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De «l’autoroute Donald Trump» au port de Dakhla : l’inscription américaine et israélienne dans l’occupation du Sahara Occidental

Une contribution d’Isabel Lourenço(*) – La décision marocaine de donner le nom de Donald J. Trump à l’axe routier de 1 055 kilomètres reliant Tiznit à Dakhla ne relève pas d’une simple flatterie diplomatique. Cette route traverse le Sahara Occidental occupé et conduit vers le futur port en eau profonde de Dakhla Atlantique, élément central de la stratégie économique et géopolitique développée par le Makhzen sur le territoire sahraoui.

Donald Trump a publiquement remercié Mohammed VI pour cet « honneur » et déclaré qu’il espérait parcourir prochainement toute la longueur de la route. Derrière cette apparente anecdote se trouve pourtant une opération politique soigneusement construite : associer publiquement le président des États-Unis à une infrastructure destinée à consolider l’intégration du territoire occupé dans l’espace économique marocain.

Cette décision possède également une forte importance toponymique. Au Maroc, les grandes avenues, routes et infrastructures publiques portent traditionnellement les noms de Hassan II, Mohammed VI ou d’autres figures de la dynastie alaouite. L’adoption du nom de Donald Trump dans cette cartographie officielle du pouvoir revient donc symboliquement à intégrer le président américain dans le récit dynastique et territorial du royaume, comme s’il devenait le garant extérieur de la continuité de l’occupation.

Dans un contexte colonial, la toponymie n’est jamais neutre. Nommer une route, une ville ou un port signifie revendiquer l’espace, effacer son histoire antérieure et imposer un récit de souveraineté. Le nom de Trump est ainsi placé matériellement sur le territoire sahraoui comme la signature politique américaine apposée à l’occupation.

La matérialisation de la proclamation du 10 décembre 2020

L’autoroute commémore implicitement la proclamation américaine du 10 décembre 2020, par laquelle l’administration Trump prétendait reconnaître la souveraineté marocaine sur « l’ensemble du territoire du Sahara Occidental ». Cette décision fut annoncée parallèlement à la normalisation des relations entre le Maroc et Israël.

Cette proclamation unilatérale n’a cependant pas modifié le statut juridique international du Sahara Occidental. Le territoire demeure inscrit depuis 1963 sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies, dans le cadre d’un processus de décolonisation toujours inachevé.

Une déclaration présidentielle américaine ne peut ni transférer la souveraineté sur un territoire tiers ni supprimer le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination. Elle offre néanmoins au Maroc une couverture politique considérable, que Rabat utilise pour attirer des investissements, multiplier les infrastructures et présenter progressivement l’occupation comme un fait accompli irréversible.

La formule américaine visant « l’ensemble du territoire » possède en outre des conséquences particulièrement graves. Elle inclut implicitement les zones situées à l’est du Mur militaire marocain, actuellement sous administration de la République arabe sahraouie démocratique. Elle ne se limite donc pas à soutenir l’occupation existante : elle légitime politiquement la prétention marocaine à étendre cette occupation aux parties du Sahara Occidental que Rabat ne contrôle pas.

Une route conçue pour aboutir au port de Dakhla

La connexion entre l’autoroute et le futur port de Dakhla Atlantique n’est pas accidentelle. Le tracé routier fournit le corridor terrestre indispensable à l’intégration du port, de ses zones industrielles et de ses futures activités commerciales dans les réseaux contrôlés par le Maroc.

Le port est construit à Ntireft, à environ 40 kilomètres au nord de Dakhla. Les autorités marocaines le présentent comme un ensemble comprenant une plateforme portuaire, des zones industrielles, des installations logistiques, des activités liées à la pêche, à l’agriculture irriguée et à l’énergie.

Selon les informations disponibles, il devrait entrer en activité en 2028. Avec une profondeur annoncée de 23 mètres, il deviendrait le port le plus profond contrôlé par le Maroc. Le complexe prévoit également environ 1 600 hectares d’activités industrielles et 5 200 hectares de terres agricoles alimentées par dessalement.

Un port en eau profonde de cette dimension peut accueillir des navires de grande capacité et soutenir des activités industrielles lourdes, des opérations de transit, de stockage, de maintenance et de ravitaillement. Sa position sur la côte atlantique africaine, à proximité des routes maritimes reliant l’Europe, les Amériques, l’Afrique de l’Ouest et le golfe de Guinée, lui confère une valeur stratégique qui dépasse largement le commerce local.

Le besoin américain d’un point d’appui atlantique

Les États-Unis cherchent à renforcer leur présence maritime, économique et sécuritaire le long de la façade atlantique africaine. L’AFRICOM souligne lui-même le développement continu de la coopération maritime américaine avec les États d’Afrique de l’Ouest, officiellement au nom de la sécurité maritime et de la lutte contre les trafics.

