériens demeurèrent pendant des décennies dans les collections anthropologiques du Muséum, conservés dans des contenants de rangement scientifique dont certains, par leur forme et leur apparence, évoquent irrésistiblement de simples boîtes à chaussures. Cette différence de traitement ne relève donc pas seulement d’une question muséale ou technique : elle révèle une dissymétrie mémorielle beaucoup plus profonde, puisque la dignité funéraire reconnue aux morts français en Algérie ne fut jamais appliquée avec la même célérité aux morts algériens conservés en France.

Le contraste est d’autant plus saisissant que, dans un cas, les autorités françaises acceptèrent le principe même selon lequel des restes mortels ne pouvaient être abandonnés à la dégradation, à la dispersion ou à l’oubli et qu’ils devaient, lorsqu’une sépulture individuelle ne pouvait être maintenue, être regroupés dans un lieu identifié, entretenu et digne ; dans l’autre, des restes humains algériens demeurèrent durablement intégrés à des collections anthropologiques héritées du XIXe siècle, soumis à une logique de conservation scientifique qui avait précisément contribué, à l’époque coloniale, à les détacher de leur identité, de leur histoire et de leur destination funéraire. C’est cette contradiction qu’il faut désormais interroger : pourquoi ce qui fut considéré comme une obligation de respect envers les morts français ne le fut-il pas avec la même évidence envers les morts algériens ?

Le ministère français des Affaires étrangères indiquait qu’entre 2005 et 2008 plus de 1,5 million d’euros avaient été consacrés au programme, auxquels s’ajoutèrent 430 000 euros pour l’année 2009 et des contributions versées à un fonds de concours. À Oran, le regroupement des restes provenant de 7 340 sépultures au cimetière de Tamashouet fut achevé en mars 2009. Une réponse administrative publiée en 2017 estimait que le plan engagé depuis 2003 avait déjà permis le regroupement de deux cents petits cimetières pour une dépense supérieure à 4,6 millions d’euros, complétée par plus de 350 000 euros de contributions extérieures.

Les données plus récentes du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères indiquent qu’entre 2003 et 2018, 210 cimetières chrétiens furent regroupés, qu’une centaine furent entretenus et que plusieurs dizaines bénéficièrent de rénovations. Ces résultats ne prouvent pas que chaque cimetière soit irréprochablement conservé, car les documents officiels signalent aussi des dégradations, des actes de vandalisme, des difficultés budgétaires et des responsabilités partagées entre les familles, les collectivités algériennes et les services français. Ils établissent néanmoins l’existence d’une politique continue, dotée d’instruments administratifs, de crédits identifiables et de relais diplomatiques.

Il convient de reconnaître sans détour que l’Algérie a coopéré à cette politique. Les cimetières appartiennent au domaine des collectivités locales algériennes, et leur entretien général ou leur gardiennage ne peut être assuré sans l’intervention des autorités du pays. Les opérations de regroupement ont été réalisées dans un cadre concerté, même lorsque les débats sur leur opportunité, l’identification des restes ou le délai laissé aux familles pouvaient susciter des réserves. Cette coopération mérite d’être rappelée, car elle dément les discours selon lesquels l’Algérie indépendante aurait adopté une politique générale d’effacement des morts européens.

Le respect de ces sépultures exprime une obligation humaine et patrimoniale. Beaucoup de personnes enterrées dans les cimetières chrétiens ne furent ni des chefs militaires ni des idéologues de la colonisation, mais des femmes, des enfants, des ouvriers, des médecins, des employés ou des habitants dont la biographie ne se confond pas avec les décisions de l’État colonial. Même les tombes de militaires doivent être protégées contre la profanation, car la critique de la conquête ne saurait autoriser la vengeance sur les morts. La difficulté commence lorsque la sollicitude déployée en faveur de ces sépultures n’est pas accompagnée d’une exigence équivalente pour les Algériens dont les corps furent capturés jusque dans la mort.

