Une contribution d’Abdelfettah Zeniri(*) – Derrière le discours américain sur la lutte contre le terrorisme et le renforcement des capacités africaines se dessine une évolution militaire qui pourrait profondément modifier l’environnement sécuritaire de la région. En décidant d’installer au Maroc une «académie des drones», Washington ne se contente plus d’utiliser ces technologies : il organise désormais leur diffusion, leur maîtrise et leur intégration durable dans les capacités militaires de plusieurs forces africaines. Une évolution qui risque de modifier profondément les rapports de force sécuritaires dans la région.
L’US Africa Command (AFRICOM) et les Forces armées royales marocaines ont signé un protocole d’accord pour créer, d’ici 2030 à Tan-Tan, une ville du sud-ouest du Maroc, l’Africa Multidomain Training and Experimentation Center (AMTEC). Le futur site comprendra notamment une académie des drones, une zone d’entraînement multidomaine et un centre d’innovation consacré aux technologies militaires émergentes.
C’est précisément cette combinaison qui soulève des interrogations sur l’évolution de la menace dans la région. L’académie doit former des opérateurs, des planificateurs et des instructeurs marocains ainsi que des militaires de pays partenaires africains. Ils apprendront à intégrer les petits systèmes aériens sans pilote aux opérations militaires, mais aussi à coordonner l’espace aérien, à développer des capacités de frappe et à synchroniser renseignement, surveillance et reconnaissance.
Autrement dit, il ne s’agit pas uniquement d’apprendre à piloter des drones. Le projet vise à faire de ces systèmes un élément à part entière des capacités militaires des forces partenaires. Une fois ces compétences diffusées, leur utilisation ne dépendra plus directement de la présence américaine sur le terrain.
Cette évolution intervient alors que les Etats-Unis réduisent justement leur propre présence militaire en Afrique. Après leur retrait de deux bases aériennes au Niger en 2024 et le départ de leurs militaires déployés au Nigeria, Washington cherche à transférer davantage de capacités vers ses partenaires. La logique affichée est celle de «l’autonomisation plutôt que la dépendance». Mais cette autonomie militaire signifie également que des moyens technologiques plus sophistiqués seront désormais accessibles à un nombre plus important de forces.
Les exercices African Lion donnent déjà un aperçu de cette transformation. Des drones FPV, des drones à munitions de précision à longue portée et le «Bumblebee», capable d’entrer en collision avec d’autres petits systèmes aériens sans pilote, y ont été expérimentés. En 2026, des militaires marocains, nigérians et ghanéens ont également participé à une première formation de l’académie.
Le risque régional réside donc dans la banalisation progressive de ces capacités. Plus les drones deviennent accessibles, maîtrisés et intégrés aux doctrines militaires, plus ils peuvent transformer les rapports de force et les méthodes d’intervention. L’AMTEC doit précisément accélérer cette évolution en permettant de tester de nouveaux systèmes autonomes, des technologies de communication avancées et des solutions fondées sur l’intelligence artificielle.
Pour la région, l’installation d’une structure permanente consacrée à la formation, à l’expérimentation et au développement de technologies militaires avancées marque surtout une nouvelle étape dans la militarisation des capacités disponibles. African Lion 2027 constituera le premier test grandeur nature de ce dispositif appelé à devenir opérationnel à Tan-Tan d’ici 2030.
A. Z.
Géopolitologue (Genève)


