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Ben Jelloun et les «60% d’Algériens» à Ceuta : comment se fabrique un chiffre de propagande

Par M. Aït Amara – Un pourcentage peut devenir une arme redoutable lorsqu’il n’est accompagné ni d’une source, ni d’une méthode, ni d’une démonstration. C’est précisément ce qui se produit avec cette affirmation selon laquelle «60%» des migrants ayant tenté de rejoindre Ceuta seraient des Algériens. Le chiffre circule de commentaire en commentaire, comme une vérité acquise, dans les cercles faisandés de l’extrême-droite française et de ses appendices de service, alors qu’il devrait d’abord susciter une exigence élémentaire : qui l’a établi, comment et sur quelles bases ?

Tahar Ben Jelloun, l’entremetteur de Boualem Sansal dans le salons de massage littéraire parisiens, n’affirme pas directement ce chiffre ; il écrit : «On me dit que 60% parmi eux sont Algériens». La précaution est purement formelle. Lorsqu’un «écrivain» surdimensionné par le complexe médiatico-politique français corrompu relaie une donnée aussi sensible, il lui donne une visibilité et une crédibilité considérables. Le «on me dit» ne dispense pas de la responsabilité intellectuelle. Bien au contraire.

Raisonnons un instant. Si ce pourcentage correspond à la réalité, cela signifie que près de 45 000 Algériens auraient quitté le pays pour rejoindre le Maroc avant de tenter de gagner Ceuta. Comment une telle masse humaine aurait-elle pu franchir une frontière terrestre hermétiquement verrouillée depuis des décennies et soumise à une surveillance permanente ? Qui peut sérieusement soutenir qu’un mouvement d’une telle ampleur aurait échappé à la vigilance des services de sécurité algériens, sans laisser de traces ni susciter le moindre rapport circonstancié ? Ceux qui connaissent cette frontière savent qu’elle n’a rien d’une passoire. Les Marocains qui ont tenté de la franchir dans l’autre sens et ont pu faire demi-tour vivants en détalant comme des lièvres traqués dès que les premières balles ont sifflé, pourraient en témoigner.

Ce qui frappe, au fond, ce n’est pas tant la fragilité de ce chiffre que la facilité avec laquelle il est accueilli lorsqu’il conforte un récit déjà construit. Une statistique sans origine connue devient soudain un argument d’autorité. Le doute, pourtant indispensable à toute démarche intellectuelle, disparaît au profit de la répétition.

Cette légèreté est d’autant plus regrettable que le véritable scandale est ailleurs. Pendant qu’on disserte sur la nationalité des migrants, des dizaines de pauvres esclaves marocains, que personne ne pleure, ont trouvé la mort en mer ou aux abords de Ceuta. Leur tragédie est reléguée au second plan. L’émotion cède la place au comptage et la compassion s’efface derrière la spéculation statistique.

On attend d’un écrivain – un vrai, pas un greffier de la pensée officielle marocaine – qu’il oppose la raison aux emballements collectifs des grégaires du gourou Retailleau, qu’il questionne les certitudes plutôt qu’il ne les accompagne. Reprendre une donnée dont personne n’est capable d’établir l’origine, même sous la forme prudente d’un «on me dit», loin d’élever le débat, contribue au contraire à brouiller la frontière entre information et rumeur.

L’Algérie qui dérange n’en est pas à sa première campagne de caricatures, de procès d’intention et de chiffres brandis comme des armes. Elle a trop souvent servi de cible aux récits fabriqués et aux vérités préfabriquées pour que ceux qui prétendent parler au nom de l’intelligence ne s’autorisent plus la moindre rigueur. Les faits ne sont pas des accessoires que l’on convoque lorsqu’ils confortent une thèse, mais le socle même de toute parole responsable. Les statistiques ne sont pas des talismans qu’on agite pour impressionner les foules, mais doivent être sourcées, vérifiées et démontrées.

Mais qu’est-ce qu’un esprit aussi pauvre en discernement que celui de Tahar Benjelloun peut-il bien saisir de la vérité, de la nuance et de la complexité ? Et que peut-on espérer d’une pensée en jachère, incapable de produire autre chose que les poncifs du moment ?

M. A.-A.

3 Commentaires

  1. « …………On attend d’un écrivain – un vrai, pas un greffier de la pensée officielle marocaine – qu’il oppose la raison ……….. »
    On pourra toujours ………….attendre !!!
    Car , comme dit l Adage qui a traversé des Siècles « Si tu n as pas de Respect pour toi même alors ne te fixes pas de Limites morales » !!

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  2. Selon les rapports, 60 % des migrants ayant tenté de rejoindre Ceuta étaient algériens. Cela signifie que 60 % de la population du royaume alaouite est algérienne et que la minorité alaouite ne représente que 40 % de la population.

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