Du champ de bataille à la collection anthropologique

Les crânes algériens conservés à Paris ne sont pas arrivés dans les collections par une mystérieuse circulation sans auteurs ni contexte. Ils appartiennent à une histoire dans laquelle la conquête militaire, la médecine des armées, l’anthropologie physique et le collectionnisme se rencontrent.

Des têtes furent prélevées sur des cadavres, après des exécutions ou à la suite de combats, puis adressées à des institutions savantes où elles furent mesurées, classées et comparées. L’opération accomplissait une double dépossession : elle privait les familles et les communautés de leurs morts, puis elle convertissait des personnes en spécimens susceptibles de soutenir les catégories raciales de la science européenne du XIXe siècle.

La violence ne réside donc pas seulement dans la mort, aussi terrible fût-elle, mais dans le traitement posthume.

Décapiter, emporter la tête, l’expédier, la nettoyer, lui attribuer une cote et la ranger dans une série anthropologique constituent des actes successifs qui prolongent la victoire militaire. Le corps de l’adversaire devient la preuve matérielle de sa défaite, puis le matériau d’un savoir produit par la puissance qui l’a vaincu. La collection ne se situe pas en dehors de la conquête ; elle en est l’un des prolongements administratifs et savants.

L’expression « boîtes à chaussures », souvent employée pour rendre sensible au public la banalité matérielle de ce rangement, n’est pas une désignation technique du Muséum. Elle décrit cependant une réalité morale : des restes humains individualisés, parfois accompagnés d’informations sur leur origine, leur mort ou leur collecteur, ont été conservés dans des contenants de réserve comme des objets inventoriés. La qualité éventuelle des matériaux de conservation ne change pas la nature du problème. Qu’une boîte soit ancienne ou moderne, neutre ou acide, réglementaire ou improvisée, elle demeure indigne lorsque le défunt est connu, que sa communauté réclame son retour et que l’institution oppose à la sépulture la permanence de la collection.

Zaatcha, Laghouat, Touggourt, l’Aurès, Constantine, Blida, l’Oued Righ, Ouargla et d’autres régions apparaissent dans les dossiers et inventaires relatifs aux restes algériens. Ces provenances dessinent une géographie qui recoupe les campagnes de conquête et de répression du XIXe siècle. Elles montrent que le phénomène ne peut être réduit à quelques chefs célèbres dont la restitution suffirait à refermer le dossier. Derrière les identifications les plus connues subsistent des séries d’individus anonymisés, mal décrits ou désignés selon le vocabulaire colonial, dont la provenance et les conditions d’acquisition doivent être reprises cote par cote.

À Zaatcha, la destruction de l’oasis en novembre 1849, après un siège d’une extrême violence, appartient aux épisodes les plus terribles de la conquête. La mort du cheikh Bouziane, de son fils et de Si Moussa fut suivie de décapitations et de l’exposition de leurs têtes. À Laghouat, l’assaut de décembre 1852 provoqua un massacre dont l’ampleur demeure au cœur de la mémoire locale. À Touggourt et dans l’Oued Righ, les opérations militaires, les exécutions et la collecte de restes s’inscrivent également dans la progression française vers le Sud. L’établissement d’une correspondance rigoureuse entre chaque épisode et chaque cote ne doit jamais être remplacé par une affirmation générale ; mais l’ensemble suffit à démontrer l’existence d’un système de prélèvement étroitement lié à la domination coloniale.

Le cas de Zaatcha : détruire, décapiter, conserver

Le siège de Zaatcha ne peut être ramené à une bataille conventionnelle opposant deux armées régulièrement constituées. L’oasis devint un espace d’anéantissement où combattants et habitants furent pris dans la même violence. Les récits militaires français eux-mêmes décrivent l’assaut final, la destruction des habitations et l’absence de quartier dans un langage qui, malgré les euphémismes de l’époque, laisse entrevoir l’étendue de la tuerie. L’exécution des chefs et la circulation de leurs têtes ajoutèrent à la destruction physique une volonté d’intimidation politique : il fallait montrer ce qu’il en coûtait de résister.

