Par Kahina B.-H. – Sous l’impulsion de l’organisation Forbidden Stories et d’Amnesty International, un groupe de 39 médias du monde entier vient de publier une grande enquête sur les services de la DGST marocaine que dirige l’innommable Abdellatif Hammouchi. Grâce à des documents secrets et aux révélations exclusives de trois anciens espions, les journalistes dévoilent comment le pouvoir marocain a mis en place un système de surveillance géant pour écouter et traquer ses opposants, mais aussi des dirigeants étrangers.
La machine est dirigée depuis le palais royal de Rabat par un conseiller très proche du roi, qui transmet ses ordres à la DGST. C’est cette agence qui pilote toute la partie technique. Elle s’en prend à de nombreuses cibles, comme les opposants politiques ou les journalistes, mais elle est aussi allée jusqu’à pirater le téléphone du Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, pour faire pression sur lui lors d’une crise diplomatique importante.
Un ex-espion marocain, surnommé «Safir», raconte que les agents commencent toujours par utiliser des méthodes classiques. Ils mettent les cibles sur écoute grâce à la complicité de l’opérateur Maroc Telecom, installent des caméras et des micros espions dans les appartements ou les voitures, et s’appuient sur un immense réseau d’indicateurs dans la rue. Si une cible est trop prudente, les agents profitent parfois d’un passage à la frontière pour lui confisquer son téléphone pendant quelques minutes et y installer un mouchard.
Quand ces méthodes ordinaires ne suffisent plus, la DGST utilise son arme secrète : le logiciel espion israélien Pegasus, acheté en cachette en 2017. Ce programme est redoutable, car il permet d’entrer dans un téléphone de manière invisible, sans même que la victime ait besoin de cliquer sur un lien. Une fois installé, Pegasus aspire absolument tout en arrière-plan : les photos, les messages chiffrés, les appels et la localisation géographique en temps réel.
Le but de cette surveillance totale n’est pas seulement de surveiller, mais de détruire les opposants. L’ex-espion explique que la DGST utilise les données intimes volées pour faire du chantage, inventer de fausses accusations et lancer de violentes campagnes de diffamation dans des médias complices. Les cibles sont ainsi condamnées d’avance par une justice aux ordres du pouvoir, ce que «Safir» résume en une phrase glaciale : «Nous commençons par le verdict.»
Le cas du journaliste Omar Radi est le parfait exemple de cette machine à broyer. Pour avoir enquêté sur la corruption du régime, il a été traqué par des micros installés chez lui et piraté par Pegasus. Victime d’un procès truqué, il a passé plusieurs années en prison avant d’être libéré et de devoir s’exiler en Allemagne. Même là-bas, il se sait toujours suivi par les espions marocains, ce qui confirme le témoignage de «Safir» sur cette police politique devenue hors de contrôle et sans aucune pitié.
En exportant ses méthodes de harcèlement jusqu’au cœur de l’Europe, la DGST prouve que sa traque ne connaît plus de frontières. Une impunité totale qui pose une question désormais brûlante : pourquoi les démocraties occidentales continuent-elles à fermer les yeux face au chantage de l’espion en chef du roi ?
K. B.-H.


