Par Mehenna H. – Il n’aura fallu que quelques heures après l’afflux massif de migrants marocains vers Ceuta pour voir l’Europe ressortir les réflexes les plus brutaux de son arsenal sécuritaire. Frontières verrouillées, déploiement militaire, appels à l’expulsion rapide, solidarité européenne autour de la protection des frontières : le spectacle rappelle, par son caractère hermétique, les mesures exceptionnelles prises durant la pandémie de Covid-19. A l’époque, il s’agissait d’empêcher un virus d’entrer. Aujourd’hui, le vocabulaire employé par la classe politique européenne indique clairement que les Marocains sont, en réalité, considérés comme une grave menace sanitaire.
Le contraste est d’autant plus saisissant que, depuis des années, les dirigeants occidentaux n’ont cessé de présenter le Maroc comme un Etat «exemplaire». Emmanuel Macron a régulièrement qualifié le royaume de partenaire «stratégique» et souligné la solidité des relations franco-marocaines. Les institutions européennes décrivent elles aussi le Maroc comme un partenaire «proche, fiable et stratégique». Pedro Sanchez, après avoir normalisé les relations avec Rabat, a défendu une coopération étroite avec le royaume sur les plans économique, diplomatique et migratoire. Quant à Donald Trump, sa reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental en 2020 avait été présentée comme la consécration d’une alliance privilégiée entre Washington et Rabat.
Pendant des années, une partie des médias européens intéressés a relayé le récit d’un Maroc stable, réformateur, attractif pour les investisseurs et engagé sur la voie de la prospérité. Le royaume était présenté comme une exception régionale, un archétype de développement et un allié incontournable de l’Occident.
Alors une question dérange : si ce tableau est fidèle à la réalité, pourquoi des dizaines de milliers de Marocains risquent-ils leur vie pour rejoindre Ceuta ? Pourquoi fuir un pays que tant de responsables politiques étrangers présentent comme une réussite ? Et surtout, pourquoi ceux qui incarnent malgré eux les difficultés sociales du royaume deviennent-ils soudain des personnes qu’il faudrait refouler au plus vite ?
Les gouvernements européens répondront qu’il ne s’agit pas d’un jugement sur le Maroc, mais d’une nécessité de contrôler les frontières extérieures de l’Union. Pedro Sanchez lui-même a affirmé que l’Espagne rétablirait l’ordre et garantirait la sécurité de ses frontières avec «tous les moyens disponibles». Cet argument, s’il relève de la souveraineté des Etats, n’efface cependant pas une contradiction politique plus profonde.
On ne peut célébrer indéfiniment les succès supposés d’un partenaire tout en traitant comme une urgence absolue l’arrivée de ses propres citoyens lorsqu’ils cherchent un avenir ailleurs. Les personnes qui franchissent la frontière ne sont pas devenues différentes en traversant quelques centaines de mètres de mer. Si elles sont aujourd’hui perçues comme un problème, c’est parce qu’elles mettent à l’épreuve un récit officiel trop souvent construit sur la diplomatie et les intérêts géopolitiques plutôt que sur la réalité sociale vécue par une majorité de la population marocaine écrasée par la misère.
Aussi Ceuta agit comme un révélateur. Elle expose moins une crise migratoire qu’une crise de cohérence. Les discours d’autosatisfaction sur la prospérité artificielle du Maroc se heurtent brutalement aux images de milliers de personnes prêtes à tout quitter. Derrière les grillages, les patrouilles et les frontières refermées se cache une question que les dirigeants européens comme marocains préfèrent éviter : si le modèle est aussi convaincant qu’on le proclame, pourquoi tant de citoyens cherchent-ils à lui échapper et pourquoi l’Europe se recroqueville-t-elle dès l’arrivée des citoyens de ce modèle paradigmatique ?
Bref, Ceuta met à nu une hypocrisie européenne aussi manifeste que révélatrice.
M. H.