La présence, dans les collections anthropologiques, d’une série importante de restes attribués à Zaatcha ou à la région de Biskra oblige à reprendre l’enquête au-delà des quelques noms devenus emblématiques. Chaque numéro doit être relié à une notice ancienne, à un donateur, à une date d’entrée, à une provenance déclarée et, lorsque cela est possible, à un événement précis. Les anciennes catégories telles que « Arabe », « Kabyle », « nègre », « marabout », « sorcier » ou « insurgé » ne peuvent être reproduites comme des identités transparentes ; elles doivent être analysées comme les mots d’une administration et d’une anthropologie coloniales qui classaient les personnes selon leurs propres obsessions.

Le problème de Zaatcha révèle ainsi le lien entre massacre et archive. Les victimes dont le nom n’a pas été conservé ne sont pas moins historiques que les chefs identifiés. L’anonymat résulte souvent des conditions mêmes de la violence et de la collecte. Une institution contemporaine ne peut donc se contenter d’exiger une identification personnelle absolue avant toute restitution, car cette exigence ferait peser sur les morts la conséquence documentaire du crime dont ils furent victimes. Lorsque la provenance territoriale, la datation et le contexte colonial sont suffisamment établis, une restitution collective peut répondre plus justement à la nature collective de la dépossession.

Laghouat et la mémoire d’une catastrophe

La prise de Laghouat en décembre 1852 demeure l’un des événements les plus douloureux de la conquête du Sahara algérien. L’assaut fut conduit après l’encerclement de la ville et entraîna la mort d’un nombre considérable d’habitants et de défenseurs. Les évaluations varient selon les sources, ce qui impose de renoncer aux chiffres récités sans examen, mais aucune discussion arithmétique ne peut effacer la nature de l’événement : une ville fut prise par la force, sa population frappée massivement et son ordre social brisé au profit de l’occupation militaire.

Les restes attribués à Laghouat dans les collections françaises ne doivent pas être étudiés comme une annexe exotique de l’histoire médicale. Ils constituent des témoins humains d’une campagne dont la France conserve une partie des archives, des rapports et des objets, tandis que l’Algérie en porte la mémoire territoriale et familiale. Leur maintien dans les réserves reconduit la séparation imposée par la conquête entre le mort et sa terre. La restitution ne réparerait pas la catastrophe, mais elle mettrait fin à l’un de ses prolongements les plus concrets.

La qualification de « génocide » employée dans la mémoire algérienne pour Laghouat et, plus largement, pour certaines séquences de la conquête, doit être traitée avec sérieux. Au sens juridique contemporain, le génocide suppose l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel. Établir cette intention exige une démonstration documentaire précise et ne peut résulter du seul constat, pourtant incontestable, d’un massacre. Au sens historique et politique, le terme exprime la perception d’une entreprise d’anéantissement, alimentée par les massacres, les enfumades, les destructions de récoltes, les déplacements et les famines. L’article peut employer la notion comme thèse à examiner et à argumenter, mais non comme une qualification judiciaire déjà prononcée.

Cette précaution ne doit pas devenir un refuge commode pour minimiser la violence coloniale. Les débats terminologiques n’abolissent ni les morts ni les pratiques de destruction. Ils obligent au contraire à mieux établir les chaînes de commandement, les ordres, les objectifs militaires, les discours sur la population et les effets démographiques des campagnes. Une histoire rigoureuse peut être accusatrice sans devenir approximative ; elle gagne même en force lorsqu’elle distingue la preuve, l’interprétation et la qualification juridique.

Touggourt et le Sud : la conquête prolongée

La conquête de Touggourt et de l’Oued Righ rappelle que l’occupation d’Alger en 1830 ne signifia nullement la maîtrise immédiate du territoire. La domination française s’étendit pendant plusieurs décennies par des campagnes successives, des alliances imposées, des sièges, des colonnes mobiles et l’installation de postes militaires. Le Sud ne fut pas un espace tardivement ajouté à une Algérie déjà pacifiée, mais l’un des théâtres où se poursuivit la construction violente de l’ordre colonial.