Washington soutient également des corridors africains reliant les régions riches en ressources à des ports atlantiques. Le corridor de Lobito, en Angola, illustre cette politique : il doit relier les zones minières de la République démocratique du Congo et de la Zambie à l’océan Atlantique, dans un contexte de concurrence croissante avec la Chine pour l’accès aux minerais stratégiques et aux infrastructures africaines.

Dans ce contexte, un grand port en eau profonde situé sur la côte nord-ouest de l’Afrique représente un intérêt évident pour les États-Unis. Il pourrait offrir un point d’accès aux routes maritimes de l’Atlantique, aux marchés du Sahel, à l’Afrique de l’Ouest et aux ressources régionales.

Aucune preuve publique ne permet actuellement d’affirmer qu’un accord existe pour établir une base militaire américaine à Dakhla. Mais il serait politiquement naïf de considérer comme purement fortuite la convergence entre une route portant le nom du président américain, un port en eau profonde à forte valeur logistique et la volonté des États-Unis de renforcer leur présence stratégique en Afrique atlantique.

La question mérite donc d’être posée : le port de Dakhla est-il progressivement préparé pour devenir un point d’appui privilégié des intérêts américains sur la côte occidentale de l’Afrique ?

L’absence actuelle d’une base officiellement annoncée ne diminue pas l’importance stratégique du projet. Les infrastructures duales peuvent d’abord être présentées comme commerciales avant d’accueillir des fonctions logistiques, sécuritaires ou militaires. Un port, une route et une zone industrielle peuvent fournir les conditions matérielles d’une présence future avant même que celle-ci soit formalisée politiquement.

L’accès au Sahel comme instrument de reconnaissance

Le Maroc présente également Dakhla Atlantique comme un futur débouché maritime pour les États enclavés du Sahel. Le port doit permettre le traitement et l’exportation de matières premières provenant de ces pays et leur fournir un accès aux marchés internationaux.

Cette offre n’est cependant pas politiquement neutre. Elle cherche à faire dépendre les échanges régionaux d’un port construit dans un territoire occupé. Plus les États africains, les entreprises et les investisseurs utiliseront cette infrastructure, plus Rabat pourra présenter leur participation économique comme une reconnaissance indirecte de sa prétendue souveraineté.

Le Makhzen tente ainsi de transformer la dépendance logistique en adhésion politique. Le port devient un mécanisme de normalisation de l’occupation : les États ne sont pas nécessairement invités à reconnaître explicitement la souveraineté marocaine, mais à agir économiquement comme si cette souveraineté existait déjà.

L’autoroute Donald Trump fournit le lien terrestre de cette stratégie. Elle doit transporter les marchandises, relier le port aux réseaux marocains et matérialiser une continuité territoriale que le droit international ne reconnaît pas.

Le volet israélien : exploration pétrolière et gazière dans les eaux occupées

À cette architecture routière et portuaire s’ajoute désormais un volet énergétique directement lié à Israël.

En décembre 2022, le groupe israélien NewMed Energy et Adarco Energy ont annoncé un accord avec les autorités marocaines concernant 17 permis d’exploration et de production pétrolière et gazière dans le bloc offshore dit « Boujdour Atlantique ». Cette zone s’étend au large du territoire occupé, entre Boujdour et Dakhla.

Selon la structure annoncée, NewMed Energy et Adarco détiennent chacune 37,5 % des droits, tandis que l’Office national marocain des hydrocarbures et des mines conserve les 25 % restants.

Il convient, à ce stade, de parler d’exploration pétrolière et gazière, et non encore d’extraction commerciale avérée. Mais la finalité de ces permis demeure la recherche de gisements exploitables et leur éventuelle mise en production.

Ces opérations associent directement une société israélienne à l’appropriation projetée des ressources naturelles des eaux du Sahara Occidental sans le consentement du peuple sahraoui. Elles prolongent économiquement l’accord triangulaire de décembre 2020 : Washington fournit la couverture politique, Israël approfondit sa présence économique et énergétique, et le Maroc utilise ces partenariats pour consolider l’occupation.

La route Donald Trump, le port de Dakhla Atlantique et les concessions offshore attribuées à NewMed Energy ne doivent donc pas être analysés séparément. Ils forment les différentes composantes d’une même architecture géopolitique.

La route garantit la continuité terrestre. Le port fournit la plateforme maritime, industrielle et logistique. Les concessions énergétiques ouvrent un nouveau front d’exploration des ressources sahraouies. Le soutien américain contribue, quant à lui, à protéger politiquement l’ensemble du dispositif.

En cas de découverte de réserves commercialement exploitables, le port de Dakhla pourrait naturellement jouer un rôle logistique dans le soutien aux opérations offshore, le stockage du matériel, l’approvisionnement des navires et, éventuellement, l’exportation des ressources extraites.