Les restes humains associés à Touggourt, à l’Oued Righ, à Ouargla ou aux régions sahariennes doivent être replacés dans cette temporalité longue. Leur présence dans les collections documente le déplacement du front colonial et l’intérêt croissant de la médecine militaire et de l’anthropologie pour les populations du Sahara. Les collecteurs n’étaient pas toujours les auteurs directs de la mise à mort, mais ils bénéficiaient d’un système qui rendait les corps accessibles, transportables et appropriables. La responsabilité institutionnelle ne se réduit donc pas à l’intention personnelle de chaque médecin ; elle tient aux conditions politiques qui transformaient les morts colonisés en ressources scientifiques.

Une enquête exhaustive devra distinguer les résistants identifiables, les prisonniers, les exécutés, les morts d’hôpital, les individus prélevés dans des cimetières et les dépouilles dont les notices ne permettent encore aucune conclusion. Cette distinction protège la vérité historique et empêche que chaque crâne algérien soit automatiquement présenté comme celui d’un chef décapité. Elle ne diminue pas l’exigence de restitution, car un mort anonyme ou un patient décédé sous domination coloniale conserve la même dignité qu’une personnalité historique.

Juillet 2020 : restitution proclamée, des têtes prêtées

Le 3 juillet 2020, vingt-quatre crânes quittèrent la France pour l’Algérie, où ils furent accueillis avec les honneurs avant leur inhumation au cimetière d’El-Alia. L’événement fut présenté publiquement comme une restitution historique. Il répondait à une demande algérienne officielle et à un travail d’identification mené dans le cadre d’un comité mixte. Pourtant, la ministre française de la Culture reconnut devant le Sénat, en octobre 2022, que l’opération avait juridiquement pris la forme d’un dépôt et non d’une restitution définitive, en raison du statut des collections publiques.

La France prête des morts qu’il faut lui rendre

Cette différence n’est pas une subtilité réservée aux juristes. Restituer signifie reconnaître que les restes doivent sortir définitivement de la propriété publique française et revenir à ceux auxquels ils ont été soustraits ; déposer signifie que l’institution ou l’État d’origine conserve juridiquement une forme de propriété pendant qu’il confie matériellement les restes à un autre État. Appliquée à des crânes de résistants, cette distinction produit une situation moralement saisissante : même inhumés en Algérie, les morts pouvaient encore être traités dans le droit français comme des éléments d’une collection prêtés pour une durée déterminée.

Les débats parlementaires de 2022 révélèrent en outre des désaccords sur le degré d’identification de plusieurs individus et sur la présentation publique de l’opération. La réponse ministérielle affirma que vingt-quatre crânes sur quarante-cinq remplissaient les conditions retenues par la commission pour être remis. Une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale mentionna pour sa part quarante-cinq restes examinés, trois manquants, cinq insuffisamment documentés, trente-sept étudiés et vingt-six considérés comme restituables, dont vingt-quatre avaient été déposés en Algérie, tandis que deux demeuraient au MNHN. Ces données doivent être citées comme celles des documents parlementaires concernés et confrontées aux archives du comité, car elles ne dispensent pas d’un inventaire plus vaste du corpus algérien.

La loi française du 26 décembre 2023 relative à la restitution de restes humains appartenant aux collections publiques a créé un cadre général permettant, sous certaines conditions, leur sortie du domaine public. Elle constitue une avancée importante, mais elle ne produit aucune restitution automatique. Chaque dossier dépend encore d’une demande étatique, d’une procédure, d’un examen scientifique et de décisions administratives. La question algérienne demeure donc ouverte, notamment pour les restes qui ne furent pas inclus dans le groupe de 2020 ou dont les notices demandent des recherches supplémentaires.

Respecter les cimetières, restituer les dépouilles

Opposer brutalement les cimetières chrétiens aux crânes algériens pourrait conduire à une impasse si l’on en déduisait que le soin accordé aux premiers devrait être réduit. La conclusion éthique doit être exactement inverse : le respect dont bénéficient les tombes françaises fournit la mesure du respect qui doit être accordé aux morts algériens. Si une sépulture européenne dégradée justifie une intervention diplomatique, un budget, un gardiennage et une restauration, la conservation d’un crâne identifié ou territorialisé dans une réserve muséale justifie au moins une enquête transparente, la consultation des communautés concernées et une procédure de retour.

La symétrie recherchée n’est pas comptable. Il ne s’agit pas de réclamer un euro pour les restes algériens chaque fois qu’un euro est consacré à une tombe française, ni de conditionner l’entretien des cimetières à la restitution préalable des collections. Il s’agit de rétablir une égalité de principe : aucun mort ne doit être réduit à un trophée, aucun ancêtre ne doit demeurer captif d’une institution au seul motif qu’il fut anciennement incorporé à son inventaire, et aucune mémoire nationale ne doit conserver le monopole de la narration sur un lieu situé dans le territoire d’une autre nation.

Cette égalité impose également à l’Algérie ses propres responsabilités. Les cimetières doivent être protégés contre les profanations, les archives locales conservées, les registres numérisés et les opérations de regroupement documentées avec précision. Les restes algériens rapatriés doivent, de leur côté, faire l’objet d’un traitement transparent, respectueux des familles et des communautés, avec publication des données d’identification et reconnaissance des incertitudes. La souveraineté mémorielle ne consiste pas à substituer un secret national à un secret institutionnel français ; elle suppose de rendre l’histoire accessible et vérifiable.

Pour une nouvelle lecture de Sidi-Fredj

Si son existence matérielle est confirmée par un nouveau constat, le carré militaire de Sidi-Fredj pourrait devenir un lieu exemplaire à condition que sa conservation soit accompagnée d’un dispositif historique conçu du point de vue du territoire algérien. Une signalétique bilingue ou trilingue devrait expliquer le débarquement des 14 et 15 juin 1830, la bataille de Staouéli, les forces en présence, les pertes françaises connues, la résistance algérienne et l’histoire de la constitution du cimetière. Elle devrait préciser que l’expression « cimetière de la conquête » appartient à la nomenclature mémorielle française et ne constitue pas une qualification neutre adoptée par l’histoire algérienne.

Il faudrait également publier l’inventaire complet des sépultures et monuments, avec photographie, transcription, état de conservation et référence aux registres. L’enquête devrait déterminer les tombes originelles, les réinhumations et les cénotaphes, puis rechercher les noms des Algériens morts pendant les premiers combats. Lorsque ceux-ci ne peuvent être retrouvés, un monument pourrait reconnaître collectivement les défenseurs anonymes du territoire. Cette présence ne diminuerait en rien la dignité des soldats français ; elle mettrait fin à l’exclusivité coloniale du paysage funéraire.

Le site pourrait enfin être relié à une histoire plus vaste des violences funéraires de la conquête. Une exposition permanente, sobre et documentée, montrerait comment certaines dépouilles algériennes quittèrent les champs de bataille pour rejoindre les collections françaises. Le visiteur comprendrait alors que la France a laissé en Algérie des tombes dont elle demande légitimement la protection, tandis qu’elle a emporté en France des morts algériens auxquels elle a longtemps refusé la sépulture. Ce rapprochement donnerait au lieu une portée critique sans transformer le cimetière en tribune hostile aux défunts.

Sidi-Fredj deviendrait ainsi moins le sanctuaire d’une conquête que le laboratoire d’une histoire désarmée de ses mythes. Le respect des morts y serait maintenu, mais il cesserait de servir de paravent à l’ancien récit impérial. Les visiteurs français pourraient y retrouver leurs morts sans être invités à célébrer l’invasion, tandis que les visiteurs algériens verraient enfin reconnue la résistance de ceux dont les noms furent effacés.

La qualification du crime colonial

L’expression « sites du génocide français en Algérie » porte une accusation d’une extrême gravité. Elle s’enracine dans la mémoire des massacres, des enfumades, des razzias, des destructions de villages et de récoltes, des déplacements de populations et des famines qui accompagnèrent la conquête. Elle renvoie également aux discours de certains acteurs français du XIXe siècle, qui envisagèrent l’extermination, le refoulement ou la disparition des populations comme des issues acceptables de la guerre coloniale. Ces éléments interdisent de réduire la notion à une simple outrance polémique.