L’infrastructure comme instrument colonial

Le Maroc utilise les infrastructures pour produire l’apparence matérielle d’une souveraineté que le droit international ne lui reconnaît pas.

On construit d’abord des routes, des ports, des parcs éoliens, des installations solaires, des zones industrielles et des réseaux de communication. On attribue ensuite des contrats à des entreprises étrangères. Enfin, on invoque l’accumulation de ces investissements comme preuve que la question du statut du territoire serait déjà réglée.

Cette méthode vise à remplacer le droit par les faits matériels. L’occupation est transformée en chantier permanent, puis le chantier est présenté comme développement, et le développement comme souveraineté.

Mais une infrastructure ne crée pas un titre territorial.

Une route ne remplace pas un référendum. Un port en eau profonde ne peut se substituer au consentement du peuple sahraoui. Un permis pétrolier accordé par le Maroc ne lui confère aucun droit sur les eaux du Sahara Occidental. Et le nom d’un président américain ne peut transformer une occupation en souveraineté légitime.

Le développement imposé sans le consentement du peuple du territoire n’est pas un acte neutre. Lorsqu’il sert à attirer des colons, exploiter les ressources, modifier les circuits économiques et empêcher l’exercice de l’autodétermination, il devient un outil de consolidation coloniale.

De la dynastie alaouite à Donald Trump

L’aspect presque grotesque de cette affaire ne doit pas faire oublier sa gravité.

Après Hassan II et Mohammed VI, le nom de Donald Trump entre dans la toponymie officielle du pouvoir marocain. L’ancien hommage dynastique s’élargit désormais à un protecteur extérieur dont la proclamation politique a soutenu la prétention territoriale du Makhzen.

On pourrait presque dire, avec ironie, que Donald Trump a été adopté par la dynastie alaouite. Mais cette adoption symbolique remplit une fonction bien précise : elle associe son nom, et à travers lui les États-Unis, à la route qui traverse le territoire occupé et conduit vers l’un des futurs ports les plus stratégiques de la façade atlantique africaine.

Cette toponymie constitue une forme de signature impériale. Le nom de Trump est appelé à être reproduit sur les cartes, les panneaux routiers, les documents officiels et les communications économiques. Il contribue ainsi à inscrire publiquement les États-Unis dans le paysage de l’occupation.

Une alliance territoriale, portuaire et énergétique

Le projet qui se dessine au Sahara Occidental ne concerne donc pas uniquement le Maroc.

Il associe trois acteurs dont les intérêts convergent.

Le Maroc cherche à rendre l’occupation irréversible par l’intégration économique et infrastructurelle du territoire.

Les États-Unis voient dans la façade atlantique africaine un espace stratégique pour leurs routes commerciales, leur compétition avec la Chine, leur accès aux ressources et leur dispositif sécuritaire.

Israël approfondit sa coopération militaire, technologique et énergétique avec le Maroc et participe désormais à l’exploration des eaux sahraouies occupées.

Le port de Dakhla constitue le point de convergence potentiel de ces intérêts. Il peut desservir le Sahel, soutenir les projets énergétiques, accueillir de grandes infrastructures industrielles et offrir une plateforme logistique sur la côte atlantique.

La route portant le nom de Trump ne conduit donc pas seulement à Dakhla. Elle conduit à un projet de transformation du Sahara Occidental en corridor géostratégique au service de puissances étrangères, construit sans la participation ni le consentement du peuple sahraoui.

Conclusion

Derrière l’apparente excentricité d’une autoroute baptisée Donald J. Trump apparaît une opération politique beaucoup plus profonde.

Le Makhzen ne rend pas seulement hommage au président américain. Il inscrit son nom dans la toponymie de l’occupation, associe les États-Unis au corridor conduisant au port de Dakhla et relie symboliquement Washington aux intérêts énergétiques israéliens implantés dans les eaux occupées.

La route transforme la proclamation américaine de 2020 en objet matériel. Le port transforme l’occupation en plateforme logistique. Les permis accordés à NewMed Energy transforment les eaux sahraouies en espace de prospection étrangère.

Cette architecture tente de substituer au droit international un réseau d’intérêts suffisamment puissant pour rendre l’occupation intouchable.

Mais ni les investissements américains, ni les permis israéliens, ni les infrastructures marocaines ne peuvent effacer le statut du Sahara Occidental ou transférer au Maroc une souveraineté qu’il ne possède pas.

Donald Trump peut donner son nom à la route. Le Maroc peut construire le port. Israël peut explorer les fonds marins.

La terre, les eaux et les ressources restent celles du peuple sahraoui.

I. L.

(*) Chercheuse au Centre d’études africaines de l’Université de Porto, spécialiste du Sahara Occidental. 

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