Pour Zaatcha, Laghouat et les autres foyers de résistance, la méthode la plus solide consiste à documenter chaque séquence : objectifs déclarés, composition des populations, modalités du siège ou de l’assaut, ordres donnés, sort des prisonniers, nombre et statut des victimes, destruction des moyens de subsistance, traitement des cadavres et effets ultérieurs. La qualification générale doit émerger de ce faisceau de preuves. Employer le mot génocide comme hypothèse historique argumentée renforce le débat ; l’utiliser comme substitut à l’enquête l’affaiblirait.

La prudence terminologique ne saurait toutefois neutraliser le jugement moral. La décapitation des résistants, l’exposition des têtes, leur circulation et leur incorporation dans des collections constituent des profanations et des violences institutionnelles, quelles que soient les discussions sur la catégorie pénale applicable à l’ensemble de la conquête. Sur ce point, le devoir de restitution ne dépend pas de l’obtention préalable d’un verdict sur le génocide. La dignité humaine suffit.

Retirer le clou sans profaner la tombe

Le carré militaire français que le rapporteur du Sénat français visita mystérieusement et sur la pointe des pieds à Sidi-Fredj le 12 septembre 2006 occupait peu d’espace, mais il concentrait une question immense. Dans la pinède où il était alors entretenu, il rappelait les premiers morts de l’armée débarquée en juin 1830 ; dans le vocabulaire qui le désignait, il perpétuait la lecture française de la « conquête » ; dans le silence entourant les défenseurs algériens, il reproduisait l’inégalité documentaire instaurée par la victoire. Cette existence constatée en 2006 et publiée en 2007 constitue la preuve de sa conservation en 2026, laquelle exige désormais un contrôle sur place ou une attestation récente du service gestionnaire.

La politique consacrée aux cimetières français d’Algérie prouve qu’une action suivie est possible lorsque la volonté administrative existe. Des centaines de sites ont été recensés, des millions d’euros engagés, des milliers de sépultures regroupées et des coopérations organisées entre administrations, consulats, collectivités et associations. Cette mobilisation est légitime parce que les morts ont droit au respect. Elle devient cependant moralement accusatrice lorsque la même évidence n’est pas appliquée aux Algériens dont les crânes et autres restes demeurent dans les collections françaises.

Les boîtes des réserves muséales et les tombes entretenues de Sidi-Fredj appartiennent à un même système historique renversé.

La France demande que les morts qu’elle a laissés en Algérie soient protégés comme des personnes, tandis que les morts algériens qu’elle a emportés en France ont été juridiquement et scientifiquement traités comme des biens.

La sortie de cette contradiction ne passe ni par l’abandon des cimetières chrétiens ni par une guerre des sépultures, mais par l’extension du même principe de dignité à tous les défunts.

Retirer Mesmar Djha ne signifie donc pas arracher les croix, détruire les pierres ou chasser les morts français de la terre algérienne. Cela signifie retirer au récit colonial le droit exclusif d’habiter les lieux, contextualiser le « cimetière de la conquête », inscrire dans le paysage la présence des résistants algériens, ouvrir les archives, publier les inventaires et restituer les dépouilles détenues en France. Le clou véritable n’est pas la tombe ; il est le privilège de nommer, de conserver et de décider seul.

Lorsque les cimetières français d’Algérie seront protégés sans célébration de la domination, lorsque les combattants algériens seront reconnus sur les lieux mêmes où ils résistèrent, lorsque les crânes de Zaatcha, de Laghouat, de Touggourt et des autres régions auront quitté les réserves pour recevoir une sépulture digne, alors Sidi-Fredj pourra cesser d’être le discret sanctuaire d’une conquête. Il deviendra un lieu de vérité, où le respect des morts ne servira plus à prolonger la hiérarchie coloniale, mais à l’abolir jusque dans la mémoire.

Conclusion

Au terme de cette comparaison, le constat est particulièrement sévère pour les institutions françaises. Lorsqu’il s’agissait de protéger, restaurer, regrouper et honorer les sépultures françaises demeurées en Algérie, l’État sut mobiliser des administrations, des budgets, des relais diplomatiques, des associations et des procédures adaptées au nom du respect dû aux morts. Lorsqu’il s’agissait, en revanche, de restes humains algériens conservés dans les collections publiques françaises, parmi lesquels figuraient des hommes morts dans le contexte de la conquête coloniale, la réponse institutionnelle fut longtemps dominée par les catégories du patrimoine, de l’inaliénabilité et de la gestion muséale. La contradiction est difficile à éluder : la France avait depuis longtemps admis qu’un mort français ne devait pas être abandonné sans sépulture digne, tout en maintenant des morts algériens sous un statut qui permettait encore de les considérer juridiquement comme des éléments de collections publiques.

Le transfert de vingt-quatre crânes en 2020 n’effaça pas immédiatement cette contradiction, puisque leur remise à l’Algérie prit d’abord la forme juridique d’un dépôt, un prêt bureaucratique, et non d’une restitution définitive.

Derrière les cérémonies, les discours et les symboles demeurait ainsi une réalité administrative révélatrice : des hommes pouvaient avoir retrouvé la terre algérienne et reçu une sépulture tout en restant, dans l’ordre juridique français, liés à une collection nationale. Peu de situations résument avec autant de netteté la difficulté de l’État français à rompre complètement avec les catégories héritées de l’histoire coloniale lorsqu’elles ont été incorporées au droit, aux inventaires et aux pratiques des institutions scientifiques.

Il ne suffit donc pas d’invoquer la complexité juridique pour clore le débat. Le droit lui-même est une construction politique et historique, et lorsqu’il aboutit à protéger avec diligence les sépultures des uns tout en retardant pendant des décennies la restitution des autres, il devient légitime d’interroger les priorités qu’il a consacrées. La question posée par ces restes humains dépasse ainsi le seul Muséum national d’Histoire naturelle : elle concerne la capacité de l’État français à appliquer aux morts issus de la colonisation le même principe de dignité qu’il revendique pour ses propres morts. Tant que cette égalité de traitement n’est pas pleinement réalisée, les discours sur la mémoire partagée, l’apaisement et la réconciliation demeurent fragiles, car aucune politique mémorielle sérieuse ne peut durablement distinguer entre les morts que l’on honore et ceux que l’on administre.

A.-F. B.

Auteur, historien, anthropologue

Sources et orientations bibliographiques

– Ali Farid Belkadi, « Boubaghla, Le sultan à la mule grise. La résistance des Chorfas » 517 pp. Editions Thala, Novembre 2014. Alger. 

– Sénat, Charles Guené, Lieux de mémoire : comment ne pas les oublier, rapport d’information no 65, 31 octobre 2007, section consacrée aux nécropoles d’Algérie.

– Sénat, question écrite no 08306 de Jean-Pierre Sueur et réponse du ministère des Affaires étrangères et européennes, 9 avril et 11 juin 2009.

– Assemblée des Français de l’étranger, Entretien et surveillance des cimetières français en Algérie, réponse administrative publiée en 2017.

– Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, Les cimetières civils en Algérie, état des opérations de regroupement et de rénovation, mise à jour du 25 novembre 2025.

– Sénat, question d’actualité no 0060G de Catherine Morin-Desailly et réponse de la ministre de la Culture, séance du 26 octobre 2022.

– Assemblée nationale, proposition de loi no 398 visant à permettre la restitution de restes humains algériens conservés dans les collections publiques françaises, XVIe législature.

– Loi no 2023-1251 du 26 décembre 2023 relative à la restitution de restes humains appartenant aux collections publiques.

– Benjamin Stora, Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie, rapport remis au président de la République, janvier 2021.

– Muséum national d’histoire naturelle, inventaires et documentation de la collection d’anthropologie biologique, à confronter aux dossiers de collecte, de don et d’entrée.

– Service historique de la Défense, journaux de marche, rapports d’opérations et dossiers relatifs à l’expédition de 1830, à Zaatcha, à Laghouat et aux campagnes du Sud algérien.

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